LE CAUSSE NOIR ET MONTPELLIER-LE-VIEUX
(AVEYRON)
PAR M. E.-A.MARTEL
TEXTE ET DESSINS INEDITS.
I
Panorama
du point 815 (causse Noir). - Promontoire du causse Méjan. - Saint-Jean-de-Balme.
- Ermitage Saint-Michel.
Cirque de Madasse.
Le voyageur venant de, Mende ou de- Florac et arrivant à Peyreleau après avoir descendu la gorge du Tarn, se croit au bout de ses étonnements et se dit que la région des causses lui a déjà livré toutes ses merveilles : erreur! Qu'il s'élève, à l'ouest du village, à travers les vignes, les bruyères et les bois de hêtres, le long de la croupe terminée sur la carte de l'état-major (feuille de Séverac, no 208) à la cote 815 : bien avant de parvenir au sommet, il comprendra que la fissure du Tarn n'est pas la seule curiosité du pays; ses premiers regards, il est vrai, se tourneront vers elle, droit au nord; de 400 mètres il la domine tout entière, et d'un seul coup d'oeil il refait en un moment 13 kilomètres de cette descente enchantée, depuis le cirque des Baumes jusqu'au Rozier, le village jumeau de Peyreleau, celui-ci aveyronnais, celui-là lozérien, tous deux séparés par la Jonte seule, qui vient ici se marier au Tarn. A droite, dans la direction du nord-est, Capluc élève à la pointe du causse Méjan sa double ruine, le castel féodal et le rocher démantelé, l'un dégradé par les météores atmosphériques, l'autre par le temps et les homes. Jusqu'ici rien de nouveau pour le spectateur mais à l'est les érosions ont creusé une seconde entaille, celle où la Jonte pendant 21 kilomètres écume et bondit en torrent rebelle à toute navigation. A Peyreleau on se trouve bien au débouché de ce deuxième cagnon, sans en deviner la grandeur néanmoins, car des entre-croisements de contreforts en dissimulent les perspectives éloignées; du point 815, c'est-à-dire du causse Noir, on éprouve au contraire une saisissante surprise à voir se dérouler rectiligne et dans toute son étendue cet autre couloir formidable, perpendiculaire au premier. Pour être moins longue et moins creuse que la gorge du Tarn, celle de la Jonte n'est guère moins remarquable; la coloration éclatante, la continuité, la hauteur et les découpures de ses dolomies supérieures, alignées en remparts, présentent même peut-être un plus curieux aspect. Nous ne tarderons pas à nous en rendre compte. De notre belvédère, qui est désigné d'avance comme un futur u observatoire » de touristes avec le télescope et la buvette obligatoires, tout le causse Méjan effilé en promontoire semble s'élever insensiblement vers la montagne de la Lozère (pic de Finiels 1701 mètres, roc Malpertus 1683 mètres); on dirait une table de pierre dressée avec une légère inclinaison entre le Tarn et la Junte sur des stylobates rouges hauts de 400 à 500 mètres. Il suffit d'examiner la carte pour se convaincre qu'il n'existe dans toute la région aucun point d'où l'on puisse mieux comprendre la disposition, la structure, la géologie des causses et de leurs gorges; nulle part comme là le contraste ne parait aussi frappant entre les hauts plateaux immenses et tristes, les précipices des escarpements dolomitiques, le resserrement des vallées et la joyeuse végétation des thalwegs. C'est le résumé du pays entier; c'est aussi beau et plus complet que la vue du Mas-Rouge, ce promontoire du causse de Sauveterre, comparé au Point sublime du grand cagnon du Colorado et suspendu sur le cirque des Baumes, à égale distance du Détroit et du pas de Soucy. Qui osera donner un nom au point 815 ? Aucun ne serait assez expressif, et il vaudra mieux demander au plan cadastral quelle dénomination de lieu-dit existe au sommet de cette croupe. Laissons ce soin à l'industriel intelligent qui viendra le premier y établir une terrasse panoramique, et achevons notre tour d'horizon ; nos yeux n'ont plus qu'à errer sur une autre table calcaire, celle du causse Noir, qui occupe tout notre sud ; moins haut, moins froid, moins dénudé, plus accidenté, plus habité que le pauvre Méjan, le causse Noir ne charme cependant pas plus la vue, qui cherche toujours à plonger dans les architecturales vallées de la Joute et du Tarn; çà et là pourtant de grandes tours de défense font saillie à sa surface parmi des amas de ruines ; aujourd'hui nous les prenons pour de vieux donjons; la suite du voyage nous détrompera quand, à Saint-Véran, à Roquesaltes, à Montpellier-le-Vieux, ces fausses ruines se révéleront à nous sous la forme de monolithes rocheux, hauts de 40 à 120 mètres, d'amphithéâtres surnaturels et. de villes sculptées par les érosions. Dans l'ouest, le Tarn s'écoule vers Millau, toujours à 400 ou 500 mètres en contre-bas du causse Noir, mais moins écumeux à travers les riantes plaines de Rivière qui s'élargissent vers la rive droite au pied des pentes plus douces de petits causses secondaires. Au coucher du soleil, redescendons du point 815 à Peyreleau ; devant les parois dorées et empourprées des dolomies rouges et jaunes, devant l'illumination du ciel et des roches, devant les cagnons sombres, approfondis encore par la nuit qui règne déjà en bas, nous songerons involontairement aux paysages américains du Yellowstone, des Mauvaises-Terres, du Marble Canon, de l'Arizona et du Yosemiti, que les riches publications du Geological Survey des Etats-Unis montrent comme les plus fantasmagoriques de la terre!
