LE TOUR DU MONDE : Vol XXII-1870 pages 353-378
Le docteur Thorel découvrant des orchidées épiphytes
VOYAGE D'EXPLOITATION EN INDOCHINE.
TEXTE INEDIT PAR M. FRANCIS GARNIER, LIEUTENANT DE VAISSEAU,
ILLUSTRATIONS INEDITES D'APRÈS LES DESSINS DE M. DELAPORTE, LIEUTENANT DE VAISSEAU.
1866-1867-1868
V (suite).
Une famille d'affranchis. - Petit drame. - Départ de Kémarat. - Rapide. - Navigation en eau calme. - Bau Moun. - Muong Mai
Peunom. - Extérieur et intérieur du monument. - Histoire d'Alevy.
(Texte par M. L Delaporte.)
Je m'approchai, je liai conversation avec les habitants de la cabane, et ils m'eurent bientôt conté toute leur histoire. C'était une famille d'esclaves affranchis, transformés en propriétaires laotiens, et vivant heureux dans leur petite maison. On les reconnaissait d'ailleurs à leurs oreilles largement percées et à leur couleur se rapprochant de celle de la suie, moins rouge que celle des Laotiens de la ville; car on rencontre quelquefois dans la campagne des paysans dont la peau est presque aussi sombre que celle des nègres.
Les affranchis que j'avais devant les yeux, bien que vêtus et coiffes à la manière laotienne, conservaient le type des sauvages des montagnes de la rive gauche du Mékong, d'où ils étaient originaires. Après de longues années de fidèles services, leur maitre leur avait rendu la liberté et fait cadeau du petit coin de terre sur lequel je voyais leur case construite, et dont le produit; joint à celui de leur pêche et de leur chasse, suffisait à tous leurs besoins.
Pendant notre long séjour au Laos, je n'ai rien retrouvé de semblable à ces tristes scènes d'esclavage qui nous avaient si vivement émus à Stung Treng et dans le Cambodge ; rien qui m'ait rappelé ces barques chargées de malheureuses créatures humaines enchaînées, que des marchands d'esclaves, atroce engeance, venaient d'acheter dans les montagnes des bords du Se Cong et emmenaient au marché de Pnom Penh, en les accablant de mauvais traitements pour les habituer sans doute à leur nouvelle condition. Puisse une plaie si horrible disparaître bientôt d'une contrée sur laquelle la France exerce les droits de protectorat ! Au Laos, les esclaves n'ont le plus souvent rien qui puisse les distinguer des indigènes. Ce sont plutôt des domestiques que des esclaves, ils font partie de la maison. La loi règle les peines que peut leur infliger le maître, et punit sévèrement celui qui outrepasse ses droits. Si l'esclave commet une faute grave, il est traduit devant le tribunal qui le juge. En somme, en dehors de la privation de la liberté, ils ne semblent pas malheureux et leur condition diffère peu de celle de la plupart des habitants du pays.
Lorsque j'arrivai au sala, mes compagnons venaient d'achever leur déjeuner. Ils étaient encore tous réunis, les uns déjà au travail, les autres fumant quelques unes de ces grosses cigarettes que les indigènes roulent dans des feuilles de bananier, et qu'ils portent souvent comme ornement dans le large trou pratiqué dès l'enfance au bas de leur oreille. A peine étais-je assis, que nous entendîmes un grand bruit et des vociférations. Tout à coup un homme à peu près nu et tout sanglant se précipita dans la cour par la barrière ouverte, et vint se jeter à nos pieds en implorant notre protection. Presque en même temps nous vîmes arriver une troupe de Laotiens armés de bâtons et de pierres; ils s'arrêtèrent sur le seuil de notre porte à la vue du malheureux dont nos docteurs s'étaient déjà approchés pour examiner ses blessures.
On nous eut bientôt raconté le petit drame qui s'achevait sous nos yeux.
A peu de distance du sala, s'élevaient au milieu d'un jardin les bâtiments d'habitation du gouverneur de Kémarat. Ce haut personnage était pour le moment en route vers Bankok, où l'avaient appelé les ordres de son souverain afin d'y régler quelques affaires de la province. Pour voyager plus rapidement, il avait laissé dans sa maison la plus grande partie de sa suite habituelle, ainsi que toutes ses femmes. Pendant l'absence du mari, l'une de ces dames avait été obsédée par les importunités d'un mauvais sujet qui avait osé la menacer. La dame prévint les amis du gouverneur, qui s'embusquèrent, attendirent le téméraire, l'assaillirent et le poursuivirent jusqu'à notre porte.
Quelques mandarins, arrivés sur ces entrefaites, nous firent comprendre que nous avions tort de nous occuper d'un si grand coupable et de lui témoigner un intérêt dont il n'était pas digne. Le malheureux faisait pitié à voir, il perdait du sang et s'affaiblissait de plus en plus. Le commandant de Lagrée leur répondit que la première chose à faire était de donner au blessé les soins que réclamait son triste état. Plus tard ils pourraient, s'ils le désiraient, le faire punir suivant les lois du pays.
Les acteurs et les spectateurs de la scène se retirèrent, sans trop comprendre et même en maugréant un peu. Bientôt après, nous vîmes arriver le père et la mère du blessé. Les pauvres gens ne savaient comment nous remercier de ce que nous avions fait pour leur fils alors que tout le monde était irrité contre lui; et pendant le peu de temps que nous passâmes encore à Kémarat, ils ne cessèrent, malgré nos refus, de nous apporter les seules richesses qu'ils eussent à nous offrir, les meilleurs fruits de leur jardin, les plus beaux poissons du fleuve.
