LE TOUR DU MONDE - Volume XXII -1870-2nd semestre - Pages 337-352
VOYAGE D'EXPLORATION EN INDOCHINE [1]
TEXTE INÉDIT PAR M. FRANCIS GARNIER,
LIEUTENANT DE VAISSEAU,
ILLUSTRATIONS INÉDITES D' APRÈS LES DESSINS DE M. DELAPORTE, LIEUTENANT DE VAISSEAU.
1866-1667-1868
V (suite).
Une rencontre. - Tourbillons et rapides. - Course en forêt. - Arrivée à Kémarat. - La haute-cour de justice. - Soirée musicale.
Airs et instruments laotiens. - Dans la pagode. - Hospitalité des bonzes et tolérance religieuse au Laos.
(Texte de M. Delaporte.)
Ce sauvage était vraiment une bonne pâte de sauvage et facile à apprivoiser. Ma barbe, ma couleur l'intriguaient fort; mon fusil faisait son admiration. Tout à fait enhardi, il alla chercher derrière un arbre son arme, une petite arbalète en bois dur et flexible, qui lançait des flèches de bambou dont quelques unes avaient une pointe de fer. Il était tout fier du produit de sa chasse : c'était un paon orné d'une queue magnifique, qu'il comptait échanger avec quelque marchand chinois.
J'eus toutes les peines du monde à décider ma nouvelle connaissance à se tenir tranquille pendant que j'essayais de faire son portrait. Les sauvages de ce pays sont très-superstitieux. Et pareille circonstance. généralement ils avaient peur, croyant. à quelque sortilège. Parfois ils se mettaient à trembler de tous leurs membres, ou bien, poussant des cris, ils s'enfuyaient à toutes jambes.
Mon nouvel ami supporta la terrible épreuve avec plus de courage : le portrait achevé, je lui souhaitai bonne chasse, et le quittai en lui faisant cadeau d'un petit collier de verroterie pour sa femme.
Le 22 janvier au soir, nous aperçûmes Bail Yapeut, village où les voyageurs qui se rendent dans la province de Kham Tong Niai ont l'habitude de passer le fleuve. J'atteignis bientôt après les grands rochers qui forment Kong Yapeut, où je devais changer de rameurs.
Nous allumâmes notre feu, nous fîmes cuire notre riz et, la nuit venue, nous nous étendimes sur le rocher, à la belle étoile. ou sous de petits toits improvisés. Fatigués. comme nous l'étions. notre sommeil fut à peine troublé par les cris des éléphants sauvages qui fréquentent en assez grand nombre les collines de l'autre rive, et par le rugissement de quelque tigre égaré sur la plage.
Keng Yapeut est un des principaux rapides qu'on rencontre dans la traversée de Pak Moun à Kémarat. Au milieu du fleuve, les rochers resserrés ne laissent qu'un passage étroit dans lequel il se précipite avec une extrême violence, tandis que vers les rives des rocs à peine couverts d'eau forment, de chaque côté de petites cascades entremêlées de tourbillons extrèmement difficiles à franchir. Aussi fallut-il encore porter notre pirogue à travers les rochers, pour la remettre à flot au-dessus. J'étais désireux de connaître la profondeur des eaux à l'endroit de la passe, dans le fort du courant. Ce ne fut que par l'offre de quelques ticaux d'argent que je pus décider mes deux rameurs à me faire franchir le dangereux rapide. Nous étant élevés dans le courant, le long de la rive; nous gagnâmes le milieu du fleuve; à mesure que nous approchions, nous nous voyions entraînés avec une vitesse extrême, lorsque nous arrivâmes près d'une ligne blanche d'écume, existant à la rencontre du cours rapide des eaux et des contre-courants qui se forment derrière les rochers. Un vigoureux coup de pagaye donné à temps nous fit franchir l'endroit difficile, non sans voir notre embarcation à moitié remplie d'eau. Nous nous hâtâmes de nous écarter des grands tourbillons et des lames qui brisaient comme celles d'une mer agitée, et nous primes terre sur la rive opposée. Je gravis un rocher élevé, et qui pourtant était couvert par les hautes eaux pendant trois mois de l'année. De là je dominais tout le rapide, et il me fut facile d'en prendre le croquis (voy. p. 340).
Au-dessus de Keng Yapeut on rencontre Deng Kaak, puis le fleuve se resserre et coule d'un courant, insensible, entre de hauts rochers escarpés dans un lit d'une grande profondeur. Pendant que nous remontions, mon interprète nous précédait ou nous suivait le long de la rive, espérant tirer quelques coups de fusil sur le gibier qui abondait dans ces régions rarement fréquentées. Emporté par son ardeur, il s'enfonça dans la forêt; comme il avait un guide et qu'il connaissait le lieu de la halte du soir, je continuai paisiblement ma route jusqu'à Keng Se-lion, que nous franchîmes sans accident, et nous parvînmes bientôt à Ban Se-lion. Il faisait nuit noire lorsque arrivèrent de leur côté mon interprète et son guide, tous deux exténués de fatigue, mais racontant monts et merveilles de leur excursion un peu forcée : éléphants, boeufs sauvages, tigres, cerfs, compagnies de paons et de poules. Ils avaient vu tout cela, et, n'eût été le manque de munitions, ils fussent revenus accablés sous le poids de tout leur gibier. A de si beaux récits, comment ne pas se laisser tenter ? Comme je regrettais précisément de laisser derrière moi quelques points superficiellement étudiés, au lever de la lune je me rembarquai dans la petite pirogue qui m'avait amené et qui regagnait son village; j'étais accompagné d'un chasseur du pays, et je laissais là mon interprète prendre un jour de repos dont il avait grand besoin.
