Extrait du
"Voyage en Espagne de G.Doré et de Ch. Davillier, Volume 1872-2 , N°24, p370-384"
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VOYAGE EN ESPAGNE

PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET LE BARON CH. DAVILLIER

Palencia & Leon Burgos & Aragon

GALICE ET ASTURIES - BURGOS.

1362. -- DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. -- TEXTE INÉDIT DE M. LE BARON CH DAVILLIER.

Le Vierzo. -- Villafranca del Vierto. - La Galice. -- Lugo. -- Les Gallegos. - Les Segadores. - Quelques plaisanteries sur les Gallegos. -- L'accouchement du Galicien. -- La Gallegada. - Saint-Jacques de CompostelIe. - Les pèlerins. - Le Camino francés. - cathédrale de Santiago. - Oviedo. -- Les reliques da la Cámara Santa. - Les Asturies. - Don Pelayo.-- Covadonga. -- L'inscription du roi Silo. -- Le Puerto de Pajares.

Le chemin de fer qui doit mettre la Galice en communication avec la vieille Castille et le reste de l'Espagne s'arrête aujourd'hui à la statión de Brañuelas, pauvre village à trente kilomètres environ d'Astorga. Nous montâmes dans le coche-correo, grande diligence qui partait pour Lugo; après avoir parcouru un pays des plus tristes, nous fûmes amplement dédommagés en traversant le Vierzo, une des contrées les plus pittoresques et les moins connues de l'Espagne.

Le Vierzo est une vallée à peu près circulaire, de huit à dix lieues d'étendue, verte, ombragée, avec de grands bois de châtaigniers et de noyers, de vastes champs de lin et des ruisseaux limpides; on se croirait presque transporté dans un coin de la Suisse ou du Dauphiné.

Nous rencontrâmes, comme nous montions une côte à pied, un Maragato qui conduisait à Léon une charrette pleine d'énormes châtaignes du Vierzo. Nous en gageâmes la conversation en lui offrant un gros cigare, qu'il accepta sans cérémonie, mais à la condition que nous accepterions aussi de ses châtaignes; et il se mit à en bourrer nos poches. Ce trait peint parfaitement un des côtés du caractère du paysan espagnol, toujours fier et généreux. Après avoir traversé Ponferrada, nous arrivâmes à Villafranca del Vierto, petite ville des plus pittoresques, dont l'ancien nom, - Villa Francorum, vient, dit-on, de ce qu'elle servait de halte aux nombreux pèlerins français qui se rendaient à Saint-Jacques de Compostelle.

Le pays, extrêmement sauvage, devient de plus en plus accidenté: dans les villages où s'arrête la diligence, des jeunes filles nous offrent des verres d'eau, des fruits et du lait. Nous arrivons enfin à Lugo, ancienne ville romaine, dont les murailles ressemblent à celles d'Astorga, et dont le nom, comme celui de la ville de Lugo, près Ravenne, vient de tutus, en latin bois. sacré. Nous sommes ici en pleine Galice, et nous pouvons étudier chez eux ces Gallegos que nous avions

déjà vus à Madrid dans leur rôle de mozos de cordel (commissionnaires), et que nous avions souvent rencontrés sur les grandes routes, allant faire la moisson.

Chaque année, en effet, les laborieux et robustes enfants de la Galice partent de leur pays pour les différentes provinces de l'Espagne, où ils vont faire la siega; car la plupart sont moissonneurs, comme un grand nombre d'Asturiens sont domestiques ou porteurs d'eau. C'est ordinairement au mois de mai ou vers le commencement de juin que les segadores gallegos quittent leurs montagnes boisées pour aller affronter un soleil implacable dans les plaines où ils trouvent à peine un peu d'ombre et un filet d'eau.

Les Galiciens, qui ressemblent sur plus d'un point aux Auvergnats, sont comme eux très économes, et n'épargnent pas leur fatigue pour rapporter au pays un petit pécule. De là sans doute cette chanson servant de légende à une image à deux cuartos que nous avons sous les yeux:

A matarse à trabajar
Viene el Gallego á la siega,
Para cien reales ganar.
« I1 se tue à travailler, -- Le Gallego, quand il vient faire la moisson, -- Pour gagner ses cent réaux »

Et comme ces braves gens aiment, leur pays ! Un jour, au milieu des plaines de la Manche, - c'était au bon temps des diligences, --nous nous approchâmes d'une douzaine de moissonneurs galiciens assis à peu de distance à l'ombre d'un olivier séculaire, et qui dévoraient d'un bon appétit leur frugal repas; nous leur parlâmes de Lugo, de Santiago, de leurs montagnes aussitôt leurs visages grossiers s'illuminèrent, ils nous prirent les mains, et il fallut soulever la bota de cuir pour boire un filet de gros vin noir en honneur de la Galice.

Cette scène nous fit penser à une curieuse tapisserie, exécutée d'après un carton de Goya, que nous avions vue dans les appartements de la Casa del Principe, à l'Escorial. Cette tapisserie représente un groupe de segadores gallegos. A la droite de la composition, un moissonneur tend à un de ses compagnons une écuelle que celui-ci remplit de vin; les autres regardent en riant le buveur, dont la fats rubiconde et les vêtements en désordre donnent à penser qu'il n'en est pas à sa première rasade. Au milieu, une jeune femme donne le sein à son enfant, et à gauche un vieux moissonneur fait la sieste, étendu sur des gerbes de blé des chevaux dépiquent, en les foulant sous leurs pieds, les épis de blé couchés sur le sol, et dans le fond on aperçoit des champs déjà dépouillés de leur moisson.

C'est sans doute en rencontrant dans la Manche des moissonneurs galiciens que le célèbre peintre espagnol aura trouvé le sujet de cette composition.

Malgré leur honnêteté proverbiale et leurs autres bonnes qualités, les Galiciens ont été de tout temps un objet de risée pour les autres Espagnols. Pauvres Gallegos ! Comme les Auvergnats chez nous, on les tourne en ridicule partout: dans les chansons. dans les sainetes, dans les images populaires; un peu plus leur nom serait une injure, et qui dit Gallego dit à peu près grossier ou ignorant.

