LE TOUR DU MONDE - Volume XXVI -1873-2nd semestre - Pages 401-416
Pont de Vigo (ou de Garibaldi) à CHIOGGIA
CHIOGGIA, DANS LA LAGUNE VÉNITIENNE,
PAR M. ÉDOUARD CHARTON.
1869. - TEXTE ET DESSINS INEDITS.
De Venise à Chioggia.
Petit voyage ! Mais de plus longs m'ont laissé moins de souvenirs.
A Venise, un samedi, le 18 octobre 1869, errant sur la rive des Esclavons, j'aperçus à l'angle d'un canal, près d'une madone, une affiche bleue. Je m'approchai et je lus les lignes que je traduis :
« Demain dimanche, si le temps le permet, le vapeur la Città di Piacere fera une excursion à Chioggia [1].
Départ de la rive des Esclavons à huit heures du matin; retour à Venise à six heures du soir. Prix, pour chaque passager, trois livres. »
A ce nom de Chioggia, je sentis en moi comme un reproche. Chioggia, dont le bon vieux général Pepe m'avait si souvent parlé avec attendrissement, en souvenir de son aventureuse campagne de 1849 ! Chioggia, dont les grands artistes vénitiens du seizième siècle ont décoré les églises, où Titien allait chercher des modèles pour ses nymphes et ses madones, où est la maison paternelle de Rosalba Carriera, où Goldoni a esquissé quelques-unes de ses scènes les plus comiques, où Léopold Robert a trouvé les personnages des Pécheurs, son tableau le plus touchant ! la vieille Chioggia, en tout temps si vaillante et si laborieuse, à deux heures de Venise que j'avais déjà visitée cinq fois ! Comment l'idée et la volonté de la voir ne m'étaient-elles encore jamais venues? C'est que, quand on aime Venise, on n'a pas la force de s'en distraire un seul jour et qu'on ne s'en éloigne que sous la contrainte du devoir.
En rentrant à l'hôtel, je demandai à mes deux compagnes, ma femme et ma plus jeune fille, s'il leur plairait d'aller à Chioggia sur la Città di Piacere ? - Aucun obstacle.
Mais le lendemain, premier revers ! il pleuvait. La Città di Piacere restait attachée au rivage, sans souci de renouveler sa proposition pour un autre jour.
A déjeuner, nous étions silencieux. Notre hôte, informé de notre déconvenue, nous vint en aide : il ne paraissait pas avoir grande estime pour Chioggia, qu'il n'avait du reste jamais eu la curiosité de visiter, et dont il connaissait seulement les costumes par quelques scènes grotesques du carnaval de Venise [2].
« Tenez-vous vraiment à voir Chioggia? nous dit-il. Rien n'est plus facile. Qu'est-il besoin de navire à vapeur ? Chioggia n'est, en droite ligne, qu'à vingt-deux ou vingt-trois kilomètres de Venise. Un beau matin, montez en gondole : vous serez de retour pour dîner. Il vous en coûtera , pour quatre rameurs, quinze ou dix-huit livres. »
Un des jours suivants, au lever du jour, j'allai à la Piazetta, et à peine avais-je dépassé les colonnes de Saint-Théodore et du lion, que huit ou dix gondoliers accoururent.
« Chioggia ! » dis-je.
Le premier répondit : quarante livres; le deuxième, trente; un troisième, Matteo, qui nous avait plus d'une fois promenés par les canaux, me demanda vingt-cinq francs sans compter la bottiglia ou la bonne main, un franc par rameur . Je consentis.
« Per l'interno ? » observa Matteo.
Sans doute. Nous n'avons assurément nul désir de sortir de l'enceinte des lagunes et de naviguer en pleine mer. Ce qu'il nous faut, c'est un ciel pur et, sous la gondole, un miroir.
« Vous aurez le miroir ! » dit gaiement Matteo en consultant l'horizon.
Le temps était en effet admirable. Après un rapide déjeuner de café à la glace, chez Florian, nous montâmes dans la gondole, dont on avait enlevé la chambrette noire pour qu'il nous fût facile de regarder librement autour de nous.
Matteo et ses trois compagnons, jeunes, vigoureux, de belle humeur, nous firent glisser en quelques minutes par delà Saint-Georges le Majeur et la Giudecca.Nous jetâmes tous trois un doux cri de surprise. Sur la côte de la Giudecca opposée à la ville, se déroulait au loin, jusqu'à l'église de Saint-Blaise, tout un paysage verdoyant, des jardins, des prairies, des meules qu'on élevait çà et là ; on faisait les foins, à Venise ! Quel rafraîchissement, quelle rosée pour des yeux qui depuis quinze jours s'étaient comme incrustés aux marbres des églises et des palais ! Je me souvins des vers de Musset, qui jusqu'alors m'avaient paru obscurs
A Saint-Blaise, à la zuecca,
Dans les prés fleuris cueillir la verveine;
A Saint-Blaise, à la zuecca,
Vivre et mourir là!
Cependant la gondole volait, effleurant la surface unie du canal Orfano, entre deux rangées de pieux que relient des chaînes. Il était huit heures environ : en ce moment, toutes les cloches de Venise appelaient les fidèles aux églises . leurs sons se fondaient dans une vague harmonie qui fuyait et s'affaiblissait derrière nous, tandis qu'en avant, nous commencions à percevoir, de plus en plus sonore, le murmure des flots de l'Adriatique, déferlant sur la longue ligne des dunes qui ferment l'estuaire ; le clapotement de l'eau sous notre gondole en semblait un écho.
Une brume légère voilait le soleil. Quelques rayons perçaient les vapeurs, doraient les contours des terres, et sillonnaient de lignes lumineuses les douces teintes violettes qui s'étendaient sur toute la lagune.
Une barque pleine de jeunes filles allant à Venise passa près de nous. Elles échangèrent de joyeux bonjours avec nos rameurs.
« Ragazze de Pelestrina, » me dit Matteo.
Tant d'îles et d'objets divers défilaient avec rapidité sous nos regards que nous avions à peine le temps d'en demander les noms :
le Lazzaretto, - la Grazia, îlot où l'on fabrique la poudre, - San Seraglio, - San Lazaro, - San Clemente, - à gauche, le Lido et son église rouge, - le Lazzaretto Vecchio; - à droite, au loin, Fusino où l'on va chercher l'eau douce, - Sacramento, hôpital d'aliénés, idée qui offusque au milieu de ces enchantements.