Un soir d'août 1884, mon ami M. Chabanon, notaire à Ganges, artiste photographe de premier ordre, et moi, nous faisions à Peyreleau nos préparatifs de départ sinon pour la découverte, du moins pour l'exploration topographique et photographique de Montpelîier-le-Vieux. Voyant en nous des touristes avides de nouveautés, l'aimable notaire de la localité, M. Fabié, proposa pour le lendemain matin une excursion à certain ravin dit d'Espalies : a Cela vous prendra une demi-journée ; mais, puisque vous cherchez des sites pittoresques encore inconnus, laissez-moi vous conduire à l'ermitage Saint-Michel et au cirque de Madasse; aucun promeneur encore n'est monté là-haut, et vous pourrez ainsi vous vanter d'avoir découvert une des plus grandes curiosités de nos causses : je vous promets que vous en rapporterez de superbes clichés. » Marché conclu, partie organisée, et le lendemain matin dès six heures nous gravissions les pentes du causse Noir, de plus. eu plus intrigués par. les descriptions du notaire et tout fiers de marcher ainsi en pleine France à la conquête d'une nouvelle -merveille. Arrivés au hameau d'Aleyrac, nous retrouvions en partie la belle vue du point 815, avec les tours fasoinatrices de Roquesaltes et de Montpellier-le-Vieux au sud : mais notre itinéraire ne se tournait pas encore de leur côté et nous dirigeait vers l'est jusqu'aux ruines de l'église Saint-Jean-de-Balme; cette construction du onzième siècle, remaniée et augmentée au treizième, intéressera vivement les archéologues par son clocher carré, ses épaisses murailles, ses arcatures doubles en plein cintre et l'influence manifeste qu'on y reconnaît du style roman auvergnat. C'est la révolution qui l'a dégradée : sa tour massive et ses voûtes délabrées sont d'un grand effet dans la solitude sauvage du causse, à 900 mètres d'altitude. On raconte qu'à la fin du siècle dernier le vieux curé de Saint-Jean-de-Balme fut assassiné et enterré devant son église même par des bandits qui mirent ensuite l'ermitage à sac : son chien, disent les vieillards du pays, descendit à Peyreleau et fit tant par ses gémissements et ses manèges singuliers que plusieurs personnes, soupçonnant une catastrophe, suivirent l'intelligent animal jusqu'à Saint-Jean; là, près du porche de l'église pillée, la pauvre bête se mit à gratter convulsivement un coin de terre fraîchement remuée; les paysans comprirent alors, et c'est ainsi qu'ils purent recueillir les restes du vénérable 1 prêtre et lui rendre les derniers devoirs. On ajoute, bien entendu, que le chien mourut en revoyant le corps de son maître et que les assassins furent retrouvés et exécutés. Légende ou vérité, l'anecdote est curieuse à recueillir dans ces déserts pierreux des causses : le chien de Saint-Jean-de-Balme n'était-il pas de la même famille que celui d'Aubry de Montdidier, que l'histoire a célébré sous le nom de chien de Montargis?
Après Saint-Jean-de-Balme nous tournons au nord pour regagner le bord même du plateau; puis, descendant d'une centaine de mètres environ à travers un sombre bois de hêtres et de pins, nous débouchons subitement dans une clairière ensoleillée en face d'un magnifique spectacle : comment décrire ici, si ce n'est par la simple énumération des différents panneaux du tableau?
Sur des pitons rocheux en forme d'obélisques, de champignons, de pyramides, séparés par des ravines de 100 mètres de profondeur et plus, subsistent les ruines d'une petite redoute inexpugnable bâtie au moyen âge par quelque hobereau et celles de l'ermitage Saint-Michel ou Saint-Miquel; les cellules, le système de construction et les ornements en arêtes de poisson dénotent l'origine carlovingienne de cette chapelle ignorée (neuvième siècle?). Où moines et brigands en effet auraient-ils pu se trouver plus en sûreté que dans ce nid d'aigle défendu par la coupe des rocs verticaux, par les fourrés de ronces et les racines énormes des lierres revêtant les murailles naturelles comme un réseau de chevaux de frise, par les grands arbres et les broussailles accrochés aux moindres saillies, obstruant les plus petits creux? Parmi ces reploiements de roches et cette exubérance de forêt vierge, il faut escalader les blocs et trouer son chemin à grand'peine et pas toujours sans danger {jusqu'à ce que le Club Alpin ait fait aménager un sentier praticable). C'est là le fond du décor, c'est ce que représente notre gravure. A gauche, toute la gorge de la Jonte se creuse, vertigineux abîme, à 400 mètres sous nos pieds; là-bas, à 3 kilomètres à l'ouest, Peyreleau, Capluc et le Tarn. Nous sommes au milieu de l'étage des dolomies supérieures, suspendus comme des mouches contre la paroi du causse Noir; de l'autre côté de la Jonte, à 1500 mètres à vol d'oiseau, l'assise géologique correspondante du causse Méjan développe ses bastions fendillés et taillés en minarets pointus; tout près de nous, sous notre main st multiplient les détails de ces découpures, aussi riches de formes et de couleurs que les arabesques de l'Alhambra, et invisibles du fond des vallées ; vraiment, dans ce pays privilégié, nous volons de surprise en surprise : après le Point-Sublime, le point 815; après le point 815, l'ermitage Saint-Michel !
Que sera donc Montpellier-le-Vieux pour exciter encore notre admiration? Certes M. Fabié ne nous a pas déçus, certes nous lui devons une belle révélation séance tenante nous donnons son nom au rocher Fabié rutilante falaise en. surplomb, haute de 190 mètres, qui se projette majestueusement au premier plan dans ce cadre de canon américain.