Nous avons dit que les chansons populaires n'épargnent pas ces Béotiens de l'Espagne; voici d'abord un quatrain qui les accuse d'aimer trop le vin

Los Gallegos en Galicia
Dicen que no beben vino,
Y con et vino que beben,
Puede moler un molino!
« Les Galiciens en Galice - Disent qu'ils ne baillent pas de vin, - Et avec le vin qu'ils boivent, -- On ferait tourner un moulin ! »


Los Gallegos en Galicia
Cuando van en procession,
Llevan un gato por santo
Y una vieja por pendon.
« Les Galiciens en Galice - Quand ils vont en procession, -- Portent un chat au lieu de saint, -- Et une vieille pour bannière. »

 

Los Gallegos en Galicia
Cuando se van á casar,
Llevan la tripilla llena
De mendruguillos de pan.
« Les Galiciens en Galice, -- Quand ils vont se marier, -- Ont le ventre rempli -- De vieux croutons de pain. »

Et il y a une infinité de couplets de ce genre, commençant invariablement par le même vers.

Voici encore un couplet qui rappelle quelque peu cette plaisanterie si connue: « Ni hommes ni femmes, tous Auvergnats ! »

Anoche en la ventana
Vi un bulto negro,
Pensando que era un hombre...
Y era un Gallego!
« Cette nuit, à la fenêtre, -- Je vis une masse noire; - Je pensais que c'était un homme,-- Et c'était un Gallego! »

Dès le seizième siècle, ces pauvres Galiciens étaient déjà fort maltraités dans les proverbes: on disait, et ce n’est pas peu dire qu’il valait mieux être More que Galicien: témoin ce passage d'une comédie (Mari-Hernandez la Gallega) d'un ancien poète espagnol bien connu, Tirso de Molina

 ............. Mòro es et tonde
Y a un peor, si el refran miras
De: Antes Moro que Gallego !
« ……..Le comte est More - Et encore pis, si tu consideres le proverbe: - Plutôt More que Galicien ! »
Antes brujo que Gallego,
Antes Gallego rue fraile...
« Plutôt sorcier que Gallego, - Plutôt Gallego que moine. »

dit encore une ancienne copla du Cancionero popular.

Nous avons sous les yeux une de ces feuilles volantes que tes romanceros vendent moyennant deux cuartos dans presque toutes les villes d'Espagne, et dont le sujet rappelle un peu cette amusante plaisanterie d'Edmond About, intitulée: Le Cas de M. Guérin; elle porte le singulier titre de « Parco del Gallego (l'Accruchenet du Galicien), satiria nouvelle, joyeuse et divertissante, sur ce qui arriva à Cadiz à un Galicien inquiet de se voir en mal d'enfant, et sur les péripéties de son prétendu accouchement. »

Le Galicien en question était depuis plusieurs années au service d'un droguiste d'humeur joviale; la femme de son maître était enceinte, et voyant les soins et les attentions dont elle était entourée, il demanda à Rosita, la servante, si elle ne connaissait pas quelque breuvage au moyen duquel il pourrait se trouver dans la même position que sa maîtresse.

« Ah ! pardiez, si j'arrive à cette intéressante position, quelle heureuse existence, et comme on aura soin de moi ! Je me régalerai de saucisses, de pâtés, de viandes rôties: lièvres, cailles, dindons, poulets, pigeons, perdrix, chapons, lapins, rien ne me manquera: je serai le roi des Gallegos ! »

La servante conte la chose au droguiste, et l'on va trouver un voisin, don Justo, le boticario, qui prépare un breuvage pour l'innocent; le pharmacien, un rusé compère a même la précaution de se faire payer d'avance. Ici prennent place quelques scènes que nous passons; car elles dépassent de beaucoup les hardiesses du Malade imaginaire. Cependant le Gallego commence à sentir certaines douleurs; on le met au lit, et bientôt: au milieu de ses cris et de ses contorsions, on en retire un énorme lézard enveloppé de langes comme un enfant nouveau né, et qu'on avait préparé pour la circonstance. « Est-ce un gascon: ou une fille » demande le Galicien: et on lui présente pour toute réponse l'animal, qui sort la tète, et le mord à belles dents. Cette plaisanterie, du reste, n'est pas nouvelle en Espagne: nous avons vu il y a quelques années, un aveugle qui criait dans les rues de Madrid un papel qui donnait les détails de l'accouchement d'un sergent,

.... coma  savon del parto de un sargento.

On parle dans la Galice un dialecte, ou pour mieux dire un patois particulier, où les o sont remplacés par u, et qui a beaucoup d'analogie avec le portugais, ce qui s'explique facilement, puisque les deux pays sont limitrophes. Un de nos amis, qui habite les environs de Santiago, nous faisait remarquer, à ce sujet, une particularité assez curieuse: c'est que les Portugais de la frontière de Galice n'aiment pas qu'on leur parle le patois de ce pays, parce qu'il leur semble comme la caricature de leur propre langue.

Nous ayons déjà parlé, en passant en revue les diverses danses d'Espagne, entre autres, de la Gallegada, qui a tant de succès sur les théâtres d'Espagne, et qui entre souvent dans le programme du baile nacional. Nous avons dit aussi ce qu'était le Magosto, cette fête qui se célèbre tous les ans en Galice et dans la province de Léon, à l'occasion de la récolte des châtaignes. C'est là qu'on voit les fraîches et jolies. Gallegas, dans leurs habits de fete, danser au son de la palta; car en ce pays il n'y a pas de fête sans cornemuse. On voit même à Santiago, lors de la fête du Corpus, des gaiteros accompagner la procession.

Santiago, plus connu en français sous le nom de Saint-Jacques de Compostelle, est le plus ancien et le plus fameux pèlerinage de l'Espagne.

On sait que saint Jacques est le patron de l'Espagne et que, Santiago! était le cri de guerre des Espagnols du moyen-âge, comme Montjoye ! Saints Denis! celui des Français. D'après la légende, l'apôtre, quand il se rendit en Espagne, débarqua à Padron, à quelques lieues de Santiago. Au neuvième siècle une étoile montra miraculeusement la place où était son corps, et on le transporta à la ville, qui reçut le nom de Campus stellae, le Champ de l'Étoile. Au moyen âge, l'affluence des pèlerins était énorme, et elle est encore considérable aujourd'hui. Ceux qui venaient de France étaient très nombreux, de là le nom de camino francés donné au chemin qu'ils prenaient: il y a même un vieux refrain qui dit

Camino francés Gato por res.
Littéralement Chemin français, - Du chat pour du bétail.

Ce qui ferait supposer que les pèlerins n'étaient pas très difficiles sur la nourriture.

La ville de Santiago, autrefois capitale de la Galice, n'a guère de remarquable que sa fameuse église. Elle est entourée de montagnes, et le climat y est fort humide, si l'on en croit le dicton qui l'appelle « el orinal de España »,

-surnom qu'elle partage avec la capitale de la Normandie.