« Et cependant, dit une de mes compagnes, si l'on venait à sentir sa raison troublée, qu'aurait-on à désirer de mieux que de venir s'asseoir pour le reste de sa vie à l'une de ces grilles? »
- San Spirito, encore une poudrière; mais comment tout énumérer ?
Voici une petite croix sur l'un des pieux ; là, trois hommes ont péri.
Les vapeurs se dissipent; derrière nous, Venise s'abaisse, s'estompe, se fond dans une atmosphère d'un rose pille; l'eau se couvre d'une nuance d'opale légèrement irisée ; nous contemplons et jouissons en silence; les couleurs du ciel et de l'eau changent' à chaque minute' selon la nuée ou la brise qui passe; Canaletti a raison, Ziem aussi, Turner lui-même, et tous les peintres, hors ceux qui n'ont que les frimas du Nord sur leur palette et dans leur ame.
De jolies barques, aux voiles semblables à des ailes de papillon, se croisent en tous sens. Sur ces voiles sont peints les emblèmes les plus divers : des coeurs percés, des croix, des étoiles, des saints, la Madone, le Christ. Nous en rencontrons qui, vues de près, sont bien vieilles, bien pauvres, toutes rapiécées, de grands haillons ; à cent pas, le soleil les illumine, et voici qu'elles resplendissent ; où donc avions-nous les yeux ? elles sont toutes neuves et dorées. L'aimable auteur du Gulistan a bien raison : « Lumière est jeunesse et chaleur richesse. »
« Laguna viva [3] ! » dit Matteo, tout fier de nos admirations.
Il nous montre, sur des pieux, une petite chapelle en bois : une lampe éclaire à l'intérieur une image de madone. A notre approche, un pauvre homme se lève dans un bateau où nous voyons une cruche d'eau et une salade ; il tend vers nous une grande bourse en toile au bout d'une longue perche ; nous y versons quelque monnaie.
« Pourquoi? demandai-je ensuite.
- Pour l'huile de la petite lampe secourable pendant les brouillards et la nuit. »
Le canal San Spirito succède : nous côtoyons la petite île de Poveglia (Popilia), autrefois grande et peuplée, aujourd'hui rongée par l'eau et déserte.
Nous voici vis-à-vis Malamocco, ville de cinq mille habitants, adossée à l'Adriatique. C'est comme la capitale du long ruban de torre ou de sable, dune, côte ou littoral (litorale), qui s'étend du port du Lido jusqu'à l'entrée principale de la lagune vénitienne [4]. Nous ne tardons pas à arriver près de la large ouverture qui donne accès aux grands navires. La digue, achevée seulement depuis une trentaine d'années, s'avance en mer sur une longueur de plus de deux mille mètres.
Notre gondole s'arrête devant un poste de douane, près d'une petite tour (campaneleto ). Matteo nous invite à payer deux ou trois francs pour la boleta. Nous entendons d'abord bottiglia. Cette version a peut-être quelque chose de vrai. Nos rameurs sautent à terre, attachent la gondole à un anneau , et, après quelques pourparlers avec les douaniers, vont se reposer en leur compagnie sous une treille, où un gros homme rubicond apporte un fiascone entouré de paille « Cattivo vino ! » dit-il avec un malicieux clignement d'oeil.
La scène est si animée qu'il n'est pas besoin de patience pour les attendre. C'est autour de nous un continuel . défilé de grands et de petits navires, les uns chargés de pierres tirées des flancs de la Dalmatie et de l'Istrie ; les autres, de bois du Nord, car il n'en vient plus des rives opposées de l'Adriatique : la vieille Venise les a dépouillées de leurs arbres pour en faire des milliards de pilotis qui suspendent ses merveilles au-dessus des eaux. De petites barques sont pleines d'herbes, de légumes, de grains, de poissons. L'une d'elles, qu'emplissent jus qu'au bord des Zucche [5], •a pour bateliers de robustes femmes, aux bras nerveux, aux fronts ceints de mouchoirs rouges.
« Femmes de Sotto Marina, la petite Chioggia, » me dit Matteo, en remontant dans la gondole.
Au delà du port et du fort San Pietro, le canal change plusieurs fois de nom. Nous dépassons rapidement la longue petite bourgade de Pelestrina [6], et, à la suite, les fameux murs de marbre, les murazzi, que, ce jour même, nous n'aurons, par malheur, que trop l'occasion d'étudier de plus près.
Matteo nous montre d'un geste triomphant Chioggia qui, à cette heure, sous les feux du ciel, brille et étincelle comme si elle était faite de métaux précieux. Il suffit d'un regard pour être assuré que c'est là, non un gros bourg, mais .une véritable ville. Les rames redoublent de vigueur. Nous venons de traverser, presque sans nous en apercevoir, les vagues libres de l'Adriatique qui traversent impétueusement l'ouverture du port de Chioggia large d'environ quatre cents mètres, et envahissent la lagune; nous avons à peine regardé les deux forts qui la défendent, celui de Cà Roman, sur le lido de Pelestrina; celui de San Felice, sur le lido de Sotto Marina; nous arrivons. Nous passons sous un beau pont de marbre d'une seule arche (ponte de Vigo), et nous nous amarrons au bord d'un canal plein de barques.
Il n'est pas onze heures. Matteo nous demande l'heure du départ. Je lui indique, par prudence, trois heures; mais, par imprudence, je lui accorde, selon son désir, une avance sur le prix convenu.
Il s'éloigne avec ses compagnons. Je m'attends à être assailli, comme de coutume, par les ciceroni et les facchini; rien de semblable : les voyageurs sont si rares que le métier ne tente personne. Nous nous arrêtons un moment sur le pont, d'où nous avons une belle vue sur la mer, les lagunes, les collines Euganéennes; puis nous avançons à notre droite de quelques pas, et devant nous s'ouvre une vaste place bordée de maisons et de monuments.
Chioggia.
On a souvent comparé Venise à un vaisseau ou à une flottille : « Je suis à bord de Venise, » écrivait Charles Dickens à son ami Forster. On se sert pour Chioggia d'une autre comparaison marine. C'est un grand poisson de mer. L'épine dorsale ou centrale est représentée par la place qui a huit cents mètres de long, toute l'étendue de la cité, et vingt-quatre de largeur au milieu. Les rues, à droite et à gauche, figurent les arêtes adjacentes. Cette image toutefois ne donne pas une idée complète de la ville. Elle est divisée, parle canal où nous attend notre gondole et qu'on appelle la Vena, en deux parties inégales qu'unissent neuf ponts. Au delà, du côté de l'est, sont la petite île de San Domenico et des chantiers. Plus loin enfin, le grand canal de Lusenzo ou du Port, large de huit cents mètres, qui sépare Chioggia du bourg très intéressant de Sotto Marina, sur le Lido. La circonférence de la ville est de deux kilomètres et demi [7].