Nous descendîmes doucement le courant entre les rochers. La nuit était splendide, la lune se réfléchissait sur la calme surface des eaux, et des forêts voisines sortaient une foule de bruits étranges. Au haut des grands arbres les paons poussaient leurs cris discordants, les grands cerfs bramaient sur les collines: parfois on entendait le rugissement sinistre d'un tigre qui glaçait d'effroi les autres habitants de la forêt. Tout à coup retentit au-dessus de nos têtes un bruit éclatait, suivi d'un grondement semblable au roulement du tonnerre; et, près de nous, nous apercevons les formes noirâtres de quelques éléphants qui se meuvent sur les rochers.
Tout en jouissant de ce spectacle nocturne, nous naviguions rapidement, et, au point du jour, j'étais de nouveau à Keng Kaah .(voy. p. 341.)
Je prends congé de mes rameurs et je saute sur la rive avec mon guide. A peine sommes-nous à terre, qu'une troupe de grands oiseaux, encore mal éveillés, volant lentement le long du lit d'un torrent, vient droit à nous. Au moment où ils vont passer au-dessus de nos têtes, mes deux balles abattent deux superbes paons, qui, foudroyés, tombent à quelques pas. Mon Laotien les a bientôt ramassés, liés ensemble et suspendus sur son épaule, et, sans être trop embarrassé de son fardeau, il me guide le long de la berge par de petits sentiers de lui connus. De temps en temps un caïman, dérangé dans son sommeil, se plonge lentement dans le fleuve, mais la chaleur augmente, et les paons que nous apercevions picorant dans les terrains frais, commencent à rentrer sous les grands arbres. Caché derrière un gros rocher, j'en surveille une bande attardée, et j'ai la chance d'atteindre un coq superbe que nous allons chercher, tandis que le reste de la bande s'envole en poussant les cris les plus discordants. Nous atteignons bientôt une butte isolée au milieu des bois, et entourée d'une forte palissade de huit pieds de haut, servant aux indigènes de retraite contre les tigres. Puis nous quittons le fleuve, nous gravissons les collines qui le bordent et nous arrivons sur les plateaux. Nous ne sommes plus dans la forêt; les grands arbres, les lianes sans nombre ornées de fleurs aux mille couleurs ont disparu. Les plateaux sont formés de grès rougeâtre à peine couvert de terre végétale, les arbres sont clairsemés, rabougris, les herbes desséchées. Le rocher travaillé et creusé par les eaux depuis des siècles, affecte mille formes variées; et ses anfractuosités ou espèces de cuvettes sont encore à moitié pleines de l'eau qui couvrait la terre pendant la saison des pluies (voy. p. 343). Cependant les traces de gibier abondent; mon guide me fait remarquer les restes d'un cerf qui a servi de pâture aux tigres et aux chacals pendant la nuit; plus loin un troupeau de bœufs sauvages s'enfuit en soulevant des nuages de poussière.
Un instant nous nous rapprochons du fleuve : mon Laotien me montre les empreintes toutes fraîches de trois éléphants qui viennent de le traverser à la nage. Avec une adresse et des précautions infinies, ces animaux ont pu descendre une berge glissante et presque à pic; on voit clans la forêt, ouverte comme une large allée, la route qu'ils ont suivie.
La chaleur est accablante : je mouille mes vêtements et je tiens un mouchoir humide autour de ma tête, sous mon large chapeau de paille laotien. Chaque fois que nous rencontrons une mare ou quelque bassin creusé par les eaux dans le rocher, nous nous y plongeons pour y trouver un peu de fraîcheur. Ces réservoirs naturels ont été remplis quelques mois auparavant à la saison des pluies. Déjà ils sont peuplés de magnifiques poissons, tant la vie a d'activité sous ces climats. Nous marchons avec peine, chargés des abondants produits de notre chasse. De grosses perdrix grises se lèvent encore sous nos pas ; à peine ai-je le courage de leur envoyer quelques grains de plomb. Mais voilà dans le lointain des cocotiers, des palmiers aux tiges élancées : c'est notre village ; nous y parvenons enfin. Nous le traversons en relevant un peu la tête. Arrivés auprès du rivage, et à peine entrés dans la petite cabane qui nous est destinée, nous nous laissons tomber sur une natte, harassés de fatigue et de faim, satisfaits de notre journée, mais non moins heureux de la voir terminée.
Bientôt on nous annonça le chef du village, un bon vieillard qui vint me complimenter et m'offrir quelques rafraîchissements, des goyaves, des pamplemousses à chair rose, et d'excellents cocos dorés de l'espèce la plus délicate.