La cathédrale de Santiago, une des plus anciennes et des plus    remarquables d'Espagne, date du douzième siècle; son plan, qui présente la forme d'une croix régulière, rappelle celui de Saint-Sernin de Toulouse, qui lui a, dit-on , servi de modèle: La partie que nous admirâmes le plus est le pórtico de la Gloria, magnifique portail orné de nombreuses figures en relief qui paraissent vivantes. Au sommet on voit la statue du Sauveur et au-dessous celle de l'apôtre saint-Jacques. Ce chef-d'oeuvre du maestro Mateo a été surmoulé pour le South-Kensington Museum de Londres, où nous l’avons vu mettre en place, il y a un an.

Le corps de saint Jacques occupe encore, assure-t-on, son ancienne place; à la droite du saint, qui est représenté en pèlerin, nous lûmes l'inscription: Hic est corpus divi Jacobí Apostoli et Hispaniarum Patron. Les reliques du saint étaient autrefois l'objet des plus étranges croyances: « On prétend, dit Mme d'Aulnoy, que l'on entend à son tombeau un cliquetis comme si c'étoit des armes que l'on frappât les unes contre les autres, et ce bruit ne se fait que lorsque les Espagnols doivent souffrir quelque grande perte.... »

La Capilla de los Reyes, appelée aussi et Relicario, est une des plus riches d'Espagne , et le catalogue, imprimé en latin, en espagnol et en français, est distribué aux visiteurs.

Il y a là des pièces extrêmement intéressantes, qui nous apprirent à connaître l'orfèvrerie espagnole antérieure au dixième siècle.

La cathédrale d'Oviedo, malgré ses dimensions restreintés, est un édifice d'une grande élégance, qui renferme de curieux détails; mais la partie la plus intèressante est la Càmamara Santa, qui contient autant de reliques, dit -on , que foules les églises d'Espagne réunies. Pour donner une idée exacte de ses richesses en ce genre, nous traduirons la notice imprimée qui se vend dans l'église avec le sceau de l'évêque, et qui porte le titre de: Breve sumario de las santas reliquias què en la Cánara Santa de Oviedo se veneran, c'est à dire « Résumé sommaire des saintes reliques que l'on vénère dans la Chambre Sainte d'Oviedo.

« A tous et, à chacun des fidèles chrétiens qui les présentes lettres verront, savoir faisons: Que Dieu Notre Seigneur, par son admirable puissance, transporta un certain coffre (area) fait d'un bois incorruptible par les disciples des Saints Apôtres, de la Ville sainte de Jérusalem en Afrique, de l’Afrique à Carthagène en Espagne, de Carthagène à Séville, de Séville à Tolède, de Tolède au Monte Sacro, dans les Asturies, et de là, à cette sainte Église du S. Sauveur d'Oviedo, où le dit coffre fut ouvert; les fidèles y trouvèrent alors un grand nombre de coffrets d'or, d'argent, d'ivoire et de corail, qu'ils ouvrirent avec une grande vénération, et ils virent, attachés à chaque relique, certains diplômes qui en indiquaient clairement la provenance.

« Ils y trouvèrent la plus grande partie du drap avec lequel le Christ, notre Rédempteur, fut enseveli dans le sépulcre, et son précieux suaire teint de son très saint sang; - Une grande partie de la vraie Croix; --- Huit épines de sa couronne sacrée ;   Un morceau du roseau que les Juifs lui mirent dans la main en guise de sceptre; - Un morceau de sa tunique; -- Un fragment de son tombeau; -- Un lambeau des langes qui l'enveloppaient dans la crèche; -Du pain de la Sainte Cène; - De la manne que Dieu fit pleuvoir pour les enfants d'Israël; - Une image du Christ sur la Croix, une des trois que Nicodème fit à sa ressemblance; -- Un grand morceau de la peau de saint Barthélemy, apôtre; -- La chasuble que la Reine des Cieux donna à Saint Ildephonse, archevêque de Tolède; - Du lait de la Mère de Dieu elle-même (leche de la misma Madre de Dios); -- De ses cheveux et une partie de ses vêtements; -- Un des trente deniers que reçut Judas quand il vendit N. S. Jésus Christ; -- De la terra que notre Rédempteur foulait aux pieds, avant de monter aux cieux, et quand il ressuscita Lazare :, - Un fragment du manteau du prophète Elie , du front et des cheveux de saint Jean-Baptiste; - Des cheveux avec lesquels la bienheureuse Magdeleine essuya les pieds du Christ; -- Un des rameaux d'olivier que le Christ tenait à la main lorsqu'il entra dans Jérusalem,; -- Un morceau de la pierre sur laquelle était assis Moise, quand il jeûna sur le mont Sinaï; - Un fragment de la baguette avec laquelle le même Moïse sépara les eaux de la Mer Rouge; - Un morceau du poisson, grillé et du gâteau de miel que Notre Seigneur mangea avec ses disciples quand il leur apparut après sa résurrection;

« La sandale ou semelle du pied droit de l'apôtre saint Pierre., et une partie de la chaîne de sa prison; - Un couteau de la roue avec laquelle fut martyrisée sainte-Catherine; - L'escarcelle de saint Pierre et celle de saint André. -Des reliques des saints Prophètes, Martyrs, Confesseurs et Vierges sont conservées ici, et il y en a un si grand nombre que Dieu seul le sait.

«Tels sont les dons accordés à cette Église par la miséricorde divine, en fortifiant la religion chrétienne, et en nous délivrant dé l'esclavage des Sarrasins. En témoignage de quoi nous, Doyen et Chapitre de la sainte Église d'Oviedo, avons fait délivrer et délivrons les présentes, »

Oviedo est la capitale de la province de ce nom, et la principale ville des Asturies, un des pays les plus accidentés et les plus sauvages de la Péninsule. C'est des montagnes abruptes de l'ancien Principado de Asturias que descendent chaque année ces mozos de cordel et ces aguadores, au bonnet en pointe et au pantalon court d'où sort un caleçon de toile, tels que nous les avons vus à Madrid. Pélage, premier roi des Asturies, que les Espagnols appellent Do i Pelayo, défendit avec succès ce pays contre les Arabes. C'est dans les défilés de Covadonga, à douze lieues d'Oviedo, qu'il les arrêta avec mille hommes contre vingt-mille, - quelques historiens disent même trois cent-mille. Aussi regarde t-on Covadonga comme le berceau de l'indépendance espagnole.