Notre premier soin est de chercher l'ombre sous les arcades qui bordent la place au couchant (ponente). J'entre chez un libraire pour acheter une description de la ville. Le marchand, honnête et complaisant, s'excuse : -on n'a pas écrit, on n'a pas imprimé de Guide de Chioggia depuis les anciens temps. A qui le vendrait-on? Si je veux étudier la ville, je ne saurais mieux faire que de consulter celui des habitants qui la tonnait le mieux, il signore dottore Bullo, - et il m'indique du doigt, à travers les vitres, le logis du docteur -.
Je n'hésite pas. Je vais frapper à la porte de M. Bullo. On me conduit à son cabinet, où il est assis au milieu de ses papiers et de ses livres. C'est un homme jeune encore, dont la physionomie respire l'intelligence et la bonté. Sa femme, d'une figure douce et gracieuse, et une jolie petite fille, sont près de lui. Le docteur répond avec obligeance à mes questions; puis, comme saisi d'une idée subite, ou peut-être sur un signe de sa femme, il disparaît, sans doute, pensai-je, pour chercher un livre à mon usage.
Je demande à la jeune femme si le séjour de Chioggia lui plaît.
« C'est la ville où est né mon mari, et où notre devoir est de vivre » me dit-elle avec un petit balancement de tête qui ressemble presque à un non .
Il n'y a guère apparence, pensais-je, que la pauvre Chioggia, peuplée de pécheurs et de petits marchands, ait beaucoup d'attraits pour une jeune bourgeoise bien élevée, et qui, avec un peu d'imagination, pourrait presque apercevoir du haut de son balcon la reine des lagunes.
Le docteur rentre : il a revêtu une redingote et il porte à la main un chapeau. Il m'offre avec bonne grâce de me guider dans la ville. Je m'en défends résolument. Son temps doit être précieux ; je ne veux pas me faire maudire de ses malades.
La jeune femme part d'un éclat de rire ( chose trop rare, je suppose !).
« Mon mari n'est pas médecin.
- On l'appelle docteur !
- Docteur ès sciences. Il est ingénieur hydrographe. »
Je n'en persiste pas moins à refuser, par discrétion, les services de M. Bullo ; j'écris seulement quelques notes sous sa dictée, et après avoir remercié , cette aimable famille que je ne croyais plus revoir, je retourne vers mes compagnes qui m'attendent devant la cathédrale.
Les portes sont fermées : où est le sacristain? Nous le découvrons dans une petite salle basse, en tête-à-tête avec un beau poisson grillé, digne d'une table d'évêque.
« Vous voulez voir l'église? nous dit-il tristement en cherchant ses clefs. Autrefois elle avait de bons revenus : on lui a tout enlevé. »
Un mois auparavant, j'avais entendu les mêmes paroles sortir des lèvres fines, mais plutôt dédaigneuses que plaintives, d'un frère lai de la Chartreuse de Pavie.
Parmi les oeuvres de mérite que renferme la cathédrale (reconstruite en 1683, sur les dessins de Baldassare Longhena, l'architecte de la Salute de Venise, après un incendie qui avait commencé par l'orgue), nous remarquons une très belle chaire et un baptistère en marbre de Carrare, un autel avec compartimente en mosaïque, les reliquaires des deux saints patrons de la ville, les frères San Felice et San Fortunato, de la noble famille Rainoni de Vicence; un bas-relief représentant Jésus qui chasse les marchands du temple, des tableaux de peintres estimés, entre autres Palma, Vincentino, Malombra, et deux Chioggiotes ou Clodions (selon un style plus noble), Caliari (Carletto) et Natale Schiavoni. L'ancienne cathédrale était décorée de peintures du Tintoret et du Bassano.
Dehors, le sacristain nous montre deux puits ornés, et au pied du campanile, d'architecture italo-byzantine, sous une madone, un banc.
« Là, me dit-il en se signant, un jour le saint-père Pie VI s'est reposé et a dormi. »
Non loin de la cathédrale est un beau pont de pierre qui unit la ville à la terre ferme. Il repose sur quarante-trois arcades. Sa longueur est de cinq cents pieds vénitiens.
« Le pont de Chioggia (nous avait dit Matteo avec l'accent de la plus sérieuse conviction) mène au monde entier, même en Amérique ! »
Au-dessus de la porte d'un barbier, je lis cette enseigne : Ai virtuosi.
Un groupe de jeunes filles s'est arrêté à quelques pas pour nous regarder. Elles sont vraiment belles : leurs yeux ont une expression digne d'inspirer les peintres. Je les ai déjà vues quelque part, chez Bonifazio ou chez le Titien. Le trait particulier de leur costume à demi rustique est leur capuche blanche, qui ressemble à une robe qu'elles auraient relevée sur leur tète. Si simple soit-il, on lui donne plusieurs noms : la pietta, quand il est long; c'est le manteau de luxe; la tonda, quand il est simplement rond et blanc; l'indiana, quand il est de couleur, il boccazzin [8].
L'hôtel de ville, au milieu d'un côté de la place, est de construction moderne et sans caractère. On n'en parle jamais sans un soupir. Là s'élevait autrefois un édifice qui datait du treizième siècle (1228) et était l'honneur des Chioggiotes : la tradition en dit encore des merveilles. On y montait par un double escalier de marbre orné de statues. Les salles étaient vastes, riches, peintes par de célèbres artistes. Tous les services publics y étaient réunis : le grand conseil, les réunions électorales, la chancellerie du podestat, les finances, le tribunal civil. Il s'y trouvait même un arsenal et une chapelle. Au-dessous étaient les prisons; au-dessus, deux tours. C'était dans cet antique édifice qu'on logeait les grands personnages étrangers. En 1469, l'empereur Frédéric III, au retour de l'accomplissement d'un voeu à Rome, et en 1617, l'archiduc Ferdinand, y avaient été hébergés.