Tous ces fruits furent reçus avec empressement; mais ne voulant pas être en reste avec mon hôte, qui devait d'ailleurs m'envoyer une barque pour le lendemain je lui donnai une large part de mon gibier. J'en laissai une autre à mon guide, qui l'avait bien gagnée, et je gardai le reste pour moi. J'avais apporté, entre autres pièces, un jeune paon que je destinais à notre repas du soir: en un clin d'oeil il fut dépouillé de sa brillante parure par les jeunes filles du village, qui étaient accourues pour voir l'étranger; elles se disputaient les plus jolies plumes et les entrelaçaient gracieusement dans leurs cheveux. Mon interprète surveillait la cuisine, et moi, couché sur ma natte, je contemplais ce charmant tableau, en respirant avec un certain plaisir le fumet qui s'exhalait du paon embroché dans une baguette de bois et grillant au-dessus d'un grand feu allumé à la porte de ma cabane.
Au point du jour nous nous rembarquâmes: nous continuions à remonter péniblement, franchissant une série de rapides difficiles et dangereux. J'eus encore occasion de mesurer deux passages où le fleuve est contenu tout entier dans un lit de quarante-cinq à cinquante mètres de largeur. Le 24 à midi, nous atteignîmes un hameau de pêcheurs situé au-dessous d'un grand rapide. Tous les habitants étaient occupés à tendre et à retirer leurs filets près des rives et dans les contre-courants. A certaines époques, les poissons remontent en quantité énorme dans le haut du fleuve. Dans ces passages étroits, il est alors facile d'en pêcher un grand nombre. Notre pirogue s'étant trouvée un instant en travers du courant, une bande de poissons lancés sautèrent hors de l'eau pour franchir ce nouvel obstacle ; quelques-uns tombèrent dans la pirogue. Nous en pûmes saisir deux ou trois; les autres, par de vigoureux coups de queue, eurent bientôt passé pardessus le bord et retombèrent dans l’eau.
J'approchais de Kémarat. Il me restait à voir Keng Konluang, où le fleuve, resserré entre de grands rochers, fait un coude brusque qui présenterait à la navigation, si jamais on osait la tenter dans cette partie du fleuve, un obstacle sérieux. Après avoir passé devant l'embouchure d'une rivière, Sé Bang-nuhong, qui à cette époque n'avait qu'un filet d'eau, tandis qu'à la saison des pluies elle est large de cent mètres et profonde de quinze, nous arrivâmes à Keng Kanien, le dernier grand rapide avant Kémarat. C'est dans cet endroit que se présenta de la façon la plus marquée le phénomène des grands tourbillons que j'avais observé déjà plusieurs fois. A des intervalles réguliers, au-dessous des points où les eaux se réunissent dans des passages étroits, parmi les flots d'écume et les lames qui s'entre-choquent, un tourbillon se creuse, large et profond de plusieurs mètres; il est suivi de deux autres de moindres dimensions. Après deux ou trois minutes, ces tourbillons disparaissent pour se reformer bientôt et recommencer ainsi indéfiniment. Je montais une pirogue longue et légère. Mes huit pagayeurs essayèrent d'abord de s'aider du contre-courant et de lancer la pirogue de toute sa vitesse pour franchir d'un seul coup en rasant la rive. Vains efforts ! il fallut céder au torrent, et mes rameurs furent encore obligés de hâler la pirogue hors de l'eau et de la porter à dos par-dessus les rochers.
De keng Kanien à Kémarat, le lit du fleuve est parsemé de milliers de rochers de toutes formes et de toutes dimensions. Les hommes étaient continuellement dans l'eau et ne cessaient guère de pousser, de soulever ou de porter la barque. Cependant les rochers disparaissaient peu â peu, et le courant se ralentissait sensiblement jusqu'au moment où le Mékong, redevenu un fleuve superbe, coulait à pleins bords dans son vaste lit. Nous atteignîmes alors le confluent d'une belle et large rivière, le Sé Banghien, et quelques minutes plus tard nous abordions sur la rive opposée au pied de Kemarat. A peine à terre, je vis venir à ma rencontre un Laotien dont la tournure distinguée et la suite nombreuse m'annonçaient un important personnage. Grand; bien fait, drapé à la romaine dans une pièce d'étoffe qui couvrait toute la partie supérieure de son corps, il avait une démarche rare au Laos, et une figure vraiment remarquable : front haut. nez droit, yeux grands et beaux quoique un peu bridés, lèvres bien dessinées, visage orné d'une superbe barbe blanche qu'il laissait flotter au vent en redressant la tête (voy. p. 342). Ce personnage m'aborda sans embarras en m'adressant un compliment plein de civilité. Je lui rendis sa politesse d'un air digne, et notre connaissance fut aussitôt faite. Mon nouvel ami nous conduisit alors au sala préparé pour recevoir toute l'expédition, et où il nous laissa bientôt, après avoir fait apporter les objets et les vivres dont nous avions besoin.
Une fois installé, je pris un repos dont j'avais grand besoin après les fatigues des précédentes journées. J'avais aussi fort à faire pour mettre en ordre les notes hydrographiques que j'avais recueillies de Pak Moun à Kémarat. au milieu des accidents de toutes sorte, qui avaient rendu ma tâche extrêmement pénible.
Cependant je commençais à être impatient de voir arriver mes compagnons de voyage. Chaque jour, pendant que je faisais mes observations astronomiques, les habitants, réunis autour de moi, m'examinaient curieusement, ne sachant s'ils devaient sourire ou admirer puis, ils me demandaient si, à travers ma lunette qui voyait tout, j'avais aperçu le commandant de Lagrée, et s'il allait bientôt arriver.
