Article publié dans 'A Travers le Monde' de 1910, sur les usages possibles (dont militaires) de l'aéroplane de Wright .
Report from 'A Travers le Monde' -french magazine of 1910-, about the possible uses of Wright flight machine .

 

 

 

L'Aéroplane de Wilbur Wright, et les Ser-vices pratiques qu'on peut en attendre

0n a mené, on mène encore grand bruit autour des expériences de l'Américain Wilbur Wright sur son aéroplane. Qui plus est, le Ministère de la Guerre s'est intéressé à ses tentatives et lui a prêté, pour opérer ses vols placés, le champ de manoeuvres d'Auvours, à 12 kilomètres du Mans.
Ce n'est pas à dire que le Ministère favorise une expérience étrangère au détriment des aviateurs français. Le champ de manoeuvres d' Issy-les-Moulineaux voit surgir tous les jours un nouveau hangar où s'abritent les grands oiseaux mécaniques des Farman, des Delagrange, des Blériot, des Ferbe, des Malécol et de divers autres qui concourent à doter la France, et en particulier l'armée, d'un engin dont elles tireront les plus grands profits.
Au dire des spécialistes, l'appareil de W. Wright est en avance sur ses concurrents ; un Français s'est assuré l'exploitation de son brevet. Et si W. Wright réussit à prouver sa supériorité, c'est la France qui en bénéficiera. Son oeuvre est donc, dans une certaine mesure, une oeuvre française et c'est à ce titre, autant qu'au titre scientifique, que nous pouvons nous y intéresser.
On entrevoit plusieurs applications de l'engin nouveau aux nécessités stratégiques. Il en est deux qui sautent immédiatement aux yeux. En avant du front de bataille, il peut jouer un rôle d'exploration analogue à celui des patrouilles de cavalerie : étant donné la hauteur à laquelle il peut s'élever, il n'aurait pas besoin d'aller si loin que des cavaliers.
Entre 25 et 5o mètres de hauteur, on a déjà des vues étendues, et il peut facilement arriver à ces hauteurs; aux Hunaudières, le champ de courses du Mans, il s'est élevé facilement au-dessus de la cime des grands arbres; de plus, il peut revenir rapporter ses renseignements bien plus vite que les cavaliers... Toutefois, n'est-il pas bien vulnérable?...

En second lieu, l'appareil semble tout indiqué en arrière du front pour porter les renseignements ou les ordres d'un point à un autre. A sa vitesse actuelle de 6o kilomètres à l'heure, et avec les grands fronts des batailles futures, c'est un moyen de communication tout trouvé, passant partout, ce qui rend son emploi presque aussi pratique que le téléphone.
Aussi pratique, c'est peut-être beaucoup dire, car il demande des conditions particulières d'installation. L'appareil est essentiellement formé de deux plans parallèles et superposés ; il peut emmener deux passagers, le mécanicien et un observateur. Le siège du mécanicien est symétrique du moteur ; celui de l'observateur est placé entre le mécanicien et le moteur, ce qui fait que sa présence ou son absence ne changent rien à la stabilité de l'appareil.
Le moteur, construit en entier (comme tout l'appareil) de la main de W. Wright et de son frère, a une puissance de 52 à 6o HP. L'hélice tourne de 400 à 600 tours par minute. L'appareil est tout entier en bois et en toile, il n'a de métallique que le moteur, les chaînes de transmission et quelques tubes.
Le départ s'effectue sur un rail placé sur des poutres d'environ 4 mètres de long, mises bout à bout. Wright prétend ainsi faire abstraction du terrain et se dégager du poids mort produit par les chariots de Farman ou de Delagrange. Avec 5o mètres de rail, il part directement; avec un rail qui ne mesure que de 2o à 25 mètres comme celui des Hunaudières, il est aidé par un contrepoids d'environ 20o kilos qui descend du haut d'un pylône et qui, tirant l'appareil par l'avant au moyen d'un câble et d'une poulie multiplicatrice, obvie, par l'effet de sa chute, à la longueur de rail manquant.
Il est certain qu'avant d'entrer dans la pratique courante, l'engin et surtout sa mise en train devront subir quelque simplification. Mais en l'état actuel des choses, on espère en tirer des services appréciables. Qualité importante : il est d'une construction peu coûteuse, et pourrait ainsi être facilement multiplié.
La. grosse difficulté réside évidemment dans la nécessité de transporter, en même temps que l'aéroplane, les 50 mètres de rail nécessaires à son enlèvement. Mais chaque jour marque un nouveau progrès, et on doit s'attendre à voir d'ici peu l'aviation vaincre les difficultés qui gênent encore son application vraiment pratique.