Un bruit de voix nous attire vers une colonnade voisine de la maison commune. Là, de temps immémorial, est établie sous un ancien grenier public, à l'abri en hiver, au frais en été, une grande poissonnerie dont en ce moment les tables sont couvertes de tous les poissons imaginables de l'Adriatique et des lagunes, tout vivants, brillants et frétillants; on nous appelle, on nous invite en riant : Fresca sta pescada! - che bulegote! che cappe belle! schille vive! folpi teneri! - chi vue sta pescada ! A ces mots s'en mêlent d'autres, de pur dialecte chioggiote, que nous ne pouvons tous comprendre. Qui sait l'italien n'est point cependant arrêté par quelques formes particulières de ce dialecte. Parmi les poésies populaires de Chioggia, il s'en trouve de charmantes et aussi d'étranges [9].
En nous tournant vers la place, nous voyons qu'on vient d'y former un grand cercle avec des bancs de bois. - A quelle fin? - « C'est pour la récitation, me répond poliment le libraire, qui s'est avancé de quelques pas devant sa boutique; et j'apprends de lui que chaque soir, au centre de ce cercle, un récitateur déclame des chants empruntés aux poètes immortels de l'Italie : Dante, Arioste, le Tasse. Il lit d'abord le texte en dialogue chioggiote, puis en pur italien; ensuite il fait tous les commentaires qui lui viennent à l'esprit : ils valent ce qu'il vaut. L'un de ces récitateurs était très aimé, très populaire : on l'appelait Cupido, et ce nom a passé comme surnom à ses successeurs. Il avait, dit-on, de la verve, de la chaleur, il savait beaucoup de choses. (Famoso contastorie ! disent les Chioggiotes.) Ses commentaires n'étaient point seulement animés, récréatifs; ils instruisaient. Et, de fait, rien qu'à parler, par digression, de la vieille Chioggia, il ne devait lui manquer, si son savoir remontait un peu haut, ni de récits glorieux, ni d'histoires d'hommes célèbres pour intéresser ses concitoyens et entretenir en eux l'amour de la patrie. Chioggia ne se vante-t-elle point d'avoir été fondée par un certain réfugié troyen, Clodio, compagnon d'Anténor, en l'an du monde 2870 [10] ? N'en a-t-on point pour témoignage les armes mêmes de la ville, le lion rouge rampant, qui figurait aussi dans les armes de la cité de Priam et d'Hector [11] ? Et que d'étranges souvenirs des temps où, fuyant les barbares vandales, lombards et autres, aux quatrième, cinquième et sixième siècles, les Italiens s'exilèrent de la terre ferme pour peupler les lagunes ! Il s'était fondé, dès ces époques reculées, deux Chioggia, la grande et une petite située sur le bord de la mer où l'a remplacée le bourg de Sotto Marina, qui aujourd'hui n'a plus que trois mille cinq cents habitants [12] . Elles avaient toujours vécu, comme deux soeurs, en une parfaite concorde; elles avaient envoyé des barques armées en Terre Sainte. Au quatorzième siècle, un vieux pont traversant tout le grand canal de Lusenzo, et qui avait sa première arche dans l'île de San Domenico, les unissait encore. Mais alors survint une guerre terrible entre les Vénitiens et les Génois. Pietro Doria et Francesco de Carrare, seigneur de Padoue, assiégèrent Chioggia, qui, après une lutte héroïque, fut prise le 16 août 1379. Trois mille habitants périrent pendant ce siégea un nombre égal mourut dans une famine horrible. Le vaste pont fut rompu et la petite Chioggia détruite. La vaillance des Chioggiotes n'eut que trop souvent l'occasion de se signaler aussi dans les guerres où elle fut l'alliée de Venise contre les Candiotes (1362), contre les Turcs (1537), contre les Uscoques (1618), et de nouveau contre les Turcs en 1715. La fière petite ville a fait encore bonne contenance on 1848, quand, le 3 mai, elle eut à se défendre, de concert avec Sotto Marina, contre deux bâtiments autrichiens, une frégate et un navire à vapeur. Elle n'avait point de garnison : les pêcheurs se firent canonniers et les femmes de Sotto Marina soldats. La résistance continua avec l'aide du général Pepe (mars 1849). Plus tard enfin, en 1859, les. Chioggiotes allèrent en grand nombre sur les champs de bataille et beaucoup d'entre eux moururent avec honneur en combattant pour l'indépendance italienne.
On voit que les beaux et nobles souvenirs abondent à Chioggia. Mais il est à croire que ses récitateurs se complaisent surtout dans la poésie et les légendes. C'est, du reste, aussi un moyen de dégrossir les intelligences, de les polir, d'élever les imaginations et de mettre en mouvement les esprits. Les conférences, d'usage antique, au milieu de cette île, sous ce beau ciel, peuvent à certains égards s'allier avec utilité à des enseignements plus sérieux. Pour moi, je souhaiterais volontiers de semblables « Cupido » à nos villages.
Nous errons encore. Nous passons plusieurs fois les ponts de la Vena et visitons quelques églises. Vis-à-vis celle de San Francesco, je reconnais, d'après mes notes, la maison où habitait Goldoni, lorsqu'il était coadjuteur du chancelier-criminel et qu'il fut mystifié par une religieuse [13] du couvent voisin.
Je m'arrête aussi un instant devant la maison où est né, le 4 mars 1645, Andrea Carriera de Constantino, père de Rosalba Carriera, célèbre peintre de portraits au pastel [14].
Sous une arcade, nous voyons une affiche de théâtre. On doit chanter ce soir, à Chioggia, un opéra de Verdi.
Mais le temps s'écoule. Il est plus de trois heures.
Nous retournons en hâte à la gondole. Un jeune garçon s'offre pour aller avertir nos gondoliers à une osteria voisine : Matteo et ses trois compagnons en sortent avec des figures à mon gré trop enluminées.
Départ. - Tempête. - Les murazzi. -- Palestrina.
Le ciel s'était couvert; le vent avait fraîchi; la lagune était agitée.
« Tempo brutto ! » murmure en me regardant un vieux loup de mer chioggiote qui fume sa pipe. J'aurais dû comprendre toute sa pensée. Matteo, qui l'a entendu, hausse les épaules.
« Andiamo, » dit-il en sautant le premier dans la barque.
En moins de dix minutes, la gondole voltige à un quart de kilomètre de la ville. Mais, arrivée en face du port où s'engouffre l'Adriatique, elle est obligée de céder et de dériver. Les vagues se précipitent de la pleine mer, énormes, violentes, et nous chassent vers l'est.
J'interroge Matteo qui rame derrière nous avec un autre gondolier.
« Tempo brutto, » me répond-il, dans les mêmes termes que le prévoyant Chioggiote dont il avait paru mépriser l'avis.