Enfin, dans la matinée du 30 janvier, on me prévint que les falangs approchaient, et presque aussitôt j'aperçus le lourd cortège des éléphants, qui s'avançaient à pas mesurés. Les cornacs, assis sur leurs têtes puissantes, les excitaient en frappant leur peau épaisse avec une sorte de crochet de fer. Le cortége fit une brillante entrée au milieu de la population rassemblée sur son passage. Le docteur Joubert ouvrait la marche, portant dans ses bras son chien, son pauvre Fox, faible et malade; puis vinrent le docteur Thorel et M. de Carné, le fusil sur l'épaule. Nos Annamites, nos Tagals défilèrent gaiement à pied, sac et fusil au dos; nous avions trois malades couchés dans des cages d'éléphants. Enfin le seul Français de l'escorte qui nous restait, le marin Moëllo, un Breton brave et fidèle, précédait le commandant de Lagrée. Ce dernier parut escorté des autorités de Kémarat, qui étaient allées le complimenter un peu au delà de l'entrée de la ville. Nous échangeâmes de cordiales poignées de main, et nous nous racontâmes rapidement les principales péripéties de nos différents voyages (voy. p. 344).
La commission, retenue par les instances du roi; n'avait pu partir que le 23 janvier. La route que l'on suivit était tracée pour les chars, assez fréquentée et très bonne dans cette saison. De temps en temps, ma forêt rabougrie était entrecoupée de maigres rizières. Le peu d'eau qu'on rencontrait était salée ; les puits mêmes ne donnaient qu'un liquide désagréable à boire.
Le second soir, on fit halte dans la forêt. Aussitôt que les chars eurent été mis en ordre et les boeufs attachés aux alentours, nos Laotiens se répandirent dans les bois le couteau à la main, et apportèrent bientôt des monceaux de bambous et de branches d'arbres avec lesquels ils eurent, en une demi-heure, construit une belle hutte en feuillage assez grande pour loger toute la commission. Puis ils se firent de petits gourbis; ils allumèrent de grands feux tout autour, et mes plus fatigués s'endormirent pendant que d'autres montaient la garde et entretenaient les feux en chantant quelque récitatif langoureux de leur pays.
Le quatrième jour on atteignit Amnat. Là, les gens d'Oubôn furent congédiés ; mes deux mandarins du roi restèrent seuls pour achever de mériter les cadeaux que, suivant l'usage, le chef de l'expédition ne manquerait pas de leur offrir à leur départ. Ils se mirent de suite à l'oeuvre pour rassembler les éléphants indispensables à la continuation du voyage. Pendant ce temps, nos voyageurs eurent le loisir de se promener aux alentours d'Amnat.
Le village d'Amnat est construit sur un petit mamelon s'élevant au milieu d'une plaine cultivée en rizières. Le pays environnant est commerçant et industrieux. On y exploite de riches mines de fer; on y cultive les vers à soie et l'insecte qui produit la laque.
Au pied même du village, au milieu des bosquets de bambous; mes compagnons remarquèrent des cercueils conservés en plein air, à ma manière usitée chez quelques peuplades sauvages et dans certaines parties de la Chine. Avant d'être fermés, ces cercueils sont remplis de chaux vive, puis on les place sur quatre pieux qui les maintiennent à quelques pieds au - dessus du sol. On plante alentour une forte palissade pour mes préserver de l'atteinte des animaux et l'on recouvre le tout d'un petit toit de paille qui mes abrite.
D'Amnat à Kémarat le trajet se fit en trois journées, à travers une forêt souvent aride et des terrains plus ondulés.
Le sala était vaste et commode; tout me monde y fut placé à l'aise. Hommes et bagages installés, vivres reçus et cadeaux échangés avec les mandarins de la ville, M. de Lagrée s'occupa de payer mes cornacs et mes porteurs de bagages qui avaient hâte de regagner leurs villages. Nous avions parmi nos objets d'échange quelques gros rouleaux de fil de laiton, extrêmement apprécié dans ces contrées. Précisément on se servait encore à Kémarat de ma monnaie de Bassac, c'est-à-dire de petits lingots d'un mélange de cuivre et d'étain.
Notre laiton devenait un vrai trésor. Nous voici donc taillant notre fil de cuivre en morceaux proportionnés au rang des personnes à qui nous me donnions en payement. Nous fûmes ainsi débarrassés d'un grand poids et nos Laotiens s'en allèrent contents, contents de peu il est vrai.
Le commandant de Lagrée aurait voulu se servir des lettres du roi de Siam, uniquement pour se procurer des moyens de transport, puis payer les hommes employés au prix du pays. Mais, sans cadeaux, les mandarins faisaient la sourde oreille, et il nous était impossible à nous seuls de réunir le nombre d'hommes nécessaire. Quand les mandarins avaient reçu la gratification obligée, ils nous envoyaient leurs corvéables, qui étaient alors censés faire notre travail pour le compte de leurs maîtres. La récompense que nous leur donnions était donc plutôt une gratification qu'un salaire. J'étais caissier, j'insistais souvent près du commandant de Lagrée pour augmenter les rétributions. Mais lui, plus prudent, sût être économe, et bien lui en prit. car nous n'eûmes pas assez pour aller jusqu'au bout. Malgré les dures privations que nous nous imposâmes pour ménager notre trop modique trésor.