Le matin du 14 février, nous faisions nos adieux aux autorités et nous nous disposions à quitter Kémarat. On nous avait apprêté six grandes barques, et, outre nos bateliers ordinaires, nous n'emmenions pas moins de quatre-vingts hommes pour nous aider à franchir une dernière ligne de rochers qui barre le fleuve à une lieue en amont de la ville.
Absorbé désormais, en l'absence de M. Garnier, par le soin des chronomètres et par le tracé du cours du fleuve, j'ai remis au docteur Joubert la tâche importante de surveiller les bagages. Il faut le voir debout, sur le haut de la rive, donnant ses ordres, comme un général, à la troupe des indigènes qui obéissent en courant, tant sa belle prestance leur impose de crainte et de respect. On sait en effet que chez les orientaux l'embonpoint et la haute taille sont regardés comme des faveurs des dieux; l'homme qui possède ces précieux avantages leur semble désigné tout naturellement pour le commandement, et chacun se soumet à lui comme par instinct.
Partis vers le milieu du jour, nous campons le soir en plein lit du Mékong, et nous passons la nuit sur des blocs de grès qui font partie du rapide. Nous entendons près de nous le fleuve mugir en se brisant sur les rochers. Le courant est d'une extrême violence, les rocs, couverts d'écume, sont inabordables. Impossible de trouver un seul passage où nous puissions remonter dans nos barques. Aussi dès le matin sont-elles déchargées des bagages que les indigènes vont avoir à transporter jusqu'à l'endroit où le fleuve redeviendra praticable. Puis nous halons successivement toutes nos pirogues vides en suivant un petit chenal naturel large de quelques mètres, hérissé de rochers, et dans lequel l'eau court en formant une succession de rapides et de cascades. Toute la journée est employée à cette pénible besogne, et c'est seulement au coucher du soleil que nous pouvons congédier le supplément de travailleurs que nous avaient donnés fort à propos les autorités de Kémarat.
Au-dessus de ce dernier rapide, le fleuve redevient magnifique. Il coule sur une largeur de deux mille mètres dans une plaine immense, riche terrain d'alluvion couvert de la végétation la plus puissante. Nous rencontrons bientôt quelques îlots verts, aux berges garnies de plantations de coton ou de tabac. De la rive gauche nous passons à la droite, et nous nous engageons dans un bras étroit qui abrège notre route. Des deux côtés, les grands arbres surplombent sur nos têtes; penchés vers le fleuve, les palmiers. les lianes et les bouquets de bambous s'entre-croisent et, forment des masses de verdure qui étincellent au soleil. Quelle vie, quelle lumière dans cette nature tropicale ! Que nous tournions nos regards ou sur l'eau du fleuve qui scintille, ou sur le sable enflammé du rivage, ou sur la végétation inondée de soleil, nous sommes éblouis, Qui n'a vu ces merveilleux effets de lumière ne peut se les figurer. Les couleurs les plus vives, les plus tranchantes, s'encadrent naturellement et s'harmonisent dans ces splendides paysages. Les luxuriants tableaux de la nature sont encore plus brillants et plus complets lorsque aux jours de fête les indigènes se promènent dans les campagnes vêtus de pièces de soie aux nuances les plus éclatantes et les plus variées.
Nos barques naviguent maintenant dans une eau calme, les bateliers pour se délasser quittent leurs grandes perches en bambou dont le maniement est si pénible et se mettent aux rames.
Pendant que nous avançons le long du rivage, une troupe de petits singes aux couleurs bizarres descend de branche en branche jusqu'à terre et nous amuse par ses sauts et ses gambades. Ils ont le poil gris et le visage noir ; une grande barbe blanche va d'une de leurs oreilles à l'autre. Aucun de nous n'a la pensée de décharger son fusil sur ces innocents animaux dont la chair ne procure qu'un médiocre régal : nous gardons notre poudre pour de meilleures occasions. Bientôt nous approchons d'un hameau; la troupe folâtre s'arrête alors et rentre dans la forêt.
Le lendemain, avant le jour, nous nous remettons en route : nous avançons rapidement quand nous voyons notre première barque s'arrêter, puis nos bateliers sauter dans l'eau et s'avancer sur la grève. Ils ont aperçu le cadavre d'un jeune cerf étendu sur le sable. Tout autour de larges traces attestent le passage du tigre qui l'a tué quelques heures auparavant lorsqu'il venait se désaltérer au fleuve. Pendant la saison sèche, l'eau devient si rare que les animaux de la forêt accourent de plusieurs lieues pour boire. Le tigre se met alors en embuscade dans les passages les plus fréquentés et fait ainsi sans peine une chasse abondante. Quelquefois il abandonne sa proie à peine entamée. Aussi nous est-il arrivé fréquemment de faire de pareilles trouvailles. Nous devons même l'avouer, le gros gibier que nous avons mangé dans ces parages était plus souvent abattu par le tigre que par nous-mêmes. Il ne faudrait pas croire en effet que la chasse fût facile pour nous qui n'avions pas l'attirail nécessaire à des chasseurs de profession ; aussi le plus souvent nous nous contentions de décharger notre fusil sur le gibier que le hasard faisait passer à notre portée. Tout animal qui n'était pas tué sur le coup était perdu. Comment l'atteindre sans chiens dans ces grands bois pleins de fourrés impénétrables et dont on ne voyait jamais la fin ?