- a Pericolo? dis-je.
- No, signore; ma si le donne hanno paura ?
- Les dames n'ont pas peur. »
Un des gondoliers de l'avant reprend Matteo avec mauvaise humeur :
« A quoi bon ces paroles? Quand nous aurons passé le fort Cà Roman, nous ne sentirons plus le vent. »
Cependant la houle grossit ; le vent siffle affreusement; la gondole penche tour à tour brusquement à droite et à gauche, embarque l'eau, rend l'équilibre presque impossible.
Après plus d'une demi-heure de zigzags insensés, nous ne sommes guère plus avancés qu'après les premières minutes.
Une discussion en dialecte vénitien et coupée par les raffales s'engage alors entre les quatre rameurs. Ils sont divisés entre eux. Ce que je peux comprendre, c'est que Matteo et celui qui est avec lui derrière nous veulent retourner à Chioggia; les deux qui sont devant s'obstinent au parti contraire. Je cherche à deviner leurs motifs. Matteo aurait-il avantage à passer la nuit et le jour suivant à notre service ? Les deux opposants ont-ils, au contraire, pour le lendemain, ces engagements préférables à Venise? J'en suis réduit aux conjectures ; mais le vin a troublé ces têtes; je commence à ne plus être aussi confiant.
Avec un calme dans la voix que je n'avais pas dans la coeur, et comme par manière de conversation, je dis à ma fille, assise sur un banc devant sa mère et moi
« Heureusement, tu sais nager.
- A cette distance de la terre et avec ces vagues, me répondit-elle sans aucune émotion apparente, je n'irais pas bien loin. »
Je me sentis le frisson.
Tout à coup, un cri, une imprécation partit de l'arrière. Une rame venait de tomber à l'eau et était déjà loin. La gondole resta un moment immobile, puis tourna sur elle-même.
Un des gondoliers fit un mouvement pour se jeter à la nage.
« Aux rames, à terre ! à terre ! » cria Matteo, cette fois avec l'autorité d'un patron.
On lui obéit sans murmure ; les trois rameurs luttèrent en silence. Après un quart d'heure d'efforts, et pour moi, je l'avoue, d'angoisse, nous abordâmes de l'autre côté du port, à l'extrémité des murazzi, près d'un petit poste de douane, sous le fort Cà Roman.
Sur le seuil était un jeune douanier, pâle et chétif, vêtu d'une longue capote grise beaucoup trop large pour lui. Il fit quelques pas à notre rencontre et nous pria d'entrer.
« Je voudrais offrir du café à ces dames, me dit-il en pur italien, mais je n'en ai pas; je n'ai rien. »
On ne voyait en effet, à l'intérieur, qu'un foyer éteint et quelques lits de sangle.
Ce jeune homme avait sur ses traits, comme dans son langage, un air de distinction qui, par souvenir, m'intéresse encore. Je lui demandai conseil.
« Vous ne pouvez passer la nuit ici, me répondit-il. Il serait dangereux de retourner à Chioggia dans ce bateau. Vous n'avez qu'un seul parti à prendre, suivre à pied les murazzi jusqu'à Pelestrina, et là peut-être trouverez-vous à vous loger.
-
Quelle est la distance ?
- Trois quarts d'heure au plus. »
Nous le quittâmes en le remerciant. Après tout, cette petite aventure ne nous déplaisait plus. La chaussée, à l'abri des murazzi, n'est pas une route vulgaire. Nous nous mîmes en marche lestement et allègrement., malgré la pluie et le ciel noir. La tempête ne pouvait nous atteindre. La gondole côtoyait la rive.
Ce môle gigantesque qui défend la lagune de l'invasion de la mer, a douze cents mètres de long sur le lido de Chioggia ou de Sotto Marina, et quatre mille vingt-sept sur le littoral de Pelestrina. Il est fait de grosses pierres de marbre d'Istrie, unies avec du ciment hydraulique de pouzzolane, épaisses de treize à quatorze mètres à leur base, et de plus d'un mètre à leur partie supérieure qui peut aussi servir de chemin Du côté de la lagune, c'est un mur droit coupé, par intervalles, d'escaliers; du côté de la mer, ce sont de larges degrés inclinés. L'honneur de cette construction, qui a coûté environ vingt millions de livres vénitiennes (dix millions de livres italiennes), revient à Bernardino Zendrini. Commencée le 24 août 1744, elle n'a été terminée que trente-huit ans après.
C'était une vraie jouissance d'entendre l'Adriatique gronder de l'autre côté de ces belles et fortes murailles.
Nous arrivâmes enfin à un petit cimetière entouré de murs ronges et baigné de trois côtés par la lagune; puis nous longeâmes les premières maisons du long bourg de Pelestrina. La gondole aborda.
« Que faut-il faire ? me dit Matteo.
- J'allais vous le demander. Pouvons-nous aller à Venise ?
- Vous n'avez qu'à commander.
- C'est un avis que je désire.
- Nous pouvons continuer le voyage; nous pouvons aussi rester à Pelestrina.
- Les auberges y sont-elles convenables ?
- Il n'y a point d'auberge ici; mais on trouvera bien une ou deux chambres. »
Je regardai, à travers les portes, l'intérieur des habitations rangées sur le chemin : l'aspect était attristant. Pelestrina est très misérable; ce n'est qu'une très petite bourgade en comparaison de Chioggia, et elle ne vit guère que de petite pêche et de batellerie.
Des femmes passaient : les unes, jeunes, d'une allure élégante et fière sous leurs pauvres. vêtements; d'autres, vieilles, mais droites et étranges avec leurs cheveux gris ou blancs ébouriffés en boules. J'en voulus interroger une, qui ressemblait à une pythonisse impossible de comprendre son langage.
J'étais perplexe. Matteo et ses compagnons me suivaient du regard. Le jour baissait rapidement : la lagune était de plus en plus tourmentée; d'après ce que nous avaient dit même les deux gondoliers partisans du retour, il n'y avait pas à espérer d'atteindre Venise en moins de cinq ou six heures; il faudrait donc, jusqu'après minuit, lutter contre l'orage dans l'obscurité.