Ce n'est pas tout : tournons, quoi qu'il nous en coûte, le dos au gouffre de la Jonte; à droite et au delà de l'ermitage proprement dit, la crête du causse Noir nous domine encore de 100 mètres, déchiquetée et garnie de dents de scie ; un étroit ravin l'entaille, qui descend du plateau supérieur et s'interrompt brusquement aux abrupts de l'ermitage, comme certaines valleuses des falaises cauchoises. Dans ce ravin (des Paliès ou d'Espaliès) les érosions ont affouillé, évidé, désagrégé les dolomies et formé le cirque de Madasse, forêt d'arbres et d'aiguilles rocheuses où l'on croit errer sur le toit d'une cathédrale gothique, parmi les statues, les dais et les clochetons de pierre.
Ce passage tourmenté et admirable se trouve placé à 3 kilomètres à l'est de Peyreleau, sur le rebord du causse Noir, entre la ferme de la Bartasserie et le hameau d'Espaliès : le rocher Fabié avec panorama de la Jonte, l'ermitage Saint-Michel et le cirque de Madasse ne couvrent pas ensemble plus de 60 hectares (environ 1500 mètres sur 400); mais les circonvolutions des précipices et des falaises sont telles, qu'il faut une grande demi-journée pour jouir de leurs variés et merveilleux aspects. On peut y accéder en une heure un quart environ de Peyreleau par la vallée de la Jonte, grâce à un sentier de chèvres qui aboutit au pied même des ruines de Saint-Michel : toutefois le coup d'oeil est infiniment plus surprenant quand il s'offre brusquement au voyageur venu par le causse Noir et Saint-Jean-de-Balme.
Merci donc à M. Fabié qui nous a fourni l'occasion de faire connaître aux touristes ce site remarquable à tous égards.
II
La
vallée de la Jonte. - Impressions d'un fouilleur.
La grotte de Dargilan.
Il semble que la nature ait tout exprès combiné la situation réciproque des points saillants de la région des causses, de manière à y rendre très simple l'itinéraire que doivent suivre les voyageurs. Par exemple, Millau étant pour cette région le centre de convergence de tous les chemins de fer français, le programme de l'excursion des causses se trouve ainsi fait tout seul basse vallée du Tarn de Millau à Peyreleau ; tour du causse Méjan par les gorges de la Jonte, du Tarnon et du Tarn (avec crochets à Bramabiau, à l'Aigoual, au mont Lozère, etc.), retour à Peyreleau, traversée du causse Noir, Montpellier-le-Vieux, Roquesaltes, SaintVéran, la Roque-Sainte-Marguerite, vallée de la Dourbit et rentrée à Millau, point de départ. Rien de moins compliqué, on le voit, et surtout aucune portion de route faite en double. Même dans les détails, cette relation si commode des positions subsiste : l'ermitage Saint-Michel est ainsi placé qu'en le visitant le matin on peut, le soir, soit gagner Meyrueis par la vallée de la Jonte ou le causse Noir, soit se rendre à Maubert (Montpellier-le-Vieux) par Roquesaltes et le Riou-Sec.
Mais n'insistons pas sur ces renseignements pratiques qui se trouvent bien mieux à leur place dans les plus récentes publications du Club Alpin Français et des guides Joanne.
D'ailleurs on n'a pu, pour ces trois livraisons t [1] , suivre l'ordre ainsi tracé, car il fallait bien, de toute nécessité, montrer d'abord au lecteur le principal attrait, le chef-d'œuvre du pays, je veux dire les gorges du Tarn.
Le touriste, au contraire, se trouvera fort bien de débuter par la vallée de la Jonte, qui le préparera aux spectacles étranges et inusités de celle du Tarn : tandis qu'en voyant celle-ci la première, l'autre ne serait pas estimée par lui à sa vraie valeur. Il est certain que le parcours en bateau et les trois passages du Détroit, des Baumes et du pas de Soucy rendent le cagnon du Tarn bien supérieur à celui de son affluent : cependant, quand on descend (au lieu de remonter comme l'exige l'itinéraire) la route de voitures de la Jonte, on ne peut se lasser d'admirer les formidables escarpements de ses deux parois, plus colorés et plus réguliers que dans le Tarn. Les ravinements de Saint-Michel, du Truel, des Douzes, etc., coupent ce double rempart crénelé long de 21 kilomètres de Peyreleau à Meyrueis.
Il n'y a pas lieu de s'attarder à des descriptions locales au cours desquelles se représenteraient constamment les termes de comparaison empruntés au vocabulaire déjà épuisé de l'art des fortifications. Abordons plutôt un sujet d'autre genre en disant quelques mots des grottes ouvertes dans les deux parois de la vallée de la Joute.
Presque toutes celles percées dans les flancs du causse Méjan, orientées au sud par conséquent, ont servi d'habitations aux hommes de la pierre polie : on sait quelle est l'importance de la Lozère au point de vue des recherches préhistoriques, quelles riches et importantes découvertes y ont été faites, combien de fouilleurs (notamment le docteur Prunières, de Marvejols) y ont eu la main heureuse. Or tout n'est pas vidé, loin de là, parmi les antres de cette vallée : s'ils ont du temps à eux, les touristes qui savent observer trouveront encore de grandes jouissances à gratter le sol de certaines cavernes, même après tous les savants qui les ont déjà précédés. Car il y a dans ce travail souterrain, dans ces explorations troglodytiques, une source d'émotions, de joies, de déceptions, d'aventures même, dont la fièvre vaut bien celle des périlleuses ascensions et des voyages lointains.