Covadonga, et sitio triunfante,
Cuna que fué de la insigne Españia…

Les Asturies, seule province où ne s'exerça jamais la domination musulmane, sont encore peu connues à cause de la difficulté des communications C'est le pays de l'Espagne où l'on retrouve le plus de souvenirs des Goths. Quelques églises qui remontent au neuvième siècle, sont très intéressantes sous le rapport de l’architecture et des inscriptions. Voici une des inscriptions les plus curieuses: elle porte le nom d'un des successeurs de Don Pelayo, le roi Silo, qui régnait dans les Asturies vers la fin du neuvième siècle; nous la tenons d'un de nos ami, d'Oviedo; elle a été relevée à Santiyanes de Pravia, à six lieues de cette ville, et est célèbre dans le pays. Elle se compose des mots: Silo princeps fecit, qu'on peut lire de beaucoup de manières différentes en partant toujours du centre

T I C E F S P E C N C E P S F E C I T
I C E F S P E C N I N C G P S F E C I
C E F S P E C N I R I N C E P S T E G
E F S P E C N I R P R I N C E P S F E
F S P E C N I R P 0 P R I N C E P S F
S P E C N I R P O L O P R I N C E P S
P E C N I R P 0 L I L 0 P R I N C E P
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P E C N 1 R P O L I L O P R I N C E P
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F S P E C N I R P O P R I N C E P S F
E F S P E C N I R P R I N C E P S F E
C E F S P E C N I R I N C E P S F E C
I C E F S P E C N I T C E P S F E C I
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Ces singulières inscriptions furent aussi à la mode dans d'autres pays, témoin celle, beaucoup plus simple, il est vrai., relevée au château de Rochelnaure, sur les bords du Rhône. Elle consiste en une devise de trois mots: Sator opera tenet (littéralement: le semeur tient son ouvrage, ou :comme on sème, on récolte). En lisant de droite à gauche, de haut en bas, et réciproquement, on retrouve toujours le même sens, comme dans l'inscription du roi Silo

S A T O R
A R E P O
T E N E T
O P E R A
R O T A S

Les Asturies, une des provinces les plus sauvages de l'Espagne, ne sont mises en communication avec la province de Léon que par une seule route praticable pour les diligences. C'est naturellement celle que nous prîmes pour retourner à Léon. Nous passâmes sans encombre le fameux Puerto de Pajares, cet étroit défilé qui sépare les deux provinces. Pendant la mauvaise saison, ce puerto est encombré de neiges; il arrive même quelquefois que la diligence ne peut continuer son chemin, et que les voyageurs sont obligés de coucher à la posada. C'est du moins ce que nous assura le mayoral , qui nous fit voir des bornes destinées à indiquer la route quand la neige est trop haute , tout comme sur le Simplon ou le Mont-Cenis. Beaucoup de personnes se figurent à tort que le climat de l'Espagne est toujours doux et tempéré: nous avons déjà dit que nous avons vu l'étang du Buen-Retiro, à Madrid, sillonné par de nombreux patineurs.

Le Puerto de Pajares passé, nous ne tardâmes pas à arriver à la Pola de Cordon, une petite station où s'arrête aujourd'hui le chemin de fer qui, doit être prolongé jusqu’a Oviedo. Une fleure après nous étions de retour à Léon, et le lendemain, après avoir salué en passant la belle cathédrale de Palencia, nous arrivions dans l'ancienne capitale de la vieille Castille.

Burgos. - Le climat. - La Pima de la Libertad. - Les Castillans. - Des monteras espagnoles, considérées dans leurs rapports avec les casques. - Guenilles et haillons. - Les Pobres de Solemnidad. - Le Mercado de la Liendre. -- Un poëte espagnol et les piojos, - L'éloge de la puce. -- Le poëte Cetina et les pulgas. -- Seguidillas philosophiques chantées par un menliant. - La Casa del Cordon. - L'Ayuntamiento. - Les os du Cid et de Chirnène.... en bouteille.

Il est dix heures du soir; le train s'arrête: nous sommes à Burgos. Des gens en guenilles se disputent nos bagages; nous les confions à l'omnibus de la fonda del Norte, que nous préférons à celle de la Rafaela..

Dès le matin nous parcourons la ville. Le froid est très vif, quoique le ciel soit bleu et le soleil brillant, nous sommes cependant au mois d'octobre; mais Burgos, situé au milieu d'une plaine très élevée, est un des endroits les plus froids de l' Espagne. Nous nous souvenons d'y avoir vu deux pieds de neige au mois de novembre. L'Arlanzon, une petite rivière presque à sec pendant l'été, y gèle quelquefois l'hiver. Andrea Navagiero, qui visita Burgos en 1523, dit que cette ville lui parut aussi triste que son ciel, souvent chargé de nuages; aussi disait-on que Burgos portait le deuil pour toute la Castille :

Traia duelo por toda Castilla.

C'est sur la Plaza de la Libertad, entourée de portiques couverts, que les habitants se réunissent. C'est là qu'il faut voir le vrai Castillan, embossé dans sa mante, se chauffer philosophiquement au soleil, à l'abri du vent. « Pourvu qu'il ait, dit la chanson populaire, -- Du vin, de l'ail, du blé et de l'orge, - Il ne quitte pas la place en juillet, - Ni son manteau en Janvier »

En teniendo et Castellano
Vino, ajos, trigo y cebada,
No deja la plaza en julio,
Ni en enero la capa.

C'est sur cette place qu'il faut voir, les jours de marché, les paysannes des environs avec leurs jupons d'un jaune éclatant, et les paysans coiffés de leur montera de poil. Cette coiffure, très-ancienne, qui leur donne un aspect farouche, a un faux air de casque.

Ponz faisait déjà la même remarque au siècle dernier: « Le peuple, dit-il, dans son Viage de España, est le meilleur dépositaire des coutumes et des usages anciens. La variété des monteras portées par les habitants des diverses provinces de l'Espagne ne représente, suivant moi, que la figure des anciens morions, salades, cabassets et autres casques en usage à différentes époques, depuis la domination romaine jusqu'à l'expulsion définitive des Mores. Ce peuple, presque entièrement militaire, a conservé dans son costume non seulement l'image vivante des casques dans ses monteras, mais encore celle de toutes ses anciennes armures dans les colaos (espèce de pourpoint), dans ses polaynas (longues guêtres de drap), abarcas (espèce de guêtres), et jusque dans ses alpargatas. Qu'on entre dans une, ancienne armeria espagnole ou de quelque autre pays -: si l'on connaît bien lés monteras sévillanes, grenadines , manchoises , valenciennes,

castillanes, galiciennes ou d'autres provinces, on verra combien ces différentes coiffures ressemblent. aux casques d'autrefois. »

Mais ce qu'on peut surtout étudier sur la place de Burgos, et de la manière la plus complète, ce sont les guenilles et les haillons sous lesquels s'abritent les mendiants castillans, et qu'on a comparés à des tas d'amadou séchant au soleil.