Après une centaine de pas, j'aperçus un prêtre qui descendait les marches d'une assez belle église (San Lorenzo). J'allai à lui. Très gros, très petit, mal rasé, couvert d'un manteau râpé qui ne cachait qu'à demi sa pauvre vieille soutane, il avait cependant bonne mine; son regard était fin et son expression sympathique. Je le priai de m'indiquer un logement. Cet honnête homme avait déjà jugé d'un coup d'oeil notre situation,
« Vous ne trouveriez dans tout le bourg, me dit-il, ni souper, ni gîte pour ces dames. D'autre part, ce serait une insigne folie de voyager en gondole par un pareil temps; mais ne vous inquiétez point. Un pyroscaphe qui, chaque jour, part le matin pour Venise et en revient le soir (si nous l'avions su ! pensai-je) passera ici avant un quart d'heure et vous portera sans péril à Chioggia. »
On comprendra mon soulagement. Les -gondoliers s'approchèrent; ils avaient deviné dans le bon prêtre un adversaire. J'appelai Matteo.
« Vous venez de me dire que vous étiez prêt à nous reconduire à Venise ? Est-ce toujours votre sentiment ?
- Oui, monsieur ; montons.
- Non, montez. Le prix convenu entre nous ne me parait plus suffisant ; je l'augmente. Voici la somme. Vous êtes libres ; retournez à Venise, si cela vous plait : nous restons ici. »
Ce surcroît de salaire, spontanément accordé, arrêta toute observation sur les lèvres des gondoliers. Peutêtre aussi la présence du prêtre était-elle une gêne pour eux. Ils s'éloignèrent un peu déconcertés; ils avaient sur nous d'autres projets. J'appris depuis que, pendant la nuit, la violence de la tempête les avait contraints de s'arrêter dans un pauvre réduit, en un endroit désert de la côte.
Retour à Chioggia. - Mauvaise nuit. - Le voiturin chioggiole - Conversation instructive avec le docteur Bullo, - Retour à Venise,
L'arrivée du petit bateau à vapeur ne tarda guère; nous y primes place avec plaisir. Nous nous y sentions en sûreté, bien que rudement secoués, surtout en passant devant l'ouverture du port. De jeunes bourgeoises de Chioggia gémissaient : l'une d'elles eut le mal de mer. J'admirai la bonne volonté d'un jeune homme qui, au plus fort de la tourmente, se mit à entonner avec une belle voix de ténor un air des Puritains. Il cherchait à rassurer et distraire les voyageuses.
A notre arrivée à Chioggia, l'obscurité était profonde; la pluie tombait à torrents. Le jeune dilettante (c'était, comme il me l'apprit lui-même, un marchand de fromages) nous conduisit à l'auberge de la Luna.
« C'est la meilleure, nous dit-il ; moi, je vais par coutume au Giardino. »
Nous soupâmes d'un morceau de thon et d'un flacon de vin rouge d'Asti, en société de trois jeunes dames italiennes que le mauvais temps empêchait de continuer leur route du côté de Brondolo.
La nuit fut affreuse. Le tonnerre ne cessa de rouler au-dessus de Chioggia. Le vent ouvrit plusieurs fois mes fenêtres, et la pluie vint jusqu'au fond de la chambre me fouetter le visage. Au lever du jour, je vis que notre auberge, très voisine de la Vena et de la lagune, ressemblait à une arche errant sur les eaux : les rues étaient changées on canaux.' Je descendis, et l'aubergiste s'empressa de m'annoncer, avec une pitié vraiment touchante, que le petit vapeur ne ferait pas ce jour-là son voyage ordinaire à Venise : je le soupçonnais bien.
Vers midi, l'orage commença à s'apaiser; l'eau s'écoula peu à peu; mais la pluie, sans être aussi diluvienne, ne cessait pas.
Je visitai les églises que je n'avais pas vues la veille. Chioggia n'en a pas moins de dix sans compter la cathédrale [15] ; elles étaient pleines de vieux marins et de femmes qui, la tristesse sur les traits, priaient avec ferveur, baisant des chapelets, des images, et invoquant les noms de son Felice et de san Fortunato.
Cependant j'étais sous l'obsession d'une idée fixe retourner à Venise. Un instant, je crus avoir trouvé un expédient admirable. La lagune pouvait ne pas être navigable pendant plusieurs jours. Resterions-nous captifs sans fin à Chioggia ? Puisqu'un pont permet d'en sortir par terre, pourquoi ne pas prendre cette voie? Je me fis indiquer un voiturin, le seul qu'il y eût dans la ville. Il habitait à quelques pas du grand pont. Il m'écouta froidement, n'approuva ni ne désapprouva mon dessein, et se leva, non sans effort, d'un vieil escabeau pour me montrer, dans une apparence d'écurie, deux misérables rosses et un véhicule non couvert et tout déhanché. Il me dit ensuite, de l'air le plus indifférent du monde, qu'il pourrait consentir à me transporter en sept ou huit heures à Padoue, pour la somme de soixante francs, mais à la condition essentielle qu'il cesserait tout à fait de pleuvoir; il n'entendait exposer à la pluie ni sa voiture, ni ses chevaux, ni surtout lui-même.
Peu satisfait, j'allai consulter le docteur Bullo, et bien m'en prit.
« Il vaut mieux vous résigner, me dit-il, et attendre jusqu'à demain. Le voyage par terre doit être impraticable ; le voiturier vous laisserait probablement en route dans quelque taudis. Les chemins sont étroits, fangeux, difficiles même par les plus beaux temps.
L'administration autrichienne les avait entièrement négligés, et le gouvernement italien n'est pas encore en état de venir en aide à la viabilité de la Vénétie. »
A ce propos, et me voyant plus de loisir que je n'en eusse désiré, M. Bullo me donna des renseignements qui rectifièrent les idées que je m'étais faites un peu hâtivement la veille sur la ville.
« Chioggia, me dit-il, est après Venise, Ancône et Bari, la ville la plus populeuse du littoral adriatique italien, et son port, même en l'état actuel, est le meilleur de toute la côte après celui d'Ancône. Elle a vingt-deux mille quatre cents habitants, qui ne manquent ni d'activité, ni d'énergie. Ils n'ont plus malheureusement à exploiter les salines et les vignes, si estimées des doges; nous ne récoltons plus ni sel, ni vin. Mais parmi nos Chioggiotes, les uns cultivent les terres conquises sur les eaux, autour de la ville, à force de travail et d'industrie; les vigneti, ainsi qu'une partie du Lido, produisent en grande quantité d'excellents légumes qu'on transporte au loin; les autres habitants sont marins, pêcheurs et constructeurs de navires de toutes dimensions. Nos constructions navales sont de beaucoup plus importantes que celles de Venise. Sous ce rapport, Chioggia est à Venise ce que Castellamare est à Naples. En 1867, il est sorti, de nos quarante et un chantiers, soixante-quatorze barques, grandes ou petites, tandis qu'on n'en construisait que quatre à Venise, à part les gondoles.