La plus célèbre de ces grottes est celle de Nabrigas, creusée dans la muraille du causse Méjan, à 300 mètres au-dessus de la Jonte et à 6 kilomètres à l'ouest de Meyrueis : depuis 1835 elle est connue comme un gisement inépuisable d'Ursus spelaeus; j'y ai même trouvé les restes de l'homme quaternaire contemporain du grand ours fossile.
Juste en face de la caverne de Nabrigas s'ouvre, de l'autre côté de la vallée de la Jonte, dans la paroi du causse Noir, la grotte immense de Dargilan : l'entrée en est si étroite que jusqu'à ces dernières années on n'en soupçonnait pas l'existence; en 1880 un pâtre voyant pénétrer un renard dans un trou au bord d'un sentier crut pouvoir prendre l'animal au terrier et se mit à l'enfumer : il ne réussit pas, car maître renard ne reparut point, et pour cause 1
Le jeune berger, ayant éteint ses feux et élargi l'ouverture, pénétra dans un boyau souterrain d'où il sortit bientôt terrifié : il avait vu, dit-il, l'entrée de l'enfer. un gouffre noir et sans fond.
Reconnaissance faite, il avait tout simplement découvert la grotte de Dargilan, composée de plusieurs belles salles dont une a plus de 30 mètres de hauteur sur 100 de diamètre ; faute d'un matériel ad hoc,cette cavité n'a pu encore être explorée en entier : on y a vu l'entrée de diverses galeries impraticables sans échelles; peut-être existe-t-il là des splendeurs comme à la baume des Doumizelles, près de Ganges. Avis aux amateurs d'émotions souterraines.
III
Meyrueis. - L'Aigoual. - Bramabiau. - Saint-Véran.
Nous ne nous arrêterons à Meyrueis, chef-lieu de canton lozérien depuis longtemps mentionné au guide Joanne, que pour y signaler la charmante maison Renaissance de M. Belon, dans une ruelle écartée, et pour faire remarquer la très curieuse situation géologique de cette petite ville au point de contact des plateaux calcaires des causses Noir et Méjan et des schistes et granits de l'Aigoual.
Le roc de la Bouillère, que représente une de nos gravures, est un pylône naturel ménagé dans les dolomies supérieures, à 300 mètres au-dessus de Meyrueis; on l'a utilisé pour la route de Hures et de Sainte-Énimie qui traverse le causse Méjan dans sa plus grande largeur. C'est un peu au-dessus de ce portail que l'on quitte la route si l'on veut se rendre à travers champs et rochers à la grotte de Nabrigas.
Les frais vallons boisés de la Brèze et du Butézon, dont les tributaires ravinent les pentes de l'Aigoual, contrastent complètement avec les grandes déchirures des causses : de jolis sentiers les parcourent qui mènent en peu d'heures au sommet de l' Aigoual (1567 mètres).
Sur cette montagne on construit en ce moment un observatoire météorologique analogue à ceux du pic du Midi, du mont Venteux, du Puy de Dôme, etc.., et qui rendra les plus grands services, grâce à sa position extrêmement favorable sur la ligne de partage des eaux d'Europe. La vue est fort belle : toutefois c'est le matin et le soir seulement, quand le soleil est bas sur l'horizon, qu'on peut distinguer la Méditerranée et les sommets lointains des Pyrénées-Orientales et des Basses-Alpes.
Bramabiau, au sud-est de Meyrueis, au point où le causse Noir se soude par un isthme étroit à la masse granitique de l'Aigoual, constitue une de ces bizarreries géologiques que l'on ne peut faire comprendre sans se lancer dans une description scientifique très compliquée : contentons-nous donc d'interpréter un peu le beau dessin de la page 313. Au fond d'une alcôve évidée dans la muraille d'un petit causse secondaire, une cascade sort d'une haute fissure; les parois mesurent environ 150 mètres de hauteur et la cascade 10; c'est le mugissement du torrent aux hautes eaux qui a inspiré le nom de Bramabiau, beuglement de taureau. Le site est beaucoup plus extraordinaire que la célèbre fontaine de Vaucluse, pour plusieurs raisons : d'abord la falaise, au lieu d'être grise et terne, a une couleur brune fort chaude de ton; puis la nature du terrain (calcaires de 1 in
fra lias), très fissuré, disposé en lits parallèles, et découpé en silhouettes étranges, donne à l'ensemble l'aspect d'une construction surhumaine, avec assises de pierres de taille ; enfin on peut s'avancer de quelques mètres dans la haute fissure d'où sort le Bramabiau, jusqu'au pied d'une deuxième cascade intérieure, invisible du dehors; au delà de cette seconde chute infranchissable, la voûte de la fissure se perd dans l'obscurité et l'on entend les eaux gronder dans les entrailles de la montagne. C'est que la crevasse ainsi taillée au fond de l'alcôve joue le rôle d'une
véritable barbacane, c'est à dire d'une de ces ouvertures pratiquées, pour faciliter l'écoulement des eaux, dans les murs de soutènement. Les parois de l'alcôve figurent en effet un vrai mur de soutènement, un mur soutenant au-dessus du ravin de Bramabiau le plateau du Bonheur ou de Camprieux. Le ruisseau de bonheur, qui traverse ce plateau, se déversait jadis en cascade le long des escarpements de l'alcôve; un jour vint où il rencontra sur sa route un de ces gouffres nommés avens qui criblent la surface des causses : englouti par cet aven, il coule sous terre pendant 5C0 mètres dans des canaux insondables, il s'écroule de chute en chute à travers des cavités secrètes et reparaît, sous la forme et le nom de Bramabiau, à 150 mètres au-dessous du point où il s'est engouffré; c'est la dernière do ses chutes internes que l'on voit en s'engageant un peu dans la fissure. En un mot, d'extérieure qu'elle était, la cascade est simplement devenue souterraine. Mais ce qu'il y a de plus curieux sans contredit parmi toutes ces fantaisies géologiques, c'est que le Bonheur, avant de se jeter dans l'aven du haut plateau, a complètement troué une digue de rochers qui lui barrait le passage : par un travail d'érosion qui frappe d'étonnement le spectateur, l'humble ruisseau a foré là un tunnel de 80 mètres de longueur, de 20 mètres de largeur et de 12 mètres de hauteur, de forme rectangulaire et régulier, comme si un ingénieur en eût tracé le plan; on peut le parcourir à pied côte à côte avec le Bonheur, qui va se perdre dans l'aven en sortant de la monumentale galerie. Ainsi Branmabiau comprend trois parties : un tunnel (sur lequel passe une route), une cascade souterraine, dont on ne peut suivre les évolutions, la source et l'alcôve du Bramabiau proprement dit. Je demande si rien de pareil se rencontre à Vaucluse. Il y a longtemps que les géologues vont s'extasier à Bramabiau mais les touristes l'ignorent encore.