Notre récit, en effet, se passe pour ainsi dire dans une seule et interminable forêt. Nous y sommes entrés dans le Cambodge, et nous n'en sommes sortis qu'en mettant le pied sur la terre de Chine, dix-huit mois plus tard. Plaines, collines, montagnes, étaient partout couvertes d'une végétation tropicale. Faisions-nous l'ascension d'un sommet élevé, nous découvrions tout autour de nous de vastes horizons d'un vert sombre; souvent on n'y distinguait aucun lieu habité. D'autres fois les villages et les rizières qui les entouraient ne paraissaient que de petits îlots perdus au milieu d'un immense océan de verdure. La surface cultivée n'est rien en comparaison de l'étendue envahie par les bois. Quelle carrière ouverte aux colonisateurs que cette terre qui pourrait facilement nourrir le centuple de ses habitants .
Le 22 février, à onze heures du matin, nos barques s'arrêtaient sur la rive droite du fleuve en face de l'embouchure d'une large rivière, le Sé Bangfay. Nous apprimes plus tard que ce cours d'eau descend des hautes montagnes calcaires qui s'étendent un peu plus haut entre le fleuve et la Cochinchine. Au dire des indigènes, il disparaît pendant quelques lieues de son cours, s'enfonçant au-dessous d'une de ces montagnes pour ne reparaître que de l'autre côté de la masse de rochers.
Nous gravîmes un escalier ou plutôt une échelle de cinquante pieds de haut, appuyée sur la berge à pic. A droite et à gauche du débarcadère, quelques cases soigneusement construites formaient un petit village d'une apparence plus riche qu'à l'ordinaire. Perpendiculairement au fleuve une étroite avenue se perdait à travers une multitude de palmiers. En suivant des yeux sa direction on apercevait dans le lointain, au milieu des arbres. le sommet d'une haute pyramide surmontée d'une flèche dorée, et en effet, bientôt après nous arrivâmes près du monument de Peunom, sanctuaire révéré dans une grande partie du Laos et dont on nous avait parlé dès Bassac.
Quelle que fût mon impatience, il me fallut d'abord faire l'observation habituelle de midi, après quoi je me hâtai de rejoindre mes compagnons, qui avaient déjà commencé leur visite. On nous avait tant vanté la beauté du monument et son antiquité perdue dans la nuit des temps, que nous avions espéré rencontrer à Peunom une de ces merveilleuses ruines khmers si nombreuses au début de notre voyage. Malheureusement cet espoir fut déçu, et nous nous trouvâmes en face d'un édifice de construction inférieure et d'origine relativement moderne. Cependant cette haute pyramide s'élevant au milieu d'une foule de clochers et de flèches élégantes. environnés de cocotiers penchés, de légers aréquiers et de grands palmiers droits comme des colonnes, présentait sous le ciel embrasé un coup d'oeil d'ensemble imposant et pittoresque.
Le monument se compose., au centre, d'une grande pyramide massive, à base carrée, très-haute et très-élancée. Son sommet se termine par une flèche portant une suite de petites couronnes métalliques garnies de clochettes. Jadis toute la pyramide était dorée. Elle est entourée d'une triple enceinte de murs parallèles à chacune de ses faces, et ornés de moulures représentant des feuilles d'arbre ou des arabesques. Chaque enceinte a trois portes avec clochetons et encadrement, Dans l'espace compris entre les murailles, sont construits sans ordre une foule de petits monuments également terminés par des flèches garnies de clochettes. Ces tombeaux s'élèvent sur l'emplacement où ont été déposées les cendres de quelque saint personnage. Dans l'axe de la pyramide, à l'orient et à la hauteur de la troisième enceinte, une pagode toute neuve a été bâtie selon le dernier style siamois. Elle est entourée d'une colonnade légère. Son toit, à cinq étages superposés, se recourbe aux extrémités ; toutes les arêtes sont couvertes de dentelures en petits ouvrages de terre cuite, et terminées par des pointes hardiment relevées vers le ciel, Ce temple est situé sur l'emplacement d'un autre trèsancien qui était tombé en ruines. On y entre; à chaque bout, par une double porte en bois remarquablement sculptée et représentant des personnages ou des animaux symboliques.
Cette première inspection terminée, je fis choix d'un point de vue favorable et je m'y installai avec mes crayons pour toute la journée. La pagode avait un air de fête. Tout autour étaient plantés de longs bambous portant à leur sommet de minces flammes de couleur qui ondulaient au gré du vent. De nombreux pèlerins, vêtus de leurs plus beaux costumes, se promenaient, faisaient leurs stations aux tombeaux des principaux saints, s'agenouillaient et priaient en brûlant des cierges. Quelques-uns collaient sur la pyramide des feuilles d'or en offrande. Des bonzes drapés dans leurs pièces d'étoffe jaune, quelques bonzesses, reconnaissables à leur tête rasée et à leur costume blanc, étaient agenouillés çà et là et semblaient abîmés dans de pieuses méditations. Pendant que j'étais tout à mon dessin, le commandant de Lagrée mesurait et prenait le plan du monument. Un examen plus attentif nous fit bientôt remarquer un détail qui nous avait échappé d'abord.
Les faces de la pyramide étaient formées d'un revêtement de briques épaisses et artistement moulées; qui avaient tant de fois été chargées d'enduits de toutes sortes qu'on avait peine à y démêler quoi que ce fût.