 « Tout cela, dit Théophile Gautier, est si râpé, si sec, si inflammable, qu'on les trouvé imprudents de fumer et de battre le briquet. Les petits enfants de six ou huit ans ont aussi leurs manteaux, qu'ils portent avec la plus ineffable gravité »

Burgos était au moyen âge une des villes les plus florissantes de, l'Espagne, témoin ce proverbe, que nous lisons dans un recueil du seizième siècle
Ea ! ea ! que Burgos no es aldea,
Sino ciudad, y buena !
« Hola! hola 1 Burgos n'est pas un village, - Mais une ville, et une belle! »

Et pourtant, dit un voyageur du siècle dernier, « elle offre toujours l'image de la pauvreté, de la fainéantise et de la dépopulation.. » Ce tableau n'a malheureusement pas changé: il semble que la mendicité y soit une profession. Nous avons môme vu bon nombre de mendiants portant au dessus du front, attachée à leur montera, une plaque de fer-blanc sur laquelle se lisaient, estampés en relief, les mots: Pobres de Solemnidad. Renseignements pris, nous sûmes que c'étaient des pauvres patentés, officiellement reconnus et autorisés par l'ayuntamiento de Burgos: le mot solemnidad, en espagnol, est synonyme de notoriété.

Un jour que nous errions dans une des rués qui avoisinent la place, nous remarquâmes, à l'entrée d'un ancien portique, un va-et-vient de gens, hommes et femmes, dont la plupart étaient couverts de ces fameux haillons dont nous venons de parler. Ayant avisé une jeune marchande de charbon qui demeurait en face, nous lui demandâmes ce qu'était cela: après un moment d'hésitation, elle nous répondit en rougissant que c'était le Mercado de la Llendre, ce que nous rendrons honnêtement, - mais non littéralement, - par marché aux guenilles, car lesdites guenilles ne sont que le récipient de la llendre (prononcez liendré), nom que l'on donne aux oeufs d'un certain insecte parasite qui ne s'attache que trop à la chevelure humaine insecte qu'un poète espagnol du dix-septième siècle, Cepeda Guzman, n'a, pas craint de chanter dans un sonnet, « et qui naît, dit-il, dans les cheveux les plus dorés.... ». .

Piojos cria et cabello mas dorado....

Ce marché très pittoresque, mais trop grouillant, nous rappela celui de Houndsditch , que nous avions visité à Londres avec Doré, et celui aux guenilles, de Strasbourg. Et, puisque nous sommes en si bonne compagnie, disons que l'insecte en question, dont l’éloge a été imprimé plusieurs fois, n'est pas le seul qui ait inspiré la verve des poètes. La célèbre Puce de Mme Desroches est là pour le prouver. Déjà l'auteur d'un Tractatus de pulicibus, imprimé au seizième siècle , avait pris la défense des puces, et fait leur éloge tandem et defensionaem pulicum il les appelle les esprits familiers des femmes spiritus familiarés mulierum, hoc est pulices... Un poète espagnol, l'élégant Cetina, contemporain de Boscán et de Garcilaso a chanté dans ses vers les pulgas, cet insecte qui donné son nom en espagnol au doigt qui sert a le tuer: el dedo pulgar.

Revenons , sans qu'il soit besoin de transition, aux mendiants de Burgos; ils ne sont pas tous aussi triste qu'on pourrait croire; la plupart paraissent supportes leur misère avec une résignation mêlée de piété; car en bons Castillans , ils se croient peut-être quelque gouttes de sang noble dans les veines, et c'est pour eux sans doute qu'a été fait le proverbe qui montre « le descendant de 1' hidalgo un pied chaussé, et 1'autre nu »

E1 hijo del hidalgo,
Un pié calzado,
Y el otro descalzo.

Il en est même de facétieux, témoin ce guitarrero aveugle que nous entendîmes un jour chanter la seguídalla suivante

Quien por estarse ocioso
Pide limosna,
Debe restituirla
Porque la roba;
Pues deben tocaos
Procurarse el sustento
Sudando el rostro.
« Celui qui par paresse - Demande l'aumône, - Doit la restituer, -- Parce qu'il vole l'argent; Car tous les hommes doivent - Gagner leur vie -; A la sueur de leur visage. »

II est évident, d'après ce couplet, que notre aveugle se considérait comme un artiste qui gagnait bien le cuartos qu'on lui jetait.; il ajouta ensuite cette autre strophe, qui est tout à fait consolante :

Los pobres mas hambrientos
Son los mas ricos,
Porque todo lo comen.
Con apetito ;
No usa los grandes,
Que aunque todo les sobra,
Les falta el hambre.
« Les pauvres les plus affamés - Sont les plus riches Parce qu'ils mangent tout Avec appétit. »
« Il n'en est pas ainsi des grands: -- Bien qu'ils aient tout en abondance, - Il leur manque la faim. »

Parmi les anciennes maisons de Burgos, la Casa del Cordon est une des plus intéressantes. On lui a donné ce nom à cause d'un cordon sculpté en relief autour de la porte d'entrée, décoration très originale empruntée aux armes du Condestable de Castilla, qui la fit construire. L'Arco de Santa-Maria, construit sous Charles Quint, et qui fait face à l'Espolon; la promenade à la mode, est curieux à cause de ses statues représentant des hommes d'armes dans le costume du temps. Quant à 1'Ayuntamiento, c'est un édifice fort ordinaire, mais on nous fit voir, dans une des salles, des os du Cid et de doña Ximena (Chimène), conservés.... dans une bouteille (ô profanation ! ) placée dans une vulgaire vitrine en noyer.

Mais hâtons-nous d'entrer dans la cathédrale, le monument qui fait la gloire de Burgos.

La cathedrale de Burgos. --Une porte en bois sculpté. - Les stalles du cireur. - La Capilla del Condestable. - Ses tombeaux. - Un escalier monumental.. La Capilla. del Santo Cristo. - Traditions et légendes. ~- Un Christ recouvert de peau humaine. - Le Papa-moscas de Burgos. -- Une vierge de Sebastian del Piombo. -- Le Cofre del Cid. - Deux juifs accommodants.