De Meyrueis ou de Bramabiau on peut, par Lanuéjols, gagner la vallée de la Dourbie, au sud du causse Noir, Saint-Véran, Montpellier-le-Vieux et Millau.
Saint-Véran est un petit village du causse Noir cramponné à un chaos de rochers au-dessus de la Dourbie, en face du Larzac : le ravin qui s'ouvre derrière forme encore un cirque, un ensemble d'accidents dolomitiques, comme celui de Madasse, comme ceux de Montpellier-le-Vieux, avec les fûts de colonnes, les chapiteaux, les aiguilles et les champignons si abondants dans ces terrains. Le tout est dominé par un énorme massif de rocs, taillé en forteresse et dont château féodal a épousé la forme : si bien que l'on ne distingue plus les tours et murailles artificielles des tours et murailles naturelles. Ce château fut, parait-il, le berceau de la famille de Montcalm, dont le membre le plus illustre, le maréchal Louis-Joseph, marquis de Montcalm de Saint-Véran, lutta si glorieusement contre les Anglais pour la possession du Canada et fut tué, ainsi que le général ennemi Wolfe, à la sanglante bataille de Québec, le 14 septembre 1759. Aujourd'hui le castel abandonné tombe en ruines, et ses pierres croulantes endommagent parfois les sordides masures qui abritent sous ses murs quelques pauvres familles de un vigneron : si la position de ce hameau isolé et perdu est pittoresque, la misère y est grande, et, comme un voyageur observait un jour que les Montcalm étaient sortis du château de Saint-Véran, il reçut d'un habitant de l'endroit cette plaisante réponse qu'on ne s'attendait guère à trouver dans la bouche d'un simple Caussenard
« -Ce n'est pas étonnant qu'ils en soient sortis,
-Et pourquoi?
-Parce que c'est du mauvais pays et que nous voudrions bien pouvoir en faire autant. »
-Espérons que les visites de nombreux touristes apporteront là, comme dans toute la région, un peu de l'aisance qui y fait tant défaut.
IV
Montpellier-le-Vieux.
Si la forêt de Fontainebleau était demeurée inconnue jusqu'à nos jours et que l'on fût venu en 1883 en annoncer la découverte inopinée aux Parisiens, avec la description de toutes ses curiosités, je suppose bien que la nouvelle eût provoqué un certain étonnement:
Or c'est-ce. qui se passe pour Montpellier-le-Vieux, merveille naturelle révélée en 1883, étudiée depuis deux ans, célèbre l'année prochaine et à la mode avant dix ans.
Qu'est-ce donc au juste que cette nouvelle trouvaille des touristes ?
A 12 ou 15 kilomètres à l'est de Millau, Montpellier-le-Vieux est une ville en ruines, mais une. ville de rochers, construite par la nature et dégradée par les érosions; cette cité aux monuments colossaux, suspendue au bord du causse Noir, à 400 mètres au-dessus de la Dourbie, sur. des remparts de dolomie semblables en. tout à ceux qui encaissent les vallées de la région des causses, couvre avec ses dépendances une surface d'environ 1000 hectares, et ressemble de loin à la capitale détruite d'un peuple de géants; on se fera une idée de son aspect général si l'on imagine la triple combinaison de la forêt de Fontainebleau avec ses pins et ses caprices rocheux, de la Suisse saxonne avec ses arches et ses piliers de grès, des falaises cauchoises avec leurs murs blancs et leurs ogives immenses.
Absolument indescriptible est cette Pompeia cyclopéenne toute sillonnée de rues et de carrefours, creusée de cirques, remplie d'obélisques et d'arcs de triomphe, beaucoup plue vaste que le bois de Païolive (Ardèche) et que Mourèze (Hérault) tout au plus peut-on en expliquer la disposition topographique, comme nous le verrons tout à l'heure.
Pourquoi est-elle restée si longtemps ignorée des promeneurs et des géographes ? Pour deux raisons d'abord parce que les murailles qui lui servent de soubassement, de piédestal, ne diffèrent en rien des remparts analogues du pays, et que des rives de la Dourbie on ne pouvait supposer l'intérieur rie la formation dolomitique aussi capricieusement évidé : du fond de la vallée rien ne l'ait pressentir l'oeuvre immense d'érosion qui s'est accomplie derrière ces murailles. Puis, autre raison, parce que les habitants d'alentour avaient peur de cette espère de ville morte : la superstition leur montrait là une cité maudite démolir par le diable et hantée par les mauvais génies : avec terreur ils s'en approchaient pour quérir leurs chèvres ou couper du bois; ils se gardaient bien d'en parler aux étrangers, qu'ils n'y eussent conduits à aucun prix.