Cependant une face, beaucoup mieux conservée que les autres, gardait encore quelques traces de la dorure primitive. Au milieu, les briques encadraient une porte à deux battants couverte d'arabesques, et entourée de moulures représentant des fleurs ou des ornements de fantaisie. A droite et à gauche, des moulures verticales figuraient des pilastres sculptés, et sur les deux panneaux, au milieu d'arabesques. quatre sujets principaux se détachaient, représentant des rois ou des dieux montés sur des chevaux au galop, des éléphants ou des chars, et suivis de gens armés ou de serviteurs portant au-dessus de leurs têtes des parasols à plusieurs étages. Le soubassement était orné de petites figures bizarrement accroupies en forme de cariatides. Au-dessus de la porte, une divinité semblait recevoir les hommages de lions et d'hommes agenouillés des deux côtés. Au premier étage, où la même décoration se répétait, deux princes, supportés par deux animaux fantastiques, se faisaient face, ressortant au milieu d'arabesques à moitié effacées. Cette découverte importante nous prouvait d'une façon indiscutable l'antiquité du monument primitif de Peunom.
La plupart des ruines que nous devions retrouver plus tard au Laos ne remontent qu'à des époques beaucoup plus récentes. A peine Pourrait-on assigner avec certitude aux plus anciennes d'entre elles une existence de trois ou quatre siècles. Elles permettent de suivre, tant au Laos que dans le royaume de Siam, et particulièrement à Ajuthia, son ancienne capitale, les différentes transformations par lesquelles a passé l'architecture siamoise. Les monuments en belle brique moulée constituent la transition entre le vieil art khmer et l'art nouveau. Dans la période moderne, on ne trouve plus qu'une imitation grossière des modèles laissés par la race disparue. Puis, s'épurant peu à peu, se perfectionnant et se combinant avec l'art chinois auquel elle emprunte les toits élevés et recourbés des pagodes, cette imitation, complètement transformée, a fini par acquérir l'originalité et, la perfection qu'on admire surtout dans les monuments de Bankok, capitale actuelle du royaume. Ces édifices, presque tous religieux, sont d'une élégance remarquable. Le temple proprement dit n'est qu'un prétexte pour construire, au milieu des jardins, une multitude de pyramides, tours, flèches de toutes sortes, de toutes grandeurs, tantôt éparses, tantôt groupées suivant des plans symétriques et artistement conçus. Quelquefois les monuments sont imposants par leur masse, comme la grande pyramide de Wat Chang qui domine toute la plaine de Bankok, s'élevant bien au-dessus des plus hauts palmiers, et une autre immense pyramide encore inachevée, à laquelle travaillaient, quand je la vis, un nombre infini d'ouvriers : je ne pouvais la regarder sans penser à la tour de Babel.
Le plus souvent ces constructions n'atteignent pas des dimensions si considérables et tirent leur principal mérite des ornements parfois baroques, mais presque toujours d'une forme très-agréable, dont ils sont couverts et même surchargés. Malheureusement tous pèchent par un défaut commun, c'est-à-dire le peu de solidité des matériaux qui entrent dans leur construction : la chaux, la brique et le bois. Les charpentes des pagodes, sculptées avec art, forment la partie la plus remarquable des temples, et c'est là que les architectes siamois semblent avoir déployé le plus de talent. Les toits étagés se recourbent avec grâce; ils sont ordinairement couverts de briques vernissées aux couleurs vives, représentant des dessins variés, et ils s'harmonisent admirablement avec la grande lumière et la végétation propres à ces contrées. Leurs légères colonnes, leurs mille flèches dorées, leurs ornements à jour, leurs courbes relevées et ondulées comme des queues de dragon, rivalisent de grâce et de légèreté avec les tiges élancées et les panaches gracieux des palmiers qu'elles dépassent souvent en hauteur. Les artistes siamois sont incontestablement parvenus à créer une architecture originale et d'une beauté remarquable. Et pourtant quelle différence entre ces constructions élégantes, mais d'un art pour ainsi dire secondaire et vouées à une prompte destruction, et les merveilleux restes des anciens monuments cambodgiens qui portent depuis tant de siècles et qui longtemps encore porteront à leurs descendants les témoignages d'un art dont la magnificence n'a jamais été dépassée
Mais revenons à la pagode de Peunom. Nous en visitâmes l'intérieur. Les murailles sont couvertes de fresques semblables à celles de la plupart des pagodes de Bankok, et figurant les sujets les plus divers, mystères religieux, combats singuliers, grandes batailles, palais célestes, jardins du séjour des bienheureux, dieux ou mandarins en promenade, enlèvements de princesses, supplices infernaux, lions, tigres, éléphants, rhinocéros, dragons, monstres marins et une foule d'autres animaux fantastiques. Nous remarquâmes particulièrement de chaque côté de la porte d'entrée deux figures représentant un seigneur du seizième siècle et sa femme en grand costume; on nous assura que cette peinture n'était que la reproduction d'une autre plus ancienne de la vieille pagode. L'original avait été offert par un ambassadeur hollandais envoyé vers 1641 en mission à la ville capitale de Vien Chan, située un peu plus haut sur le fleuve, et les bonzes l'avaient soigneusement conservée en souvenir de son passage.
La nuit arrivait, nous rentrâmes au sala près du fleuve. Après diner, nous devisions en avalant quelques gorgées d'une infusion destinée sur la foi de notre botaniste à nous rappeler le thé, et sucrée avec une espèce de mélasse noire tirée du borassus, et décorée du titre pompeux mais assez menteur de sucre de palmier. Tout à coup la porte s'ouvrit doucement et dans la pénombre se glissa une forme vague surmontée d'un crâne fraîchement. rasé. Nous regardions avec surprise ce fantôme enveloppé des pieds à la tête dans une grande pièce d'étoffe blanche, lorsque le voile tomba, et nous partîmes spontanément d'un éclat de rire en reconnaissant ainsi accoutré notre interprète laotien Alevy qui nous avait quittés trois jours auparavant pour nous devancer à Peunom, où il avait, disait-il, de graves devoirs religieux à remplir.