Le Dr Joubert eut bientôt lié connaissance avec le mandarin qui m'avait reçu à mon débarquement. Ce Laotien, d'un esprit plus vif et plus intelligent que la plupart de ses compatriotes, aurait voulu tirer parti des riches mines de fer existant sur les plateaux dans les environs. Le docteur faisait avec lui de grandes courses, étudiant les terrains, expérimentant les minerais, pendant que M. Thorel s'enfonçait dans la forêt. M. de Carné et moi nous faisions des études de moeurs dans la ville ou aux environs.
Un jour nous passâmes devant le sala qui servait de palais de justice. La haute cour était en séance; nous nous fîmes expliquer l'affaire, qui ne manquait pas d'intérêt.
Un habitant de Kémarat, nouvellement marié, avait été obligé d'entreprendre un voyage. Son absence devait durer quelques jours à peine. Sa jeune femme l'avait accompagné les larmes aux yeux jusqu'à la barque qui devait l'emmener, et elle ne s'était séparée de lui qu'après lui avoir fait les plus tendres adieux. Les jours se succédèrent, puis les semaines, et bientôt deux grands mois s'écoulèrent sans qu'on reçût de nouvelles de l'absent. Or, un voisin célibataire s'était pendant ce temps épris des charmes de la pauvre délaissée et avait essayé de lui faire oublier son malheur. Il réussit bientôt à lui persuader que c'en était fait de son mari, et que certainement elle ne le reverrait jamais : il parla tant et si bien que notre inconsolable ne tarda pas à être consolée et remariée.
Au moment où l'on y pensait le moins, le mari, retenu en route par une grave maladie, débarque à Kémarat. Comment peindre sa douleur, quand en arrivant chez lui il apprend la triste vérité ? Sans perdre de temps il se rend chez les parents de l'infidèle et leur raconte son infortune. Séance tenante toute la famille va chercher la jeune femme qui se tenait cachée chez son second mari, et la réintègre bon gré mal gré au premier domicile conjugal.
Mais cela ne se passa pas sans de vifs reproches de part et d'autre, et comme le mari, poussé à bout, s'oubliait jusqu'à administrer une trop sévère correction à sa coupable moitié, celle-ci sauta par une fenêtre et s'enfuit de nouveau chez son second mari, en lui jurant que rien désormais ne pourrait les séparer.
L'affaire en resta là pendant quelque temps; les parents et les amis essayèrent d'un accommodement, mais sans y réussir. Il fallut en référer au grand tribunal. devant lequel les trois délinquants comparurent le jour où nous étions présents. La jeune femme, accroupie à la manière laotienne. à la place des accusés, baissait langoureusement les yeux. Les trois familles rassemblées alentour étaient en grand émoi; le président les rappelait parfois au silence et à l'ordre. Tous les désœuvrés de la ville n'avaient pas manqué d'accourir pour assister à un débat si intéressant. Le pauvre mari, malade encore, faisait triste figure. Ses prétentions n'étaient pas exorbitantes : il demandait à reprendre sa femme. « Certainement, disait-il, il faut qu'un mauvais esprit se soit emparé d'elle et l'ait rendue folle. Elle n'est pas méchante et nous nous entendions si bien pendant les premiers jours de notre mariage ! Qu'on me la rende, et je me charge de la faire revenir à de meilleurs sentiments. » La femme ne l'entendait pas ainsi, et les parents avaient fait en vain tous leurs efforts pour la ramener à la raison. Sa défense était simple : elle avait été abandonnée, oubliée, battue, et surtout elle aimait ailleurs. Aussi ne voulait-elle plus entendre parler de son premier mari, et mourrait-elle plutôt que d'être forcée de retourner avec lui. D'ailleurs, ce qui arrangeait bien des choses, son amant touché de tant de tendresse, avait promis à la famille de magnifiques cadeaux de noce. Après des débats aussi longs qu'agités, le tribunal prononça son jugement.
La belle fut condamnée à être exposée sur la place publique aux moqueries des passants, et à être corrigée d'importance à coups de verges; sa famille. à restituer au mari malheureux les cadeaux qu'il avait faits en prenant femme, à savoir : une paire de buffles, un boeuf et quelques objets de moindre importance; le complice, à payer également un fort dédommagement au mari, qui, de son côté, perdrait tous ses droits sur son infidèle ; enfin, après qu'une forte amende aurait
été avant tout soldée au tribunal par les trois parties et les autres dispositions du jugement exécutées, les plaideurs pourraient s'en retourner tranquillement chacun chez eux et les deux amoureux auraient le droit de persévérer dans leurs nouvelles noces sans que personne eût rien à y redire.
Ce mémorable jugement rendu, tout le monde fut à peu près content. La jeune femme, honteuse en apparence, heureuse intérieurement, essuya bravement les plaisanteries de l'assistance, et reçut sans trop broncher une bonne volée de coups de rotin qui lui furent administrés sous les yeux d'une partie du tribunal. Puis elle fut emmenée par sa famille et celle de son second époux. Les noces furent célébrées peu de jours après. Nous y étions invités, malheureusement nous quittâmes Kémarat sans pouvoir y assister.
Le commandant de Lagrée avait passé les premières journées de son séjour au sala; s'occupant de recevoir les autorités de la ville, les voyageurs ou les marchands passants pour en obtenir le plus de renseignements possibles. Il se décida à aller faire, à dos d'éléphant, une reconnaissance du cours supérieur du Se Banghien, et une excursion de quelques jours chez les tribus sauvages qui sont disséminées dans les forêts environnantes.