L'étymologie du nom est bien simple : frappés par la disposition artificielle et architecturale de ces rochers, les patres comparèrent ce chaos à ce qu'ils avaient vu dans les édifices du chef-lieu de l'Hérault, la plus grande ville de la contrée et pour eux la cité par excellence; de là vint tout naturellement la dénomination de Montpellier, à laquelle l'idée de ruine, de destruction, fit joindre l'épithète de le Vieux.
La formation géologique ne présente pas plus de difficultés d'explication : c'est l'érosion seule, l'écoulement des eaux sauvages qui, à une époque inconnue d'ailleurs, adonné naissance à tous ces accidents surnaturels : dans une zone de dolomies fort peu homogènes le ruissellement creusa les rues et les cirques en enlevant les parties friables, et dressa les colonnes et les monuments en laissant debout les noyaux de roche compacte.
Quant à l'histoire de la découverte, la voici : de '.880 à 1888 un grand propriétaire du causse Noir, M. de Barbeyrac, fit, d'après de vagues indications, quelques tentatives préliminaires sur la mystérieuse cité, en compagnie de ses parents, MM. de Riencourt, Joseph de Malafosse et Louis de Malafosse. En 1883 ils opéraient la première visite sérieuse, partielle cependant; c'est alors que M. Louis de Malafosse révéla officiellement Montpellier-le-Vieux dans le bulletin n' 8 de la Société de Géographie de Toulouse, tandis que M. de Barbeyrac adressait un article anonyme au journal l'Éclair de Montpellier. En 1884, M. Chabanon et moi, nous vînmes photographier la ville et en reconnaître les principales parties; quelques touristes nous suivirent, entre autres MM. Julien (de Millau) et Trutat de Toulouse, qui rapportèrent aussi de beaux clichés. En 1885, enfin, j'ai levé au 10000e le plan topographique détaillé de la Cité du Diable, et plusieurs centaines de visiteurs sont montés à la suite des premiers explorateurs; cette année même on s'occupe déjà de routes, de plans en relief, de buvettes, d'hôtels et de guides. Avant peu la France possédera là, à l'usage des étrangers, une nouvelle attraction de plus, digne complément des gorges du Tarn
Les habitants de Maubert, hameau situé à dix minutes des ruines, disent bien que, il y a une trentaine d'années, un des leurs (mort aujourd'hui) vit en Afrique, au régiment, un dessin où il reconnut ses rochers de Montpellier-le-Vieux, et que, il y a longtemps, un monsieur passa chez eux dix jours et employa tout son temps dans la ville maudite à tirer des plans (lisez à dessiner) [2] : mais ce précurseur n'a pas donné signe de vin, n'a pas fait connaître sa découverte; rien n'a été publié avant 1883: c'est donc à l'opuscule de M. Louis de Malafosse seulement que remonte l'acquisition géographique de Montpellier-le-lieux.
Il y a deux ans à peine, c'était chose fort amusante que de voir les indigènes tout stupéfaits de notre admiration
- Laissez-nous faire, répondions-nous, faute de maisons, il y aura bientôt des pièces de cent sous à gagner.»
Et la prédiction se réalisa dès 1885 : au mois d'août. 1885 je trouvai bien changé le langage de ces braves gens.
« C'est vrai tout (le même, monsieur Martel : ce n'est pas du si mauvais pays; il en vient, du beau monde! ils nous ont déjà payé toutes les taxes de l'année. »
Et de prendre des licences de débitants, et de construire des chambres, et de dresser leurs mulets au service des touristes !
J'avoue avoir pris grand plaisir à contribuer au lancement de ce beau pays, ignoré hier, célèbre demain, et dont les habitants ont si vite connu leurs vrais intérêts !
Pour le moment Montpellier-le-Vieux n'est encore ni nommé, ni figuré exactement sur la carte de l'état-major [3] : on en trouve l'emplacement (feuille de Séverac, n° 208, partie sud-est) entre Maubert au nord, le Riou-Sec à l'est, la Roque-Sainte-Marguerite et la fourbie au sud, le Valat-Nègre à l'ouest. La carte indique bien quelques-uns des ravins qui sillonnent le socle de la Cité, mais la partie centrale, la ville proprement dite, y est représentée, au sud-sud-est de la cote 822, par un blanc en forme de pointe de flèche ; ce blanc fait croire à l'existence d'une plaine unie : or c'est là tout au contraire que se trouve la partie la plus bouleversée des Cévennes.