La cathédrale de Burgos, qui date presque entièrement de la fin du quinzième siècle, est unique en Espagne pour la légèreté de la construction et la richesse de ses détails: malheureusement il est difficile de juger de l'ensemble à l'extérieur, à cause des constructions qui l'entourent de tous côtés. L'entrée principale donne dans la calle de Lain-Calvo (nom emprunté aux chroniques du Cid). Nous montons un haut escalier fermé par mie énorme grille de fonte moderne, faite il y a quelques années à Victoria, et nous pénétrons dans l'église après avoir soulevé la lourde portière de cuir qui en ferme l'entrée. La première chose qui nous frappe, c'est une porte à deux battants, en noyer sculpté, qui donne entrée dans le cloître, et où sont représentés saint Pierre et saint Jean, Adam et Eve, et l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem. Ce chef-d'oeuvre d'un entallador inconnu du quinzième siècle a inspiré à Théophile Gautier un enthousiasme que partageront tous les amateurs: « Les jambages et les portants sont chargés de figurines délicieuses, de la tournure la plus élégante et d'une telle finesse, que l'on ne peut comprendre qu'une matière inerte et sans transparence comme le bois se soit prêtée à une fantaisie si capricieuse et si spirituelle.

C'est assurément la plus belle porte du monde après celle du baptistère de Florence, par Ghiberti, que Michel-Ange, qui s'y connaissait, trouvait digne d'être la porte du paradis. Il faudrait mouler cette admirable page et la couler en bronze, pour lui assurer l'éternité dont peuvent disposer les hommes. »

Le choeur est orné d'une centaine de stalles, également en noyer sculpté, avec des ornements de marqueterie dans le goût de l'intarsiatura qu'on voit souvent dans les églises italiennes de la renaissance. Ces stalles, qui sont datées de 1497 à 1512, peuvent compter parmi les plus belles qu'il y ait en Espagne. Nous en dirons autant de la reja de fer forgé et ciselé, grille gigantesque qui ferme la Capilla dal Condestable, et qui passe pour le chef d'oeuvre de Cristobal Andino, contemporain de Juan Francés, et un des premiers rejeros espagnols. Cette chapelle du Connétable est d'une richesse qui défie.toute description.

Nous remarquâmes à côté du tombeau du connétable un énorme bloc de marbre carré qu'on suppose avoir été destiné à en former la base, et qui pèse, si nous en croyons l'inscription peinte sur le bloc, 2.695 arrobas, c'est-à-dire environ 35000 kilogrammes. Faisons observer en passant que ce bloc n'est pas en jaspe, comme l'ont écrit plusieurs auteurs, qui ont mal traduit le mot espagnol jaspe, dont la vraie signification correspond au français brèche, ou marbre de différentes couleurs. Le vrai jaspe est une matière précieuse dont il n'existe pas, que nous sachions, de morceau qui atteigne un mètre.

Le dôme, en lanterne, est de ce travail que les Espagnols appellent cresteria, du mot eresta, qui signifie crête; c'est festonné, fouillé, découpé à jour comme de la guipure. Nulle part peut-être l'architecture du quinzième siècle n'a atteint une aussi merveilleuse légèreté. N’oublions pas, dans le transept du nord, un escalier double, dont on attribue la. construction à Diego de Silo, sculpteur et architecte de Burgos.

C'est une merveille d'élégance, et nous le recommandons aux peintres comme fond de tableau pour une procession.

Une des chapelles les plus curieuses de la cathédrale est celle du Santo Cristo. Le Santo Cristo de Burgos est célèbre dans toute l'Espagne pour ses innombrables miracles. La légende rapporte qu'il fut trouvé naviguant dans la baie de Biscaye, par un marchand de Burgos qui revenait de Flandre. On le porta au couvent des Augustins de cette ville, où Mme d'Aulnoy raconte l'avoir vu: « Ou ne l'aperçoit, dit-elle, qu'à la lueur des lampes qui sant sans cesse allumées; il y en a plus de cent, les unes sont d'or et les autres d'argent , d'une grosseur si extraordinaire, qu'elles couvrent toute la voûte de cette chapelle. Il y a soixante chandeliers d'argent plus hauts que les plus grands hommes, et si lourds qu'on ne les peut remuer à moins que de se mettre deux ou trois ensemble. Ils sont rangés à terre des deux côtés de l'autel, ceux qui sont dessus sont d'or massif. L'on voit entre deux des croix de même garnies de pierreries et des couronnes qui sont suspendues sur l'autel ornées de diamants et de perles d'une beauté parfaite.... On m'a conté que de certains religieux de cette ville le volèrent autrefois, et l'emportèrent, et qu'il fut retrouvé le lendemain dans sa chapelle ordinaire, qu'alors ces bons moines le remportèrent à force ouverte une seconde fois, et qu'il revint encore; quoi qu'il en soit, c'est une des plus grandes dévotions de l'Espagne. »

Autrefois le Santo Cristo était caché sous trois rideaux brodés de perles et de pierreries. On ne les ouvrait qu'au son des cloches, dans les grandes cérémonies , et pour les personnës distinguées: C'était jadis un usage général, en Espagne, de couvrir de plusieurs voilés les images les plus vénérées, et de ne les montrer au peuple qu'avec un certain mystère. Un prédicateur du dix-septième siècle, Fray Diego Niseno, dit que « Dieu a besoin de ces artifices (necessita Dios de estas industrias) pour augmenter et tenir en haleine la dévotion des fidèles.». Aujourd’hui la chapelle est ouverte, et le Christ exposé à tous les regards. On croyait jadis qu'il suait tous les vendredis, et que sa barbe croissait régulièrement, comme s'il eût été vivant; on ajoutait même qu'il était recouvert d'une peau humaine.

Le sacristain ne voulut pas nous garantir ce dernier fait, mais il nous affirma qu'il avait vu plusieurs fois le Christ remuer la tête et les bras.

Ayant obtenu la permission de monter sur un escabeau placé au-dessus de l'autel, il nous fut facile de voir de près et de toucher le Santo Cristo. C'est un Christ de grandeur naturelle en bois sculpté et peint; bien qu'on prétende qu'il est l'ouvrage de Nicodème, nous l'attribuerions plutôt à quelque sculpteur naturaliste de la fin du seizième siècle, tel que Gregorio Hernandez. Les pieds et les mains sont réellement couverts de peau humaine un peu ridée: on dirait des gants tendus sur un moule. Les ongles, qui adhèrent encore à la peau, ne, laissent pas le moindre doute; ceux des pieds sont en partie rongés; mais ceux des mains sont beaucoup mieux conservés. La tête, inclinée sur l'épaule, est également en bois, avec la barbe et les cheveux naturels; elle est reliée au buste au moyen d'une peau parfaitement adaptée; quand on la relève, elle retombe naturellement; et il en est ainsi des bras, qui sont aussi attachés aux épaules de la même façon. Est-ce aussi la peau d'un homme? Nous ne saurions l'affirmer, mais nous le croyons, à cause de l'analogie qu'elle présente avec celle des pieds et des mains. Quant à celle-ci, nous pouvons d'autant mieux assurer que c'est bien une peau humaine, que nous l'avons, avec Doré et une autre personne, vue de nos yeux et touchée de nos mains. Les amateurs de singularités peuvent donc placer le Santo Cristo de Burgos à côté des fameuses reliures en peau humaine.

