Article publié dans "A Travers le Monde" en 1910, sur les mines de Diamant de Kimberley (ancien Etat libre d'Orange)



Autour de Kimberley, la ville du Diamant.

La « crise américaine » de l'année dernière a eu un contrecoup fâcheux pour l'industrie des diamants. La vente a, cette année, baissé de plus de moitié. Il est probable que cette dépression sera passagère, comme la crise elle-même et que le commerce de Kimberley, la ville des diamants, retrouvera bientôt son ancienne activité.

Les environs de Kimberley sont la terre bénie des prospecteurs ; partout ils y sont à la recherche du diamant ; leurs maisonnettes en boîtes carrées de fer blanc qui ont contenu du pétrole poussent comme des champignons dans la campagne... A mesure qu'on approche de Kimberley, les mines apparaissent, isolées d'abord, puis de plus en plus nombreuses; leurs constructions ne sont pas aussi importantes que celles des mines d'or; moins de cheminées et de fumée surtout.
Muni d'une lettre d'introduction, je me présente à la Compagnie De Beers où je reçois les permis de visiter le Compound, c'est-à-dire le lieu spécial où sont cantonnés et vivent les ouvriers noirs des mines; la Wesselton Mine où je verrai dynamiter, monter et laver la terre diamantifère ; enfin le Pulsator de la De Beers ou les machines qui lavent les résidus de la terre fortunée, la fameuse terre bleue.
Je dois visiter le Compound le dimanche, les mines le lundi, et comme c'est samedi, j'ai tout loisir de visiter la ville. Elle me parait bien primitive et bâtie à la hâte, sans aucun souci d'élégance. Le nombre des beaux immeubles est restreint, la plupart des maisons sont en tôle ondulée et ne contiennent que des boutiques; une seule rue, la Dutoits Pan road, l'artère principale de Kimberley, a quelques beaux magasins. La grande place du marché est très animée; on y vend des chevaux et des ânes aux enchères. Quelques treks y stationnent ; ils sont attelés de quatorze boeufs ; ces voitures étaient, il n'y a pas bien longtemps, les seuls moyens de communication du pays ; elles disparaissent petit à petit devant les empiètements de la voie ferrée.
Le quartier qui se trouve entre un monument assez maussade, consacrée à la dernière guerre anglo boer et le centre de la ville paraît être le plus pauvre ; il est composé surtout de maisons sales et délabrées. Il possède une église en fer fréquentée par les nègres.
Comme la ville est déserte en cet après-midi de samedi, et que les boutiques sont fermées, je prends le tramway pour Alexandersfontein ; il passe devant le fameux monument et, plus loin, devant le champ de courses.
Alexandersfontein se compose d'un bel hôtel, d'un grand parc, d'un jardin avec lawn-tennis, lac et canards, autruches, carrousel, tir et photographe, tout ce qu'il faut pour amuser jeunes et vieux. Mais il n'y a pas foule; quelques promeneurs paraissent perdus dans les vastes terrains. Autant ces genres d'établissements sont gais lorsqu'ils sont remplis de monde, autant ils sont tristes lorsqu'ils sont vides.
Le soir, les rues sont très animées; tout Kimberley se promène, les boutiques sont ouvertes et remplies d'acheteurs ; c'est le moment où les mineurs font les emplettes de la semaine.
L'Armée du Salut est installée sur la place du marché et chante; elle possède, en face de Thon hôtel, une belle maison et un chantier où elle donne du travail aux pauvres. Il y a aussi des prédicateurs isolés comme en Angleterre. Je vois, dans le groupe des auditeurs, beaucoup de jeunes filles et d'enfants, généralement très jolis, avec des yeux magnifiques. Leur peau est brune, de toutes nuances. Ces enfants sont issus d'Européens et de négresses.
Ayant visité la veille le quartier pauvre, habité par des Malais et des nègres, je me dirige le lendemain du côté des quartiers riches. J'y trouve de larges et belles avenues, bordées de maisons propres et confortables, chacune entourée d'un jardin bien soigné. Les églises sont nombreuses et la synagogue est belle. Je passe devant l'école catholique, où tous les enfants, sans distinction de confession, sont admis et qui est, peut-être, le plus beau bâtiment de Kimberley.
Un square qui est la propriété de la Compagnie De Beers, est orné d'un monument à la mémoire des quatre-vingt-quatre officiers et hommes du corps de police du Cap, morts pendant la guerre. Devant le, socle, se trouve un canon : il a été pris aux Boers à Dronfield, le 17 février 1900.
. En continuant mon chemin, j'arrive à un immense trou béant, c'est la Kimberley Mine, qui est maintenant exploitée par des galeries souterraines. Tout près se trouve le quartier des bureaux d'agents de change et des Compagnies de mines, entre autres, celui de la Compagnie De Beers...