Autour d'un massif central, la Citadelle, qui atteint 830 mètres au point culminant, se groupent en cercle cinq dépressions ou cirques, presque entièrement clos, le Lac, les Amats, la Citerne, les Rouquettes et la Millière, profonds de 80 à 120 mètres : cette acropole et ces cinq cirques sont enfermés du côté des ravins dans une circonvallation rocheuse percée d'étroites brèches et qui n'est autre que le rempart dolomitique paraissant continu du fond de la vallée de la Dourbie. L'enceinte intérieure ainsi constituée comprend une surface de 120 hectares. En dehors des édifices rocheux et des colonnades naturelles s'écroulent en tumultueuses cascades de pierre jusqu'aux thalwegs de la Dourbie et, de ses ravins tributaires : de Maubert à la Roque et au Valat-Nègre la superficie atteint réellement 600 hectares. Enfin, comme toutes les places fortes de première classe, Montpellier-le-Vieux possède une véritable ceinture de forts détachés au delà des profonds ravins qui lui servent de fossés : à l'ouest ce sont les rocs de Caussou, suite de courtines, de redoutes et de fortins, qui dominent la rive droite du Valat-Nègre; au nord, derrière Maubert, on trouve dans les chaos appelés le Ronc et le Pet-de-Loup deux magnifiques arcades, plus belles même que celles de la Cité, et des tours de guet surveillant les abords de la place; à l'est, sur la rive gauche du Riou-Sec, Roquesaltes est un énorme château fort, haut de 60 mètres, jadis monolithe et actuellement tronçonné par la foudre en trois donjons isolés : son sommet (846 mètres) dépasse de 16 mètres celui de la citadelle de Montpellier-le-Vieux; de toute la partie occidentale du causse Noir et même du Larzac et du causse Méjan on voit Roquesaltes attirer l'ail et dominer le plateau comme une fière ruine féodale.
En y comprenant ces annexes, ces faubourgs fortifiés, non moins curieux à visiter que la ville proprement dite, l'ensemble de Montpellier-leVieux occupe 1000 hectares.
Faut-il maintenant décrire par le manu toutes les figures étranges qu'offrent ces roches désagrégées? Non certes: un volume n'y suffirait pas, et au bout de quelques pages se reproduiraient périodiquement les mêmes termes de comparaison ; la variété de ces caprices naturels est plus grande que celle des expressions.
Dans mon plan d'ailleurs, que les touristes pourront désormais se procurer sur place, les principaux motifs sont indiqués par, des noms caractéristiques : un petit nombre seulement des plus grands rochers avaient reçu une appellation des gens du pays; au gré de sa fantaisie chacun pouvait donc baptiser ce qui lui passait sous les yeux. Il a bien fallu cependant, pour fixer les idées et établir des points de repère, semer çà et là des dénominations certaines; d'accord entre eux et avec leurs guides, lés premiers visiteurs en ont créé une cinquantaine aussi sobres que possible et conformes à l'aspect ou à 'la situation topographique de l'objet désigné. Mais il restera toujours assez de détails anonymes pour que le touriste puisse suivant son bon plaisir exercer son imagination et trouver des ressemblances.
Je ne puis qu'énumérer sommairement les principaux monuments des diverses parties de la ville: la CITADELLE, qui se compose de trois rochers turriformes, la ‘Ciutad’ la Cité, 830 mètres, point culminant de Montpellier-le-Vieux, le Douminal (le Seigneur 829 mètres), et le Corridor (823 mètres), tous noms locaux, la Brèche de Roland sépare les deux premiers, diverses salles (des Gardes, des Fêtes, du Festin) et avenues simulent fort bien les aménagements intérieurs d'un manoir, comme Coucy ou Pierrefonds.
Dans le cirque ou LAC, sorte de Colisée ou de nécropole, où fourmillent les pilastres, les cénotaphes, les couloirs et les gradins, on se fera montrer l'Autel ou Baignoire du Diable, champignon perforé de tous côtés; la Chapelle, abside creusée dans un rocher avec un banc de pierre comme table d'autel; l'Amphore, vase ovoïde en équilibre sur sa base érodée, dressé au bout d'une rue comme une borne géante; l'Oulo (marmite), bloc colossal haut de 25 mètres tout usé au pied; on l'a baptisé rocher Barbeyrac; la Cathédrale, avec sa grande nef, ses arceaux, ses collatéraux, etc.. La Trappe ou Roc du Corbeau domine, semblable aux tours sarrasines des arènes d'Arles, la crête qui sépare les deux cirques du Lac et des Amats.
Les AMATS représentent une place d'armes au pied d'un mur de défense, surmonté de plusieurs tours, telles que le Château Gaillard, la Tour du Sud, etc.. On y trouve l'Avenue des Obélisques, large de 50 mètres, le Grand Sphinx, le Sarcophage, la Porte de Mycènes, haute de 12 mètres, qui a exactement la coupe de celle des Lions, à Mycènes, le Canon, saillie horizontale qui semble une pièce de marine émergeant d'un sabord, la Porte double, la Tète de Chien, et cent autres accidents bizarres.
Du CIRQUE DES ROUQUETTES, le plus petit mais le plus beau de Montpellier-le-Vieux, on pourrait faire un amphithéâtre, une arène pour des combats de gladiateurs ou de taureaux, en relevant quelques piliers, en rejointoyant quelques gradins, en réparant les escaliers naturels des ambulacres et des vomitoriums qui s'ouvrent au pourtour de l'enceinte : l'arène est à 706 mètres d'altitude; la Ciutad, qui la ferme au nord-est, à 830 mètres : différence et profondeur, 124 mètres; et c'est une dénivellation pareille que la carte indique par un blanc! Le grand axe de l'amphithéâtre mesure 500 mètres et le petit 200; des gradins en font tout le tour ; on se demande réellement si ce n'est pas une race de cyclopes qui a édifié ces constructions ! De véritables rues tirées au cordeau rayonnent du centre des Rouquettes et font communiquer ce cirque avec les autres quartiers de Montpellier-le-Vieux .