Le sacristain nous fit remarquer au-dessus du choeur, près de l'horloge, une figure bien connue du peuple de Burgos sous le nom de Papa-moscas, c'est à dire littéralement le gobe-mouches , un livre de plain-chant à la main, et dans l'attitude d'un homme qui chante. Toutes sortes de fables circulent sur son compte parmi le peuple: il aurait été autrefois de chair et d'os; il serait l'ouvrage du diable, etc. Quoi qu'il en soit, le Papa-moscas, comme les anciens Jacquemarts de nos clochers, sonnait les heures avec accompagnement de gestes et de cris; mais il parait qu'il attirait tellement l'attention des assistants au détriment des offices, qu'un beau jour le chapitre le réduisit à l'immobilité.

Il nous restait à voir le cloître; après l'avoir visité, nous entrames dans une pièce qui precede la salle capitulaire, et nous remarquâmes accroché au mur à gauche, un vieux coffre de bois vermoulu, tout bardé de ferrures, supporté au moyen de deux potences de fer et retenu par une chaine..           .

Nous étions devant l'ancien coffre du Cid Campeador, que les chroniques et les légendes ont rendu si célèbre. Suivant les uns; il contenait autrefois l'autel portatif qui suivait le héros espagnol dans ses campagnes contre les Arabes; d'autres prétendent qu'on y conservait un tronçon de son épée; enfin, ce modèle des chevaliers chrétiens s'en serait servi pour jouer à deux Juifs un certain tour qui, de nos jours, pourrait conduire en police correctionnelle. Voici ce que raconte la légende: Un jour que le Campeador avait besoin d'argent, il fit venir deux usuriers juifs nommés Bachel et Bidas, et leur emprunta une forte somme, en leur donnant pour gage le coffre en question, dont le poids était énorme, et qu'il leur assura être plein de bijoux précieux. On s'étonnera peut-être de voir un si grand personnage emprunter ainsi à des Juifs; citons l'exemple de deux rois de Castille: Alphonse X, qui envoya sa couronne en gage au roi de Maroc, et Henri III, qui vendit, assume-t-on, son manteau faute d'argent.

Les Juifs, pleins de confiance, comptèrent l'argent au Cid et emportèrent son coffre qui, au lieu de bijoux, ne contenait que du sable. Il est vrai que le Cid remboursa, à l'époque fixée, capital et intérêts.; néanmoins il faut avouer que les Juifs de ce temps-là se montraient plus confiants que bien des chrétiens d'aujourd'hui, et que les Espagnols d'autrefois avaient vraiment tort de persécuter et de brûler des hérétiques d'une pareille naïveté, et des usuriers d'aussi bonne composition.

Le clergé de la cathédrale de Burgos. - La musique dans les églises d'Espagne. - Les oiseaux dans les églises d'autrefois les serins, les alouettes et les corbeaux. - La légende de Saint François. - Une séguidille populaire. - Encore les processions religieuses: les rasos et le Corpus. -- Les tapisseries aux balcons. - Les drames religieux. - Un dialogue entre le grand prêtre Anne et Judas. -- Les processions de porfia. -- Un fanfaron andalous et le Saint-Sacrement.

La cathédrale de Burgos n'avait autrefois de rivales, sous le rapport de la richesse, que celles de Tolède et de Séville. Son clergé était extrêmement nombreux; aussi Victor Hugo a-t-il été vrai en disant dans une de ses Orientales  « Burgos de son chapitre étale la richesse. » Il faut ajouter cependant que, depuis que le poëte a, écrit ces lignes, les événements qui se sont succédé en Espagne ont bien diminué la richesse du clergé et le nombre de ses membres.

« Le service divin, lisons-nous dans le Fidèle Conducteur pour le voyage en Espagne (1654), y est chanté par cinq choeurs différents, sans qu'ils s'interrompent les uns les autres. ». Si les choeurs sont moins nombreux aujourd'hui, ils ne laissent pas d'être fort bons, et nous en dirons autant des orgues. Du reste, la place d'organiste à Burgos comme dans les autres villes d'Espagne, est donnée à la suite de concours qu'on nomme oposiciones.

Les anciens voyageurs parlent souvent de la musique des églises espagnoles. Suivant l'Inventaire général des plus curieuses recherches des royaumes d'Espagne, publié à Paris en 1615, la « Chapelle de sa Majesté possédait, outre les maîtres de chapelle et de musique, douze enfants de choeur et quarante-cinq chantres, sans compter les « souffleurs d'orgue », six violons, et « deux joueurs de cornet à bouquin ». Les panderos et les airs de danse figuraient même dans la musique religieuse, si nous en croyons un voyageur du dix septième siècle. « J'allay, dit Bertaut, à la messe de minuit aux cordeliers (de Valladolid), et aussi tort qu'on ouvrit les portes de l'église, où une infinité de peuple attendoit, j'entendis les tambours de basque, qui s'accordoient avec les orgues, qui jouoient une chacone... »

Dans l'État présent d'Espagne (1700), qui est plutôt un pamphlet qu'une relation de voyage, on mentionne, après une vive critique de la musique d'église, les cornets à bouquin dont nous venons de parler.

« ... Leur grande messe se dit en musique. Ils ont naturellement beaucoup de disposition à chanter mal, et pour peu qu'ils veuillent donner d'agrément à leur voix; on aimeroit autant entendre jurer des chats.

« Pour soutenir une si charmante musique; ils se servent d'un cornet à bouquin, qui n'entonne au plus qu'une douzaine de notes, et qui les répète continuellement. Les serins qui sont dans toutes les églises en quantité, font une symphonie glapissante, beaucoup plus agréable que leur chant. » Et le P. Caïmo, parlant de la cathédrale de Sigüenza: « J'y ai entendu un choeur nombreux de musiciens, qui chantoient alternativement: il me sembloit entendre des cigales »

Bon nombre d'anciens voyageurs parlent des oiseaux qu'on élevait autrefois dans les églises d'Espagne.