Il se tenait dans un coin du sala, les yeux timidement baissés, moitié souriant, moitié honteux. Nous nous aperçûmes alors qu'il avait la main gauche enveloppée d'un linge sur lequel paraissaient quelques taches de sang. M. de Lagrée le questionna : il lui répondit d'une voix douce -et le sourire sur les lèvres. Sa figure naïve avait une expression singulière, il semblait en extase. Nous eûmes bientôt l'explication de ce mystère. Mais pour le faire comprendre au lecteur, il est nécessaire de lui donner quelques détails sur les antécédents de ce jeune fanatique.
L'histoire d'Alevy était un véritable roman. Tout jeune, il habitait avec sa famille dans le haut du cours du Mékong sur la frontière du Laos birman. Son père ayant perdu sa femme et. tous ses autres enfants, prit l'habit de bonze, le fit prendre à son fils, et tous deux un bâton à la main partirent comme nos anciens pèlerins pour visiter les lieux sacrés du Laos. Ils descendirent le fleuve, faisant halte à chaque village, vivant d'aumônes et logeant à la pagode, dans la forêt ou sur le rivage. Se trouvait-il sur leur passage un sanctuaire vénéré ou un bonze célèbre, ils s'arrêtaient quelques jours ou même quelques semaines, puis repartaient pour continuer leur pèlerinage. Parfois ils se joignaient à des caravanes de voyageurs, d'autres fois ils poursuivaient seuls leur route, errant à l'aventure. Lorsqu'un cours d'eau leur barrait le passage, ils se construisaient, avec des bambous coupés dans la forêt, un radeau et traversaient la rivière ou descendaient le courant. C'est ainsi qu'ils avaient passé une partie des rapides si dangereux du fleuve, bravant les plus redoutables périls avec une insouciance qu'une foi digne des anciens temps et une confiance illimitée dans la protection du Bouddha pouvaient seules expliquer.
Dans ces longues pérégrinations, le jeune Alevy avait beaucoup vu et beaucoup appris, mais tous ses souvenirs d'enfant étaient bien confus, et il était difficile d'en tirer quelque renseignement sérieux. Cependant il avait rapporté de ses voyages une espèce de langage universel au moyen duquel il parvenait à se faire comprendre des différentes tribus que nous rencontrions sur notre route. Un jour, au milieu du pèlerinage, le père d'Alevy tomba malade dans une petite pagode, et au bout de quelques semaines il y mourut. On offrit au fils de le garder dans le village, mais bientôt il s'ennuya et continua seul son voyage. Ce fut alors qu'il arriva à Peunom, où il séjourna longtemps chez un vénérable bonze dont il nous avait parlé quelquefois et. dont il avait gardé un religieux souvenir.
Après son premier passage à Peunom, Alevy avait continué son voyage et descendu le Mékong jusqu'à la ville de Compong Luong, où résidait alors le roi du Cambodge. Pendant son séjour, sa jeunesse, sa bonne mine et l'intérêt qui s'attache aux gens qui viennent de loin, lui avaient bientôt gagné l'amitié de la reine mère. Elle l'avait nommé bonze de son choix dans une pagode qu'elle même avait fait construire sur ses vieux jours; quel changement et que d'Honneur pour le jeune et aventureux pèlerin de la veille ! Cependant Alevy était devenu homme; un beau jour les charmes d'une jeune fille de la ville le séduisirent, il renonça à la robe jaune et se maria Mais au bout d'un an son humeur voyageuse, excitée peut-être par des malheurs privés, le reprit. Le commandant de Lagrée l'avait vu à la cour du roi du Cambodge et l'avait souvent interrogé sur ses voyages. Pensant qu'il pourrait nous être utile, il lui proposa de retourner avec nous aux lieux où il avait passé son enfance et qu'il désirait vivement revoir. Le jeune homme accepta avec joie. Il dit adieu à sa femme en lui rendant la liberté et partit avec nous. Une fois sortis du Cambodge, nous traversâmes des contrées où les femmes ont une réputation de beauté relative bien méritée. Alevy, redevenu libre. ne resta pas insensible à leurs attraits et se remaria plusieurs fois selon les coutumes du pays dans les villes où nous séjournions. Cette inconstance extrême, si semblable à la licence, eut son châtiment : sa santé s'altéra. Rentré en lui-même et pénétré de repentir Alevy résolut de se purifier. C'était dans cette intention que, gagnant sur nous trois jours d'avance, il était allé au célèbre sanctuaire de Peunom, qui lui semblait le lieu le plus propice à l'accomplissement de ses desseins. Arrivé là, il se fit raser la tête, revêtit la robe des bonzes, et après avoir passé une nuit en prières. il se rendit près du plus vieux bonze de la pagode pour le consulter sur une pensée que le Bouddha lui avait suggérée et qu'il voulait mettre à exécution. Le cas était nouveau et embarrassant ; toutefois le vieillard, après quelques instants de réflexion, lui avait répondu ces simples paroles : « Mon fils, fais selon ton cur. » Alors le coupable repentant n'avait plus hésité. Il s'était rendu dans une chapelle tout près de la grande pyramide, et là sur un petit autel, devant une vieille statue du Bouddha, il s'était d'un seul coup de couteau tranché l'extrémité d'un doigt de la main gauche. Ce sacrifice expiatoire lui avait rendu le calme de la conscience. Plein de foi, il paraissait heureux. Le commandant de Lagrée lui reprocha doucement de lui avoir caché son dessein et chercha à lui faire comprendre que le meilleur moyen de réparer ses fautes n'était pas de mutiler son corps, mais de changer de conduite. Alevy feignit de reconnaître qu'il avait tort et probablement continua à s'applaudir au fond du coeur du moyen héroïque par lequel il avait expié ses erreurs.