Suivant des indications reçues, je prends le tramway pour Beaconsfield, ville minuscule, mais qui possède cependant son hôtel de ville et j'arrive devant le Compound.
Je suis arrêté là par un gardien auquel je montre mon permis et qui me dirige du bon côté. Il a sans doute téléphoné, car, au moment où je m'approche de la porte d'entrée, celle-ci s'ouvre ; j'exhibe encore mon permis et le gardien m'accompagne à une porte intérieure. Je constate ainsi que le Compound est non seulement fermé soigneusement, mais encore ceinturé d'un double mur, qui clôture un large chemin de ronde.
La deuxième porte ouvre sur une cour immense, remplie de nègres et entourée de bâtiments en tôle, où couchent les noirs dans des chambres divisées en trente niches.
Au secrétariat, où je suis conduit, un employé se substitue à mon premier guide. La mine étant exploitée en galeries souterraines, il me montre d'abord le puits par lequel les hommes sont descendus et remontés, toujours 24 à la fois, dans chaque sens. Il y 1100 hommes par équipe et il faut deux heures et demie pour les monter ou les descendre. Chaque corvée est de huit heures par jour pour les mineurs sous terre et de onze à douze heures pour ceux qui travaillent à ciel ouvert. Le dimanche, quelques hommes seulement sont employés à nettoyer et à réparer les machines.
Chaque homme porte un bracelet de cuir sur lequel est fixée une plaque en cuivre avec un numéro on lui remet un carton, divisé en douze parties, pour deux semaines. Lorsque sa tâche dans la mine est finie un contremaître marque sur le carton la valeur du travail qui varie de 3 à 8 shillings, suivant l'habileté de l'ouvrier, la moyenne est de 5 à 6 shillings. Quand l'ouvrier remonte, le chiffre marqué sur son carton est inscrit sur une grande feuille, et tous les deuxième: samedis de chaque mois, le montant lui en est payé.
Nous faisons maintenant le tour de la grande cour où se tiennent, en ce moment, la presque totalité des 4 000 nègres employés à la mine. Toutes les peuplades d'Afrique y sont représentées; mais la majorité est formée par les Basutos du Cap et du Transvaal. Un certain nombre d'entre eux s'occupent à hacher du menu bois pour leur cuisine; une place est réservée à cette besogne afin qu'ils n'abîment pas le sol partout. Plus loin est une place avec des fontaines et des appareils à douche, où les nègres se débarbouillent et, comme ici, ils sont entre hommes, ils n'ont nulle gêne pour leur toilette. Aucune femme n'est admise dans le compound, il y en avait, au début, mais de fréquentes querelles ont forcé la Compagnie à prendre cette mesure.
De petits groupes sont formés autour de joueurs et de prestidigitateurs ; un grand cercle entoure des danseurs, qui jouent en même temps sur de petites flûtes dont ils règlent le son avec soin. Une grosse caisse les accompagne. Quelques nègres apprennent à monter à bicyclette.
Une quantité de cuisines sont en plein air. La Compagnie ne nourrit pas les ouvriers ; leurs goûts sont trop différents ; mais elle leur fournit, à prix coûtant, ce dont ils ont besoin. La boucherie, seule, est ouverte cet après-midi ; les magasins sont fermés. On y vend de tout ce que les hommes peuvent désirer, aussi bien vêtements, chaussures que provisions, etc.
Lorsqu'un acheteur veut quelque chose qui n'est pas en magasin, on le lui procure. Afin de ne pas faire de tort aux commerçants de Kimberley, tout est acheté chez eux et revendu au prix coûtant.
Comme boisson, on ne vend que du gingembre et du lait dont 1800 bouteilles sont bues par jour. Afin de stimuler la consommation du lait, qui est reconnu parfaitement hygiénique pour ceux qui travaillent dans les mines, la Compagnie le cède à moitié prix de ce qu'il lui coûte. Les magasins vendent aussi du tabac et des cigares. Le jour bimensuel de paiement les magasins vendent en moyenne pour 10 000 francs de marchandises.
Je traverse l'hôpital; la salle d'opération et la pharmacie du compound sont d'une propreté exemplaire. I1 y a actuellement environ soixante hommes en traitement, qui se divisent en deux catégories, ceux qui ont eu un accident de travail et ceux qui sont malades. Les blessures faites par la terre diamantifère sont très dangereuses; elle contient des substances qui les enveniment invariablement lorsque les soins les plus minutieux ne sont pas donnés de suite. Tous les hommes sont assurés contre les accidents par la Compagnie.