L'enceinte de la MILLIÉRE, la plus vaste (1 kilomètre sur 400 mètres), est la partie qui ressemble le mieux à une ville distribuée en rues et en places; là on a reconnu un forum, une tribune aux harangues, une basilique, immense temple hypèthre haut de 40 mètres, une rue des Tombeaux bordée d'urnes funéraires comme à Pompéi, etc…
Que dire aussi des débouchés de tous ces cirques dans les fossés extérieurs ? Les eaux furieuses qui ont sculpté là tant de monuments grandioses et élégants à la fois n'ont pu trouver d'issue qu'en pratiquant dans le mur d'enceinte (rempart dolomitique) des entailles, des fissures, dont quelques-unes ont 50 mètres de hauteur, 100 de longueur et à peine 1 mètre de largeur; la falaise a été littéralement sciée du haut en bas (sortie de la Millière). Ailleurs la paroi a cédé complètement sous la pression de l'eau et s'est effondrée dans les ravins, ouvrant une large brèche sur un côté du cirque (sortie des Rouquettes). Ou bien encore c'est en cascades rocailleuses que les torrents s'enfuyaient des Amats, da la Citerne et du Lac.
Devant ces témoins de l'oeuvre grandiose des érosions, une chose confond l'imagination : c'est la sécheresse actuelle de ce terrain de dolomie ; plus une goutte d'eau dans ces anciens fonds de lacs, plus un filet humide le long des parois des anciennes cataractes. D'où venaient donc les trombes diluviennes qui ont affouillé ainsi la muse dolomitique ? Nul ne le sait encore.
Malgré cette sécheresse, une végétation luxuriante égaye Montpellier-le-Vieux tout comme l'ermitage Saint-Michel: les pluies suffisent à abreuver des arbres énormes, pins sylvestres, chênes et hêtres que les proportions démesurées des rochers font prendre, sur les photographies ou les gravures, pour de maigres arbrisseaux. Les arbousiers, les houx et les ronces grimpent â l'assaut des murs et des colonnes; les lierres entre les fissures profondes ont des racines grosses comme le corps d'un homme, et, parvenus à la lumière, étendent sur les surfaces rocheuses leur tapis moelleux et brillant au soleil.
Cependant la profusion des broussailles n'empêche pas la circulation : presque partout dans Montpellier-le-Vieux on peut passer sans effort; la plus amusante et élémentaire des gymnastiques suffit pour forcer presque tous les couloirs, escalader les hauts pinacles, se glisser dans les fentes étroites. De tous côtés on accède aisément au coeur de la cité, soit par Maubert et le causse Noir, soit par la vallée de la Dourbie et les ravins qui descendent des cirques : à mulet même on peut visiter les plus belles parties. Les gens de Maubert et de la Roque Sainte-Marguerite s'occupent d'améliorer les chemins, d'aménager leur nouvelle source de fortune. 1 est nécessaire de s'adresser à l'un d'eux pour se diriger dans les ruines: c'est un tel dédale, un tel labyrinthe, qu'un touriste seul se perdrait bien vite dans l'enchevêtrement des avenues et des passages sous roche.
Je dois une mention au brave garçon qui, maintenant, connaît mieux que personne les détours de la cité fantastique, car il m'a servi d'aide tandis que j'en levais le plan; il en a scruté avec moi tous les détails et tous les recoins: Émile Foulquier (de Peyreleau) mérite bien, par ses bons soins et les services qu'il a rendus aux révélateurs de Montpellier-le-Vieux, de figurer en portrait à côté des curiosités de son pays.
On aurait besoin de longues heures pour apprécier à sa vraie valeur la Karnak du causse Noir: une journée n'est pas de trop; les vrais curieux en emploieront même deux. J'ai vu des touristes descendre de là-haut sans étonnement après une sommaire visite de deux ou trois heures : ils n'avaient pas pris le temps de comprendre la merveille !
C'est qu'en dehors de la ville intérieure il faut voir ses ravins et ses faubourgs, il faut prendre une vue d'ensemble soit des pentes extérieures du soubassement (Plan del Ramié, par exemple, sur la rive gauche du Valat-Nègre), soit de Caussou, soit de Roquesaltes : une demi-journée devrait toujours être consacrée à monter à Pierrefiche sur le Larzac, de l'autre côté de la Dourbie, pour plonger de là sur tous les cirques, les ravins, les forts détachés, et les embrasser d'un seul regard dans un tableau vraiment féerique au coucher du soleil. Alors on verrait, comme dans les autres vallées des causses, flamboyer les rouges dolomies du Larzac et du causse Noir, tandis que Montpellier-le-Vieux illuminé en rose semblerait une nouvelle Sodome consumée par le feu du ciel.
Mais il faut quitter la ruine enchantée et, tout rêveur, regagner Millau par la jolie vallée de la Dourbie, aussi belle que celle de la Joute.
Ici se termine le voyage des causses, qu'on n'oublie jamais et que l'on veut recommencer quand on l'a fait une fois seulement. La France possède assurément dans les gorges du Tarn, Bramabiau et Montpellier-le-Vieux des paysages sublimes et extraordinaires que l'Amérique même pourrait lui envier. Pour se punir d'en avoir connu si tard l'existence, pour se faire pardonner de les avoir si longtemps négligés, il faut que tous les touristes français aillent en pèlerinage aux causses, la vraie terre des merveilles d'Europe, une des grandes curiosités du globe !
E. A. MARTEL.
[1] Voyez dans les livraisons 1347 et 1348 l'article de 119. A. Lequeutre sur le Cagnon du Tarn.
[2] J'ai appris récemment que ces dessins étaient dus à l'un des officiers qui avaient levé vers 1854 cette portion de la feuille de Séverac; un dessinateur du Dépôt de la Guerre se rappelle avoir vu jadis des aquarelles de Montpellier-le-Vieux; malheureusement ces aquarelles ont été dispersées ou perdues a la mort de leur auteur.
[3] Il le sera, prochainement d'après mes indications.