Lakon. - Panorama des montagnes - Une colonie annamite. - Excursion aux montagnes de marbre. - Le grand cirque et les grottes. - Vin de palmier. - Fresques laotiennes. - Le docteur Thorel court un danger. - Excursion dans la forêt.
Notre séjour à Peunom dura quelques heures à peine. Au lever du soleil, nous retournâmes faire une dernière visite au monument, puis nous revînmes à nos barques. Dans l'immense plaine que traverse le Mékong, aucun rocher ne s'oppose plus à son cours ; il s'est creusé un lit suivant une ligne droite du nord au sud. Aussi du haut de la berge élevée à vingt mètres au-dessus de la plage, nous n'apercevions aucun rivage dans la direction du cours du fleuve qui se prolongeait jusqu'à l'horizon comme un lac sans fin. Le soleil montant et les vapeurs du matin s'étant dissipées pendant que nous faisions nos préparatifs de départ nous fûmes tout surpris d'apercevoir, dans le nord. des formes bleuâtres à peine visibles qui nous semblèrent être quelque effet de mirage ou des nuages bizarrement découpés ; on eût dit de vieilles ruines de fortifications du moyen age, tours élevées, toits arrondis ou en pointe, murailles en partie écroulées. Les indigènes nous dirent que nous avions devant les yeux les montagnes de Lakon, au pied desquelles nous arriverions le lendemain. Il nous était difficile de croire à l'existence de pareilles montagnes dont les formes invraisemblables devaient nous étonner de plus cri plus à mesure que nous en approcherions. En effet, en continuant à remonter. nous voyions se dessiner davantage des profils étranges. tantôt verticaux ou même surplombants, tantôt découpés comme d'immenses créneaux ou des dentelures fantastiques. Ces énormes rochers de marbre de différentes nuances ont dû être chassés par quelque convulsion de la croûte terrestre ; ils sont sans doute sortis tout d'une pièce en se frayant difficilement un passage à travers les roches de grès qui forment le sous-sol du pays.
A l'endroit où le fleuve rencontre ces masses prodigieuses, il est obligé de faire un léger coude. Nous y arrivâmes à la fin de la deuxième journée, et nous vîmes alors se dérouler sur la rive droite au milieu du feuillage, la longue file des cases de la ville importante de Lakon. La plage était garnie de barques de commerçants et de pêcheurs; de grands filets suspendus en ligne à des bambous séchaient au grand air. De petits abris pour les voyageurs, des piles de bois et de marchandises, des radeaux chargés donnaient aux abords de la ville une animation à laquelle nous n'étions pas accoutumés. Nous achevâmes assez tard de décharger nos barques, et nous fîmes porter nos bagages au sala dans lequel nous allions loger; il était construit sur la rive, au-dessous d'un grand manguier qui le couvrait de ses rameaux. Quand l'opération fut terminée, nous nous étendîmes sur le plancher, nous réservant de faire plus ample connaissance avec la ville le lendemain matin.
Au point du jour, nous fûmes réveillés par le bruit du gong de la pagode voisine. Déjà un certain mouvement régnait sur la plage et dans la ville. Quelques curieux se groupaient autour de notre sala. Un grand sac de riz, des fruits, du poisson et quelques tranches de buffle desséché au soleil, nous arrivèrent, envoyés par le mandarin chargé provisoirement de pourvoir à nos besoins. Profitant de la fraîcheur du matin, nous fîmes alors une longue promenade d'un bout à l'autre de la ville, qui nous sembla riche et populeuse. Les pagodes y étaient nombreuses et les cases bien construites, les habitants respiraient l'aisance, les jardins étaient verts et bien entretenus. Derrière la ville, dans un terrain vague sur le bord des rizières, quelques compagnies de voyageurs campaient sous des arbris en feuillage. Nous revînmes de notre promenade par la rue principale, jolie route longeant la rive et abritée presque sur tout son parcours par les arbres et les plantes grimpantes des jardins qui la bordent. De là, en jetant les yeux du côté du fleuve, nous apercevions à travers chaque échappée la plage de sable, l'eau calme, les forêts de la rive opposée et au-dessus le long panorama des montagnes de marbre se développant. à perte de vue Au coude du fleuve, il y avait aussi sur l'autre rive un hameau de pêcheurs..
A notre retour, nous trouvâmes les abords du sala littéralement encombrés de curieux et de visiteurs, tout ce que le beau sexe de Lakon avait de plus distingué s'y était donné rendez-vous, apportant des fruits ou des légumes pour les échanger contre quelque parure européenne. Ces dames ne paraissaient pas sauvages, et nous étions étonnés de les voir si peu effarouchées par nos barbes incultes, qui au premier abord avaient le don d'effrayer leurs compatriotes. Mais nous fûmes bien plus surpris en apercevant groupés autour de notre escorte une vingtaine d'Annamites, de vrais habitants de notre Cochinchine, qui semblaient se livrer à des démonstrations d'une joie insensée. Nous apprîmes alors qu'il y avait tout près de la ville une colonie de familles du royaume d'Annam, qui, à la suite de guerres et d'une famine terrible, avaient été forcées de s'expatrier. Ils avaient franchi la grande chaîne des montagnes de Cochinchine, s'étaient lancés dans la forêt, et, après avoir erré longtemps dans ces vastes solitudes, étaient enfin parvenus à Lakon, où ils étaient établis depuis quelques années. Quel bonheur inattendu pour eux de retrouver des compatriotes, et aussi quel plaisir pour les Annamites de notre escorte dont quelques-uns commençaient déjà à regretter le sol de la patrie ! Dans l'élan de leur joie, les pauvres exilés nous regardaient nous-mêmes comme de vieux amis. Bientôt hommes, femmes, enfants, toute la petite colonie joyeuse s'établit autour du sala, et pendant notre séjour à Lakon ce fut pour nos hommes d'escorte festin et liesse sans fin. Pour nous, nous n'eûmes pas la moindre peine à nous procurer nos vivres : gibier, poisson, fruits et légumes nous arrivaient en abondance; nous n'avions que l'embarras du choix.