« D'après l'inscription maritime, on compte trois mille cinq cent quatre-vingts marins de notre ville employés par le commerce maritime, sept cent cinquante-sept bateliers occupés à la navigation intérieure, et cinq mille cinq cent neuf pêcheurs. Le plus grand nombre de ces derniers pêchent sur mer ; les autres, plus de deux mille, pêchent, soit dans la lagune ouverte ou les canaux (c'est ce qu'on appelle la pêche libro ou vagantiva), soit dans les valli. Ils sont tous, en ce temps-ci, sur mer ou dans l'estuaire : aussi la ville a-t-elle dû vous paraître beaucoup trop vaste pour ses habitants. Vous jugeriez autrement Chioggia si vous nous visitiez aux époques où nos barques reviennent des grandes pêches. Vous auriez sous les yeux, surtout à Pâques et à la fête de san Felice et de san Fortunato, un spectacle d'un véritable intérêt. Tandis que des centaines de barques de toutes formes circulent ou sont au repos dans les chantiers, nos quais, nos rues, la grande place surtout, se remplissent de bruit, de musique, d'acclamations. Les familles des marins laissent éclater leur joie avec toute la passion italienne. On conduit en bandes, avec drapeaux et au son des instruments, les pêcheurs que la fortune a le plus favorisés. Le jour de la fête des saints protecteurs, une longue procession parcourt tout Chioggia. Pendant la nuit du vendredi saint, la piazza est illuminée; des cérémonies religieuses y attirent toute la population, dont les prières et les chants, aussi sincères et aussi émus qu'aux premiers temps du christianisme, s'élèvent au-dessus de la ville et des lagunes jusqu'à Pelestrina. »
Je demandai au docteur ce que sont les valli.
« Les valli, propriétés privées, sont de vastes étendues d'eau salée de la lagune de Venise et autres lagunes du littoral, depuis Isongo jusqu'à Goro, où se pratique, avec beaucoup d'art, suivant des règles traditionnelles, la pisciculture. Les valli sont ouvertes ou fermées; ce sont ces dernières qui produisent le plus. Le mot valle ne vient pas, comme on l'a supposé quelquefois, du latin vallis, et n'a pas le sens du mot français « vallée » ; il vient de vallum, et signifie rempart.
En effet, les valli sont encloses à l'aide de chaussées ou levées, de pieux, de branches ou de joncs entrelacés.
Une valle donne des profits à ses propriétaires presque pendant tout le cours de l'année; mais la pêche des bisatti (anguilles) et du pesce bianco a lieu surtout en novembre, au temps désigné par les Chioggiotes sous le nom de fraino, qui semble bien se rapporter au mot français « frimas ».
Les valli de la circonscription de Chioggia ne sont pas fermées; mais les pêcheurs chioggiotes vont en grand nombre cultiver celles des autres circonscriptions. Ce sont des valliculteurs très estimés.
Toutes ces indications me portant à croire, par une autre exagération, que Chioggia devait être prospère et satisfaite de son sort, le docteur me modéra et me ramena à une plus juste appréciation en me faisant connaître que la ville, encore qu'elle ne soit pas aujourd'hui des plus misérables, parce qu'elle est laborieuse et économe, est cependant tombée au-dessous de la situation que lui donnent le droit de revendiquer son histoire, son rang dans la Vénétie et ses services.
Pour la relever, il faudrait rendre plus faciles ses communications avec la route littorale de l'Adriatique et les voies ferrées de l'Italie centrale. On a déjà étudié la construction d'un chemin de fer qui, partant de Chioggia, atteindrait Adria et irait jusqu'à Rovigo : la distance est seulement de quarante-deux kilomètres. On pourrait établir entre Chioggia et Sotto Marina un port qui, plus vaste et plus sûr que tous ceux de l'estuaire, serait d'une incontestable utilité, en temps de paix comme en temps de guerre, pour toute la Vénétie. Il serait utile enfin de continuer les travaux hydrauliques qui, entrepris depuis plusieurs siècles, ont pour but de régler et endiguer, près de leurs embouchures, voisines de Chioggia, la Brenta, l’Adige et le Pô, dont les eaux, en s'épandant sans limites et se mélangeant aux eaux des lagunes, privent l'agriculture de grands espaces de terre et nuisent à la salubrité.
J'avais écouté avec un vif intérêt le docteur Bullo. Ce savant ingénieur se dévoue à sa ville natale avec un zèle qu'on ne saurait trop louer. C'est une belle mission que celle qu'il s'est donnée. Il suffit de dix justes, selon l'Écriture, pour sauver une ville. Quelquefois ce peut être assez même d'un seul homme de grande et bonne volonté pour donner autour de lui l'exemple et l'élan, arrêter une décadence, et ouvrir à ses concitoyens une ère de prospérité nouvelle.
Mais il est temps de terminer ce récit. Le lendemain matin, le ciel n'était plus que brumeux; l'atmosphère était assez transparente pour laisser entrevoir sur le continent les vertes collines Euganéennes à demi couvertes de neige. La lagune se soulevait encore, mais mollement et comme épuisée d'émotions.
Vers cinq heures, la cloche du petit vapeur qui nous avait été si secourable l'avant-veille, appela les voyageurs; nous partîmes en nous félicitant de cette meilleure chance. Quelle nouvelle tribulation pouvions-nous avoir à craindre ? Il nous restait cependant encore à subir une épreuve. A un kilomètre environ de la ville, nous entendîmes tout à coup un grand bruit : le bateau s'arrêta subitement. Le capitaine entra dans la salle, pâle, effaré, tête basse
« Signore, signori, quelque chose de brisé dans la machine ; nous ne pouvons plus bouger ! »
A ces mots, les passagers se lèvent, crient, injurient, menacent le capitaine : on n'entend que gros mots, jurons et violentes apostrophes
« Che balordo !... Birbante.... Lo pagherete !... Pampalugo.... Bon da gnente !... Mare de Diana !... »
Les uns veulent absolument qu'on se serve de rames pour les ramener sur-le-champ à Chioggia; les autres font des signes aux bateaux épars çà et là : il en vient un où nous nous hâtons de descendre. Il nous mène aux murazzi, un peu au-dessous du poste de douane que nous avions abordé pendant la tourmente. Nous suivons la même chaussée, sans trop nous inquiéter cette fois de ce qui pourra nous advenir; la journée est belle et ne fait que commencer.