Le 3 février, la petite caravane se mit en route. Nous la conduisîmes jusqu'au bord du fleuve, et nous nous amusâmes à voir les éléphants traverser le courant, partie à gué, partie à la nage. Quelquefois leur dos entier sortait de l'eau, d'autres fois l'extrémité seule de leur trompe se montrait au-dessus des vagues, ou bien, plongeant subitement, ils disparaissaient tout entiers. Nous les vîmes aborder au rivage, se secouer et lancer de l'eau avec leur trompe. Puis ils se mirent à genoux et on leur attacha la cage sur le dos; les voyageurs y montèrent, les cornacs prirent place, et la caravane disparut au milieu des arbres de la rive.
L'excursion se fit presque entièrement dans la forêt. M. de Lagrée rencontra plusieurs villages habités par des tribus Puthaï, Sué et Khas-Duon. La campagne rappelait celle des environs d'Oubôn ; on y retrouvait des marais salants. Dans ces terres plus arides, l'arbre à résine ou mai-chic pousse en grande quantité, et les sauvages l'exploitent par places, en pratiquant intérieurement au bas du tronc des ouvertures en forme de godets où ils recueillent la résine qui coule goutte à goutte. Quand la récolte est terminée, on cicatrise la blessure avec le feu, et l'arbre en paraît peu atteint.
Je profitai du retour du commandant pour redescendre en barque jusqu'à Keng Kanien. Nous suivîmes le chenal en sondant; le courant était violent, de cinq à sept noeuds en moyenne. Tout à coup mon plomb de sonde se trouva engagé dans les rochers du fond; je rie voulus pas lâcher nia ligne; ce qui fit que notre barque tournoya et se remplit d'eau. Nous eûmes un moment d'émotion, mais nous en fûmes heureusement quittes pour la peur; mon plomb de sonde y resta, et je perdis dans la secousse l'album que j'avais apporté. Aussi le dessin du rapide que j'ai fait de mémoire est-il plutôt destiné â donner une idée des tourbillons qu'à représenter exactement Keng Kanien (voy. p. 348).
Le lendemain je fis une promenade qui devait me procurer des émotions plus douces. Le soir je cheminais en rêvant, dans le sentier conduisant à un hameau voisin; la route était bordée de grands mangliers, de tamariniers au feuillage léger, de palmiers, de grands bambous qui balançaient au vent leurs panaches. Mon attention fut éveillée par un chant accompagné d'un instrument harmonieux : je m'approchai et je vis, sous un vieux toit en ruine, une vingtaine d'hommes, paysans ou bateliers, se tenant serrés les uns près des autres; dans le fond, deux ou trois sauvages des montagnes se dissimulaient de leur mieux et osaient à peine se montrer. Au milieu étaient un chanteur et un musicien qui l'accompagnait en jouant de l'instrument laotien appelé khèn, dont les sons doux et mélancoliques rappellent les notes basses d'un hautbois joué avec une grande douceur. Quelques-uns de ces indigènes étaient déjà venus voir les Français à la ville. Ils s'empressèrent autour de moi, me firent asseoir à la meilleure place, et les musiciens reprirent leurs chants avec un nouveau zèle. Des coupes pleines de vin de riz servirent à rafraîchir les artistes ou les auditeurs altérés. Quelques-uns tenaient dans leurs mains de grosses torches qui projetaient une lueur rougeâtre sur la peau cuivrée des assistants. Le chanteur levait ses bras nus en l'air et agitait ses mains en cadence ; de temps à autre, il s'adressait à l'un des assistants, et improvisait quelque plaisanterie qui excitait les rires de l'assemblée. On applaudissait en criant et en gesticulant quand il débitait quelque propos malin. Pendant que chacun était attentif, deux femmes, l'une vieille et ridée, l'autre jeune, jolie et fort bien faite, s'étaient approchées peu à peu pour voir l'étranger; elles paraissaient prendre goût au spectacle, et elles furent bientôt près du premier rang. Tout d'un coup, le chanteur me désigne d'une main à ses auditeurs, et de l'autre indiquant les deux curieuses, leur adressa, au milieu des ricanements de la société. quelques paroles fort piquantes sans doute, car voilà mes villageoises honteuses et confuses qui s'enfuirent en courant jusque dans leur maison.
Les Laotiens aiment et comprennent la musique incomparablement mieux que leurs voisins les Annamites et les Chinois. Leur instrument le plus remarquable, particulier au Laos (voy. p. 345), se nomme khèn. Il sert ordinairement à accompagner le chant. Parfois, dans les belles soirées ou les jours de fête, on rencontre des troupes de jeunes gens qui se promènent sur les chemins, jouant ensemble ou tour à tour. Le khèn se compose d'un nombre pair de bambous accouplés, dont les noeuds ont été coupés intérieurement, et qui forment comme des tuyaux d'orgue. On en compte de dix à seize, de grandeur progressive, attachés les uns aux autres, et réunis vers le bas par un bambou plus gros qu'ils traversent perpendiculairement. Ce dernier est muni, à l'une de ses extrémités, d'une petite embouchure semblable â celle d'une cornemuse, et communique avec tous les autres. L'instrument se tient entre les paumes des deux mains qui embrassent le gros bambou, les doigts venant s'appuyer un peu au-dessus et fermer les trous dont chacuns des tuyaux est percé à cet endroit. Il résulte de cette disposition qu'on peut faire sortir autant de sons à la fois qu'il y a de trous bouchés. Pour bien remplir l'instrument, il faut déployer un souffle puissant. Aussi se contente-t-on de jouer le plus souvent une série d'accords à trois ou quatre notes, lentes et ténues, qui sortent avec beaucoup de douceur et accompagnent agréablement les chants ou récitatifs dont le rhythme est presque toujours langoureux. Il y a des instruments de diverses grandeurs : les plus petits, à l'usage des enfants, ont un mètre environ; les plus grands atteignent trois à quatre mètres, et dépassent en hauteur la plupart des salles des maisons ; on est obligé de les tenir inclinés pour s'en servir.