Dans l'après-midi, nous nous rendîmes au village occupé par nos nouveaux amis. Il ressemblait à s'y méprendre à l'un des hameaux nouvellement construits sur la lisière des forêts en Cochinchine : son aspect était pauvre, mais rien n'avait été changé aux habitudes de l'ancienne patrie. Je manifestai le désir d'en prendre le croquis. Les habitants s'y prêtèrent de la meilleure grâce et se tinrent à la porte de leurs cases tout le temps que dura mon travail. Puis on nous fit entrer dans la plus belle maison, où nous trouvâmes un intérieur d'un confortable rappelant celui des campagnards aisés de Cochinchine. On voyait que dans leur fuite précipitée les exilés avaient pu sauver une bonne partie de leurs modestes richesses. La case était grande : au milieu se trouvait le petit autel domestique garni de chandeliers, d'un brûle-parfums, d'une petite statue du Bouddha et de grandes bandes de papier rouge couvertes de caractères chinois et de dessins symboliques. Un lit entouré de sa moustiquaire, une grande table en bois dur, un joli plateau nacré et un service à thé complet y figuraient aussi .Nous trouvâmes même étendue sur la table une jeune femme parée de bracelets et de colliers d'ambre, qui nous sembla moins dépourvue de beauté que ne le sont ordinairement ses compatriotes. Elle se leva notre arrivée, et, sur l'ordre de son mari, elle nom offrit le thé et une corbeille de petites bananes de l'espèce la plus délicate. Du reste, je dois dire qu'en dehors de cette case, tout le reste du village présentait un aspect malpropre, et les habitants avaient le costume et l'air disgracieux qui frappent les Européen débarquant pour la première fois en Cochinchine.
Notre géologue et notre botaniste étaient impatiente d'aller voir de près les montagnes qui se dressaient en face de nous et qui leur promettaient une riche moisson d'observations et de découvertes Ils eurent bientôt organisé leur excursion et partirent une après-midi emportant des provisions pour quelques jours. Ils traversèrent le fleuve avec un guide et deux éléphants et s'engagèrent dans la forêt. Ils devaient d'abord visiter les carrières d'où s'extrait le marbre qui sert à la fabrication de la chaux. Cette industrie offre un certain développement. L'exploitation se fait dans de grands fours; la chaux est très-blanche et se vend soit pour la construction des pagodes, seuls édifices bâtis en maçonnerie, soit pour être mêlée au bétel ou à l'arec que les indigènes ont l'habitude de mâcher. Nos docteur devaient ensuite visiter les grottes et d'autres curiosités de la montagne. A mesure qu'ils approchaient, le paysage devenait plus pittoresque et plus accidenté; au-dessus des arbres, les montagnes grandissaient vue d'oeil : on commençait à juger de l'énorme proportion de leurs roches à pic ; les détails s'accentuaient on distinguait les découpures, les pointes, les grottes: à chaque anfractuosité, on apercevait entremêlés des arbres, des lianes, des plantes grimpantes ou des pamiers. Nos explorateurs s'arrêtaient souvent pour ramasser une pierre intéressante ou pour cueillir une fleur inconnue. Le docteur Joubert avait également de nombreuses occasions d'exercer son adresse sur les paons ou les poules sauvages qu'il ne cessait de rencontrer. Déjà le jour baissait quand la petite caravane s'engagea dans un fouillis de bambous et de grands arbres à travers lesquels on ne pouvait plus rien apercevoir. Lorsqu'elle en sortit, elle se trouva en face du spectacle le plus bizarre et le plus fantastique que l'on pût imaginer.
Deux immenses murailles de rochers sombres, hantes de plusieurs centaines de mètres, bordaient un large défilé qui s'ouvrait et laissait voir une plaine nue et brillante. La muraille de gauche s'étendait au loin, formant une longue ligne décroissante en perspective. Celle de droite s'élevait au-dessus d'un amas d'énormes roches entassées pêle-mêle; elle sembles tourner comme l'enceinte d'un château fort et se terminait brusquement par une ligne verticale, découpée et dentelée. Au sommet on voyait des créneaux, des cônes tronqués, des aiguilles, mille découpures, des rochers aux formes les plus bizarres, produits d'une architecture naturelle rappelant sur une échelle grandiose les ornements de nos vieilles cathédrales gothiques ; dans les murailles, on apercevait une multitude de crevasses, de grottes, de taches sombres, de bandes noirâtres. Encre les deux montagnes à pic s'étendait une plaine sans végétation; au loin quelques petites mares étincelaient réfléchissant la lumière de la lune qui commençait à se montrer à travers les pointes des rochers. Dans le lointain, de hautes montagnes, formant le fond du paysage, entouraient et fermaient de leurs pentes ardues cette espèce de cirque gigantesque. Dans la direction de l'entrée, à trois cents mètres en avant, au point le plus apparent du tableau, deux rochers verticaux, semblables à deux tours élancées ou plutôt à deux énormes cierges, s'élevaient à une prodigieuse hauteur, isolés, sortant d'un bouquet de verdure qui croissait à leurs pieds. L'un de ces rochers avait deux ou trois cents mètres de hauteur; l'autre, beaucoup moins élevé, semblait s'être éboulé en partie et avoir tout autour jonché le sol de ses débris.