« Dans la. première église où j'entrai, étant à Antequera, dit un voyageur du siècle dernier, j'entendis de toute part le chant des oiseaux. Je cherchois à découvrir l'habitation qu'ils avoient pu se faire dans ce lieu saint et fréquenté, lorsque j’ aperçus plusieurs cages suspendues dans les diverses chapelles où l'on force les serins et les alouettes à chanter les louanges du Seigneur. »

On lit aussi dans les Délices de l'Espagne, d 'Alrarez de Golmenar, un passage à ce sujet: «Outre la musique des voix et des instruments, on a encore dans cette église celle de divers petits oiseaux, comme rossignols, serins et autres, qu'on y tient enfermés dans des cages peintes et dorées. » Baretti, après s'être plaint du bavardage des femmes dans les églises de Madrid, ajoute: « Je ne conçois pas. comment on peut être recueilli un moment pendant ce chuchotement universel, souvent accompagné du chant des serins de Canaries » Ceci nous rappelle que Mme d'Aulnoy parle de corbeaux qu'on élevait dans l'église métropolitaine de Lisbonne , en souvenir de saint Vincent, parce que ces oiseaux, suivant la légende, avaient gardé le corps de ce saint, auquel on avait refusé la sépulture, « de sorte que l'on nourrit des corbeaux dans cette église, et qu'il y a un tronc pour eux, où l'on met des aumônes pour leur avoir de la mangeaille. »

Nous n'avons trouvé dans les églises espagnoles aucune trace de l'ancienne coutume d'y élever des oiseaux; à moins que certaines cages de fer, qu'on voit quelquefois scellées dans la muraille, n'aient anciennement servi à cet usage. Quelle pouvait en être l'origine ? Ne serait-ce pas la très ancienne légende de Saint François parlant à des oiseaux, sujet d'un tableau de l'école de Giotto, que nous avons vu au musée du Louvre? Les oiseaux écoutent attentivement la prédication du saint ? Souvent, disent les légendaires, ils chantaient alternativement avec lui quand il récitait son office, et se taisaient à son commandement. »

Qui sait si ce n'est pas un souvenir de l'ancien usage dont nous venons de parler, qui aurait inspiré l'auteur inconnu de cette seguidilla populaire?

En la torre más alta
De San Agostin
Hay un pájaro, y canta
Coplas en latin ;
Y en ellas dice
Que los enamorados
Siempre estan tristes.
 « Dans la tour la plus élevée - De Saint-Augustin – Il y a un oiseau, et il chante - Des couplets en latin;
« Et dans ces couplets il dit - Que les amoureux – Sont toujours tristes. »

Les processions religieuses, autrefois célèbres à Burgos, s'y célèbrent encore aujourd'hui avec beaucoup de pompe, comme il convient à la capitale de la Vieille Castille, et aussi à toute grande ville espagnole, car chacun sait que l'Espagne est le pays par excellence des cérémonies religieuses.

Les plus belles processions que nous ayons vues, notamment à Murcie, à Valence et à Barcelone, sont celles du Corpus, ou de la Fête-Dieu. Elles sont encore aujourd'hui telles que les dépeignait Mme d'Aulnoy il y a plus de deus cents ans: « L'on tapisse les rues par où la procession doit passer des plus belles tapisseries de l'univers: car je ne vous parle pas seulement de celles de la Couronne que l'on y voit; il y a mille particuliers et même davantage, qui en ont d'admirables. Tous les balcons sont sans jalousies, couverts de tapis remplis de riches carreaux (coussins) avec des dais.

Quant aux processions de la Semaine Sainte, c'est surtout en Andalousie qu'on les célèbre avec un appareil extraordinaire. II est même quelques endroits où ces cérémonies rappellent encore les anciens autos sacramentales et font penser, par leur naïveté, aux mysteres du moyen âge; chaque localité a ses coutumes particulières: un écrivain espagnol, M. Lafuente Alcantan, nous assure qu’à Archidona, son pays, il sort, pendant la Semaine Sainte, jusqu'à cinq processions différentes, qui passent devant la prison de la ville, et s'y arrêtent un instant, afin que les prisonniers puissent voir les images de la Passion. Quelqu'un de ceux-ci ne manque jamais de chanter alors trois ou quatre de ces strophes populaires sur la Passion, qu'on appelle sactas.

A Iznajar, petite ville de la province de Cordoue, la Passion est figurée par des acteurs, et il n'y a pas encore longtemps qu'on y représentait, tous les ans, dans les grottes de San Marcos, une espèce de drame religieux en prose et en vers. On y voyait au naturel 1es douze apôtres, la sainte Cène, saint-Pierre au Jardin des Oliviers, Hérode et Pilate, etc. Mais la scène la plus curieuse était entre Anne et Judas; ce dernier se fait marchander pour sa trahison, comme on ferait au marché pour une charge de tomates ou pour un sac de garbanzos..

Il y avait à Antequera, dans la province de Grenade, certaines processions qu'on appelait de porfia, c'est à dire de défi, parce que les deux hermandades ou confréries rivales luttaient de splendeur. Cette rivalité divisait la ville en deux camps ennemis, et il en résultait des disputes et des rixes très graves. Il s'agissait pour les gens du peuple de savoir qui aurait le pas de la Virgen del Socorro ou de celle de la Paz; après des injures sans nombre et des blasphèmes épouvantables, on finissait par en venir aux mains. Aussi l'autorité fut-elle forcée d'intervenir.

Lorsque le Saint-Sacrement passe dans une rue, l'usage est de se découvrir et de s'agenouiller. On raconte à ce propos, en Andalousie, l'histoire d'un de ces valentones ou perdonavidas, bravaches et fanfarons comme il s'en trouve en ce pays, et qui venait de sortir d'une taberna, la tête échauffée par de nombreuses libations. II se mit à l'extrémité d'une ruelle, une énorme navaja à la main, et tout en faisant mille contorsions pour ne pas perdre l'équilibre, il commença à dire: « Por aqui ni Dios pasa! - « Dieu lui-même ne passe pas rar ici ! » A ce moment parut à l'autre bout de la ruelle un enfant de choeur agitant une petite sonnette derrière deux rangées de cierges, puis un prêtre qui allait porter les sacrements à un malade.

L’ivrogne ôta son sombrero, et, tout en gardant à la main sa navaja , s'agenouilla le long de la muraille, en se donnant très dévotement de grands coups dans la poitrine. Quand la procession fut passée, il se releva, non sans de nombreux efforts, et il se mit à suivre le prêtre, en murmurant entre ses dents: « C'est égal, si je n'avais pas dû accompagner le Saint-Sacrement, Dieu lui-même ne passait pas ? - Ni Dios pasaba ! »

Baron CH. DAVILLIER.
(Ia suite à la prochaine Livraison.)