J'avais l'habitude, pendant notre séjour prolongé à Bassac, de m'asseoir, dans les belles soirées, sur un banc au pied d'un grand tamarinier, tout près de notre campement, et j'y passais des heures à jouer sur mon violon les airs qui me venaient à la mémoire.
Chaque fois, j'étais entouré d'un cercle d'auditeurs attentifs qui essayaient, après m'avoir entendu, de reproduire les airs qu'ils retenaient le mieux (travail souvent impossible, à cause de l'imperfection de leurs instruments ). Ce n'étaient pas les morceaux vifs et légers qui les frappaient le plus : Orphée aux enfers ou la Belle Hélène les laissaient assez froids, tandis que les motifs tristes et mélancoliques les impressionnaient parfois vivement. Plus tard, dans le cours de notre voyage, le Dr Joubert, qui avait une fort jolie voix: et moi, nous eûmes une fois le plaisir de faire venir les larmes aux yeux des femmes d'un des rois du Laos en leur chantant le Miserere du trouvère et les airs les plus émouvants de Norma.
Un de mes auditeurs les plus assidus était un étranger venu dans Bassac pour affaires, et qui ne manquait à aucune de mes soirées. Grâce à lui, je pus recueillir exactement quelques airs du pays qu'il me jouait sur une espèce de petite flûte nommée cluï, assez répandue au Laos. Les amateurs que j'avais entendus jusqu'alors variaient et agrémentaient tellement leurs morceaux, qu'il m'était impossible, au milieu de cette continuelle broderie, de démêler l'air primitif. L'artiste étranger, plus habile que ses rivaux, accentuait les airs d'une façon qui n'appartenait qu'à lui, et leur donnait un charme particulier. Aussi ai-je essayé de reproduire fidèlement dans l'air qui suit sa notation originale (voy. p. 350).
L'air primitif est suivi de deux variations. C'est, en effet, l'habitude des musiciens, qui jouent parfois des heures entières, d'improviser régulièrement, à la suite du chant principal, une longue série de variations. Ces fantaisies interminables sont le plus souvent caractérisées par l'addition au thème primitif d'une foule de notes d'agrément ou de trilles faciles à exécuter sur ce genre d'instrument. Du reste il faut bien dire, pour ne pas exagérer les talents musicaux des Laotiens, qu'ordinairement ils se contentent de jouer leurs airs dans un mouvement assez rapide, uniforme, et sans expression. Parfois les deux instruments, le cluï et le khèn, se réunissent, l'un en jouant le chant, l'autre par une série d'accords cadencés formant l'accompagnement. Le duo n'est pas désagréable. Du reste, le lecteur pourra en avoir une idée approximative en supposant joué par un flageolet et un harmonium en sourdine, l'air que je reproduis ici d'après mon artiste distingué de Bassac et un excellent joueur de khèn qu'il m'amena un soir (voy. p. 351 ).
Je reprends maintenant mon récit au point où je l'avais laissé avant cette digression sur l'art musical et sur les musiciens du Laos, et je reviens à la soirée dont je me trouvais l'auditeur inattendu. La nuit était déjà avancée ; nos musiciens terminèrent la séance, et comme il était trop tard pour retourner à la ville, quelques-uns des assistants me conduisirent à la pagode du village. A mon arrivée, un bonze qui veillait encore m’offrit une natte et un petit coussin de bois pour y reposer ma tête. La pagode était occupée déjà par d'autres voyageurs qui dormaient dans un coin étendus sur le Plancher. Le bonze se retira, et je ne tardai pas à m'endormir à côté des compagnons que le hasard me donnait.
Ce n'était pas la première fois que je couchais dans une pagode ; combien de fois encore devais-je passer les jours et les nuits à l'abri de ces toits hospitaliers pendant la suite de notre expédition ? Dans ces pays, où les voyages sont peu fréquents, il n'existe ni hôtels ni auberges. Les étrangers n’ont pour refuge que les salas, construits exprès pour eux dans les villes et les grands bourgs, ou les pagodes dans les petits villages.
C'est là qu’ils habitent pendant leur séjour. Dans les villes commerçantes, outre le sala, certaines pagodes sont particulièrement affectées au service des voyageurs, tandis que les autres demeurent réservées au culte. C'est dans celles-ci que les fidèles viennent de préférence accomplir leurs devoirs religieux. Il y règne constamment un profond silence et une demi-obscurité plus propres au recueillement et à la prière.