La maladie la plus fréquente est la pneumonie; les nègres en sont victimes, s'ils n'ont pas soin de changer de suite de vêtements, en sortant en sueur des galeries très chaudes à l'air frais du dehors. Ils ont, eux-mêmes, un excellent remède pour le cas de refroidissements légers, un thé appelé Bush thé, qui a souvent guéri des blancs.
Des mineurs heureux trouvent parfois des diamants et les délivrent à la direction ; il leur est alors payé 6 fr. 25 par carat; il en est qui, de ce fait, ont reçu 2 000 francs.
La Compagnie place à la Caisse d'Épargne les économies que les ouvriers lui remettent chaque lundi qui suit le samedi, jour de paiement. Beaucoup en voient de l'argent chez eux. Ils ne peuvent guère dépenser que l'argent de leurs achats au magasin; mais beaucoup en perdent en jouant entre eux : la Compagnie ne peut l'empêcher.
Les contrats sont faits pour six mois, souvent prolongés volontairement par l'ouvrier d'un ou deux mois, lorsqu'il n'a pas économisé la somme qu'il s'est fixée. Quelques-uns travaillent plusieurs fois six mois; il y en a qui sont dans la mine depuis deux ans ; ce sont presque toujours des joueurs qui ne peuvent pas arriver à faire des économies.
Beaucoup de nègres viennent d'eux-mêmes aux mines pour y chercher du travail ; en outre, la Compagnie a partout des agents qui recrutent des ouvriers.
Aussi longtemps que les ouvriers sont employés par la Compagnie, ils restent dans la mine et le compound. Ils n'en sortent qu'à l'expiration de leur contrat, ou lorsqu'ils sont renvoyés avant terme pour une raison quelconque; dans les deux cas ils sont fouillés avec soin afin qu'ils n'emportent aucun diamant.
Il est défendu à Kimberley d'acheter des diamants ailleurs que chez les marchands pourvus d'une licence et d'une autorisation spéciale; mais, malgré ces précautions des vols se produisent.
Tous les samedis ou les lundis, les nègres dont le contrat est expiré quittent la mine, chargés de leur petit bagage et les poches pleines d'argent. Mais une partie leur en est extorquée avant d'arriver à la gare; le chemin est bordé de magasins, devant lesquels se tiennent des boutiquiers ou des noirs, qui arrêtent les mineurs et les entraînent dans leurs boutiques. Quelques ouvriers méfiants se font conduire à la gare en voiture et gagnent largement ce que celle-ci leur coûte.
Tous les hommes employés à la mine paraissent très heureux; ils sont dociles et les querelles sont rares. Ma visite terminée, je ne peux que constater que la Compagnie traite les nègres avec beaucoup de bienveillance et d'humanité et aide puissamment à la pénétration pacifique de la civilisation dans le cœur de l'Afrique.
Mon programme du lundi est tout tracé. Je me rends en voiture à la Wesselton Mine. Le terrain occupé par la mine est immense; partout des rails sur lesquels roulent, au moyen d'un câble en fer, des milliers de voiturettes à bascule, chargées de pierres à l'aller et vides au retour.
Je monte surie trolley de mon guide qui me conduit à l'entrée de la mine, énorme cavité en forme d'entonnoir. Une vie intense y règne : des ouvriers perforent des trous qui seront munis d'une cartouche de dynamite et qui, à midi, sauteront; d'autres chargent de la terre et des pierres détachées par les explosions précédentes sur des wagonnets, d'où elles seront montées à la surface par des ascenseurs puissants. Une cage, suspendue à un câble en fer, monte et descend les ouvriers.
Il est facile de reconnaître la terre diamantifère.
Sous une couche jaunâtre de gravier et de sable d'une épaisseur de 10 à 20 mètres apparaît du quartz de couleur bleue, appelé blue ground ou terre bleue; tous les deux contiennent les pierres précieuses; inutile d'en chercher dans le quartz gris environnant.
Ces terres montées à la surface sont chargées sur des wagonnets, puis transportées au loin et étalées dans une plaine, où elles restent de huit mois à un an.
Plus elles sont prises profondément, plus longtemps elles doivent être exposées à l'air. Celles de la Weeselton Mine y restent, par exemple, huit mois, tandis que celles de la De Beers doivent rester près d'un an. Le temps désagrège les terres; on y aide, en les arrosant d'eau et en les concassant, au moyen de lourds rouleaux en fer garnis de pointes.
Les grosses pierres sont enlevées ensuite et broyées entre deux rouleaux tenus par des ressorts assez puissants pour résister aux pierres, mais non à des gros diamants qui pourraient passer entre elles. Néanmoins, on trouve souvent des diamants cassés, probablement par les explosions de dynamite.