A Pelestrina, nous trouvons une petite barque à demi couverte (pesta) qui consent à nous conduire à Venise; nous arrivons à la Piazzetta vers midi, et, heureux de revoir le Campanile, le palais ducal, Saint-Marc, nous nous disons qu'après tout nous n'avons pas perdu notre temps, que même nos petites mésaventures n'ont pas été sans intérêt et ne sauraient décourager personne; que les tempêtes ne sont pas plus ordinaires dans l'estuaire vénitien qu'ailleurs; et qu'en toute sincérité nous pourrons conseiller à nos amis de faire le voyage de Chioggia.... sur un bateau à vapeur [16].
Édouard CHARTON.
[1] On prononce à peu près Kiodjia, et aussi plus doucement Kiodza (Chiozza) et Kiodzottes. Cette indication toutefois ne satisferait guère un Vénitien.
[2]
« Chioggia è una città sbadatamente calunniata, negletta, dimenticata; e la sua coraggiosa e valente popolazione non ò più ricordata tra noi che a sollazzo per un annuale mascherata. »
(A. Dalmedico).
« Chioggia est une ville odieusement calomniée, négligée, oubliée; et l'on ne se souvient plus chez nous de sa courageuse et vaillante population que pour en rire une fois l'an, au carnaval. »
[3] on appelle laguna viva la partie de l'estuaire qui avoisine les lidi et où les eaux sont profondes et courantes; c'est la plus animée. La laguna morts comprend les étendues d'eau voisines de la terre ferme, où il 7 a peu de profondeur et de mouvement; c'est là que sont aussi les terrains fangeux et incultes, les baronesou maremmes. La lagune vive compte soixante-dix milles géographiques carrés; la lagune morte, quatre-vingt-dix..
[4] Lido signifie rivage : on sait que l'estuaire vénitien est fermé du côté de la mer par une suite de lidi qui ont des noms particuliers : lido di Malamocco, lido di Pelestrina, lido di Suite Marina, etc.., si d'ordinaire on nomme simplement Lido celui de Venise,, c'est qu'il est le plus voisin de la ville et n'a pas besoin, pour les Vénitiens, d'une autre désignation.
L'étendue de l'estuaire vénitien est de cent soixante milles géographiques carrés. Notre carte ne comprend que la partie qui sa rapporte au récit.
[5] Espèce de courges qu'on mange rôties.
[6] Et non Palestrina, comme on écrit souvent. L'auteur de la. Messe du pape Marcel, si célèbre sous le nom de sa ville natale est né au seizième siècle à Palestrina, ville des anciens États romains, située à treize kilomètres de Frascati: c'était la Preneste des Latins.
[7] Voy. p. 407. On comprendra mieux la configuration générale de Chioggia à l'aide de l'esquisse d'un vieux plan que nous avons détaché d'une petite brochure très rare, intitulée : Notizie istoriche e geografiche appartenenti alla citià di Chioggia con la carta della città in prospetto. - In Belluno, MDCCLXXXIII.
[8] Nienzioletio selon Goldini dans sa comédie en trois actes, le Baruffe chioggotte (les Disputes chioggiotes), Venise, 1760.
[9] M. Angelo. Dalmedico en a publié vingt-neuf, en 1872, sous titre de Canti del popolo di Chioggia. En voici quelques-Unes:
0 pescator, che pesca in mare a pesse,
Me savaréssio dir co' l'aqua cresse?
S'el vostro cuor e 'I! mio se convenesse.
Saverave dir co' l'aqua cresse.
S'el vostro cuor e'I mio parlasse in sieme,
Me saverave dir co' l'aqua viene...
« 0 pêcheur, toi qui Pêches dans la mer, -Saurais-tu me dire comment l'eau monte? - Si votre coeur et le mien s'entendaient bien, - Vous sauriez dire comment l'eau monte. -Si votre coeur et le mien parlaient de même, - Vous sauriez dire comment l’eau vient. »
S’ el carnaval fusse un galant omo,
EI vegnirae quatro sei volte a l'ano;
E percha ’l carnaval no è bon da gnente,
El vien 'una volta al’ ano, e malamente.
« - si le carnaval était un galant homme,- Il viendrait vingt-quatre fois l'an; - Mais parce que le carnaval n'est bon à rien, - Il ne vient qu'une fois, et maussadement. »
Bel pescator, che pesca a la Marina,
’Varessio visto la mia inamorata ?
- L' ô vista, si, nel porto de Marina.
Vestia di bianco, dal pesse magnata
- E chi seria quel cuor che non pianzesse,
Veder la vita mia magnà dà un pesse ?
« Beau pêcheur, qui pêches à la Marine, - Aurais-tu vu mon amoureuse ? - oui, je l'ai vue au fond du port de la Marine,- Vêtue de blanc et dévorée par un poisson, - Et où est le coeur qui ne pleurerait pas - En voyant (celle qui était) ma vie dévorée par un poisson ? »
[10] Cassaneo, Catalogo della gloria dei mondo.
[11] Le P. Coronelli donne sérieusement cette origine à Chioggia dans son Isolario. Les anciens historiens donnent à Chioggia les noms de Clodia, Fossa Clodia (Pline), Clugia.
[12] Les touristes ne vont guère à Sotto Marina. Il parait cependant que sa population, qui a gardé ses vieilles moeurs, serait curieuse à étudier. L'autel de son église est de Sansovino.
[13] Mémoires de Goldoni, tome 1, chap. XIX.
[14] Un document conservé aux archives de Venise et extrait des registres de l'église de San Gervasio e San Protasio, établit que Rosa Alba, fille du signor Andrea Carriera di Costandin et de la signora Alba de Anzola Foresti, est née à Venise, le 7 octobre 1671. -.
Voyez le livre curieux Intitulé . Journal de Rosalba Carriera pendant son séjour à Paris en 1720 et 1722, par Vianelli, traduit et annoté par Alfred Sensier. Paris, 1865.
[15] San Martino ; San Francisco; San Giacomo; les sanctuaires de la R. V. della Navicella; della Santissima Trinità; dei SS. Filippini; Santa Caterina; San Nicole; San Andrea; San Domenico.
[16] Nous devons beaucoup de remerciements à M. G. Stella, peintre vénitien distingué, qui a bien voulu aller à Chioggia après nous, pour y flaire les dessins que nous venons de reproduire.