Dans les hameaux, il n'y a généralement qu'une pagode : les voyageurs s'y rendent directement, et ils ont si peu de besoins. que cela vaut pour eux le meilleur hôtel. Les bonzes accueillent tous les arrivants avec une égale cordialité, sans leur demander ni qui ils sont, ni où ils vont, ni ce qu'ils veulent : sans s’inquiéter de connaître leur nationalité, leur religion, leur position sociale. Dès qu'un étranger a mis le pied dans la pagode, il est chez lui : il y mange, il y fume, il y dort, en un mot il y vaque à toutes les occupations de sa vie habituelle avec autant de liberté que sil était dans sa propre maison. Il semble qu'aussitôt entré, il soit sous la protection tutélaire du Bouddha et obtienne sa part du respect dû à son divin protecteur.
Cette hospitalité si complète offerte par les bonzes au nom et pour ainsi dire à la place du Bouddha luimême, ma toujours paru l'un des traits les plus caractéristiques des moeurs religieuses de ces pays. Nous avons pendant le cours de notre longue marche demandé l'hospitalité dans plus de cent pagodes : que nous fussions seuls ou nombreux, bien portants ou malades, que nous séjournions une nuit ou plusieurs, toujours nous trouvions même accueil, même bienveillance et même empressement. Notre présence ne paraissait rien déranger dans les occupations habituelles des bonzes. Nous nous efforcions de gêner le moine possible l'accomplissement de leurs cérémonies simples et touchantes. Mais s'il arrivait parfois quelque voyageur outrepassât les bornes d'une juste retenue, ils laissaient passer le fait inaperçu et donnaient rarement aucune marque d'impatience. D'ailleurs plus nous avançâmes dans notre voyage, et plus nous eûmes d'occasions d'admirer la tolérance religieuse à ces peuples. On peut dire qu'elle est absolue chez les bouddhistes laotiens, et cela est d'autant plus à remarquer que leur sentiment religieux est fort développé et qu'ils semblent tous très-attachés à leur culte. Chez leurs voisins les Chinois la tolérance est aussi complète, mais elle est de plus alliée à une indifférence religieuse extraordinaire: nous pourrons en citer plus tard des exemples remarquables.
Aussi avions-nous peine à comprendre comment ces populations si patientes peuvent ètre amenées à exercer contre les missions européennes des actes de persécutions sanglantes dont le récit vient trop souvent nous affliger. Nous en causions fréquemment entre nous; partagés d'opinions sur cette grave question à notre départ de Saïgon, la succession des faits nous passaient sous les yeux avait fini par nous mettre tous d'accord. En présence des contrastes dont nous étions frappés, nous ne pouvions nous empêcher de reconnaître que sous le rapport de la tolérance, la comparaison est entièrement à l'avantage des prêtres du Bouddha.
Le commandant de Lagrée nous a raconté à ce sujet une petite anecdote bien simple, à laquelle je n'ajouterai aucune réflexion.
Dans une ville du Cambodge où il avait séjour plusieurs mois, il avait fait la connaissance du chef bonzes d'une pagode en renom. C'était un vieillard érudit, affable et vénéré dans la contrée. M. de Lagrée passait souvent des heures entières à l'interroger et à s’instruire près de lui sur les moeurs, la religion et les antiquités du pays. Parfois en allant lui rendre visite il lui arrivait de se rencontrer avec un missionnaire établi dans la même ville, homme de science et de valeur. Le vieux bonze les recevait tous deux avec la plus grande cordialité, il s'empressait de leur faire les honneurs de sa pagode et de sa petite maison bâtie à coté. Mais soit par distraction, soit pour toute autre cause, le missionnaire ne mettait guère le pied dans la pagode sans avoir le chapeau sur la tête; la pipe à la bouche, et il ne se gênait pas pour cracher, causer à haute voix et rire avec éclats. Son hôte ne semblait pas y faire la moindre attention. M. de Lagrée s'absenta quelques semaines; puis, rentrant à la ville, il reprit. le cours de ses études et de ses visites à la pagode. Pendant quelque temps il n'y vit plus le missionnaire, dont l'absence laissait un vide, dans les entretiens d'autrefois. Il en demanda la raison au vieux bonze. Celui-ci lui répondit d'une voix grave, mais sans amertume. qu'il s'était présenté chez le missionnaire et lui avait demandé à visiter sa petite église, mais qu'à sa grande surprise et à son profond chagrin sa demande avait été accueillie par un refus méprisant. Depuis lors leurs relations avaient cessé complètement.
Après avoir passé la nuit dans la pagode, j'en partis le matin pour Kémarat. En revenant je remarquai sur le bord du sentier une charmante petite hutte, habitation d'un pauvre Laotien. véritable nid d'oiseau,. supportée par quelques piquets, perdue au milieu d'arbres fruitiers de toutes sortes : un grand manglier, un tamarinier couvert de gousses de fruits, des bananiers en fleurs, des palmiers d'espèces variées, cocotiers, palmiers à sucre, coryphas aux feuilles immenses, arèquiers, aux troncs desquels s'attachaient de longues tiges de bétel. Des plantes grimpantes s'étalaient sur le toit et couvraient un hangar à l'abri duquel la famille travaillait à confectionner de petits engins en minces lames de bambou pour pêcher dans les rizières.
L. DELAPORTE.
(La suite à la prochaine livraison.)