Lorsque la terre bleue est mûre, elle est de nouveau chargée sur des wagonnets et transportée aux machines à laver. Le principe du lavage est simple; l'eau emporte tout ce qui est léger et dépose au fond des cuves ce qui est lourd, et surtout les diamants qui pèsent plus que le quartz. Ces résidus, qui forment un agglomérat, sont recueillis dans des wagonnets fermés et transportés au Pulsator. Il suffit d'une seule voiturette pour contenir les résidus des pierres et graviers, apportés au lavage par cent voiturettes.
Les appareils et cuves à lavage sont des installations compliquées dont seul un homme du métier pourrait expliquer le fonctionnement. Je sais seulement que le lavage doit être surveillé avec un soin extrême, car trop, ou pas assez d'eau causerait la perte des pierres précieuses. Dans un hall se trouvent les puissantes machines à vapeur qui font tout marcher.
Il est presque midi; nous retournons à la mine pour voir et entendre les explosions. Le premier signal est donné et tous les ouvriers se réfugient dans des huttes, formées de sacs remplis de terre. Les ouvriers occupés aux parois de l'énorme entonnoir se font glisser en bas et disparaissent à leur tour. La fourmilière de tout à l'heure est maintenant désertée.
Nous-mêmes, nous nous réfugions dans une maisonnette, pareille à celle d'en bas. Un deuxième signal, et aussitôt un bombardement terrible commence; de tous les côtés les mines sautent, des pierres sont projetées en l'air et le bruit est épouvantable. 2 000 tonnes de pierres, sont détachées par chaque explosion ; il y en a quatre par jour.
Je me fais conduire l'après-midi à la Convict Station de la De Beers Mine pour voir le Pulsator de la Compagnie. En route je vois des hommes charger des pierres sur des wagonnets; ils sont tous habillés de blouses bleues, sur lesquelles de gros numéros rouges sont marqués, ils sont surveillés par, des gardiens armés de fusils. Je' pénètre dans une enceinte clôturée ; un homme me reçoit et me passe à un autre, qui me fait entrer dans un hall où s'entend un bruit de moulin. C'est le " Pulsator " ou plutôt les machines qui vont, de nouveau et définitivement, laver les résidus de terre bleue. Il est défendu aux visiteurs privilégiés qui pénètrent jusqu'ici de toucher à quoi que ce soit.
Les résidus additionnés d'eau descendent des conduites, enduits de glu; les diamants qui sont lourds, s'y collent en passant, tandis que le gravier est emporté avec l'eau. Ceci parait simple, mais est encore précédé et entouré de beaucoup de triturations.
Je vois un gros diamant glisser sur une conduite et s'arrêter presque aussitôt, collé à la glu. L'ouvrier chargé de la surveillance le sort, le frotte un peu et le diamant brille de tout son éclat, lorsqu'il me le passe pour le regarder de plus près. S'il n'a pas de défaut, il vaudra peut-être 5000 francs. Je le lui rends et il le recolle à la glu, qui sera enlevée avec tout ce qu'elle contient de gros, petits et minuscules diamants et bouillie dans un cylindre où, seules, les pierres précieuses restent enfermées. Elles sont portées ensuite à l'Administration où quelques hommes sont occupés à les classer suivant leur poids, leur pureté et leur provenance. Les produits des cinq mines, qui sont exploitées parla Compagnie De Beers, viennent se réunir ici.
La De Beers occupe 1500 ouvriers noirs qui sont tous des malfaiteurs, condamnés aux travaux forcés et qui sont fournis par le Gouvernement du Cap. Il y a des condamnés depuis deux ans jusqu'à vingt ans; ceux qui ont à subir la plus longue détention deviennent les ouvriers les plus utiles. Ces nègres proviennent de toutes les possessions anglaises du centre et du sud de l'Afrique et ils ignorent absolument où ils se trouvent. Il est très rare qu'un d'eux cherche à s'évader, car il n'irait pas loin. La Compagnie nourrit les hommes et paie pour chacun au Gouvernement du Cap 2 sh. 6 par jour. Aucun noir libre n'obtient la permission de pénétrer dans la mine où les condamnés travaillent.
La Compagnie De Beers, ai-je dit, exploite 5 mines; elle occupe dans ces mines un total de 28 000 hommes dont 4000 blancs : un véritable corps d'armée sur le pied de guerre.
Les premiers diamants ont été trouvés dans le Vaalriver en 1869. Un fermier des environs, nommé Du Toits, auquel ils furent montrés, s'exclama " Comment, ceci est du diamant? Mes enfants jouent avec des billes absolument semblables qu'ils ont trouvées sur ma ferme ! " Et c'est ainsi que la Du Toits Pan Mine et, à sa suite, les autres mines de diamant furent découvertes.


LOTHAIRE LOEWENBACH