Transportés d'admiration, nos deux compagnons s'étaient arrêtés pour contempler ce merveilleux spectacle. quand ils entendirent tout à coup un formidable grondement retentir, et se répéter d'échos en échos jusque dans les profondeurs du cirque. Une troupe d'éléphants sauvages, qui ne paraissaient pas plus gros que des moutons à côté des énormes masses qui les environnaient, sortit d'un fourré et parut dans la plaine; puis, suivant une espèce de chemin creux formé par le passage des eaux, elle s'avança dans la direction des voyageurs. Indécise, elle s'arrêta un moment; mais bientôt, prenant sa course, elle s'échappa par la grande entrée du cirque, seule ouverture par laquelle ces animaux pussent entrer ou sortir. Au milieu de ces émotions, les cornacs avaient peine à réprimer les velléités de liberté que ce voisinage avait fait naître chez leurs éléphants domestiques. Le danger fut, heureusement conjuré, et on atteignit bientôt le lieu où l'on devait passer la nuit. C'était une petite grotte où l'on voyait encore des restes de feux, traces du passage de quelques autres voyageurs. Les cornacs prirent la précaution de bien attacher les éléphants, le guide alluma de grands brasiers, on prit le repas du soir, puis chacun déploya sa natte et l'étendit sur le rocher pour y passer la nuit.
Les premiers rayons du soleil éclairèrent les mille découpures des sommets longtemps avant que la plaine ne fût sortie de l'ombre.
Après avoir contemplé sous son nouvel aspect le spectacle si merveilleux de la veille et s'être ainsi assurés qu'ils n'avaient pas été le jouet d'un rêve de la nuit, M. Joubert et M. Thorel firent une rapide course dans la plaine, pendant que les cornacs soignaient leurs montures. Le guide les conduisit d'abord à une superbe grotte creusée dans la muraille près des grands rochers isolés, et qui n'avait paru la veille que comme une tache noire sur la paroi du marbre. On escalada quelques roches, et on pénétra dans cette grotte peu élevée au-dessus du sol. Elle était spacieuse, haute de dix à vingt mètres, arrondie en voûte et profond. Des stalagmites en tapissaient le sol, et des stalactites, aux formes les plus variées, retombaient de la voûte jusqu'à terre.
Après avoir admiré pendant quelques instants les effets de lumière produits par les rayons du soleil levant qui venaient se jouer dans ces cristallisations, nos voyageurs continuèrent leur marche au pied de l'immense muraille. Le docteur Thorel recueillait au flanc des rochers les plantes logées dans les anfractuosités. Aussitôt que la paroi n'était plus verticale, dès qu'un petit enfoncement permettait à quelques racines de s'y attacher, on voyait dus lianes et des plantes grimpantes se cramponner au roc et laisser pendre leur feuillage qui se balançait au gré du vent. Si les échancrures étaient plus larges, des arbustes, des arbres même, des palmiers d'espèces variées décoraient de leurs teintes diverses ces grandes murailles aux tons grisâtres auxquelles ils donnaient un aspect moins sombre et plus animé. On prit bientôt un sentier dans la, montagne; à mesure que l'on s'élevait, l'horizon, du côté de la rive gauche du fleuve, se garnissait de sommets à perte de vue. Au milieu de ces singuliers caprices de la nature, le voyageur avance de surprise en surprise. Des montagnes entières sont, sur certaines de leurs faces, taillées à pic; quelques-unes surplombent, d'autres se terminent ici par des aiguilles, là par des dômes ; aussi loin que la vue peut s'étendre à l'est, les sommets succèdent aux sommets, les derniers se perdant dans les vapeurs de l'horizon et probablement se prolongeant jusqu'à la grande chaîne qui resserre le royaume d'Annam entre elle et la mer et limite ainsi la contrée arrosée par le Mékong et ses affluents.
Pendant que nos deux compagnons exploraient l'intérieur des montagnes de Lakon, je m'occupais de déterminer la position des principaux sommets que l'on pouvait apercevoir de la ville.
Après trois jours d'absence, nos docteurs revinrent à Lakon, enthousiasmés de leur excursion. Ils nous la peignirent sous les couleurs les plus séduisantes et nous firent regretter de n'avoir pu y prendre part. Heureusement ils m'apportaient quelques croquis fruits de leurs communs efforts : l'un représentait le grand cirque, l'autre une petite grotte d'où l'on découvrait le cours du fleuve et la plaine de la rive opposée. Grâce à leurs indications recueillies au moment où leurs impressions étaient encore vives et à une course que je fis moi-même plus tard, j'ai pu compléter leurs esquisses et présenter ces curieux dessin au lecteur.
M. de Carné, que son état maladif avait retenu au campement, avait fouillé tous les monuments de la ville et découvert, dans une pagode isolée, d'intéressantes fresques auxquelles un artiste du pays mettait la dernière main. Nous retournâmes les examiner ensemble. Le peintre de Lakon nous apprit avec un certain orgueil qu'il avait pris des leçons à Bankok et qu'il connaissait fort bien les Européens. Il avait en effet retracé sur une partie des murailles de la pagode ses souvenirs de voyage, quelque peu agrémentés et défigurés par son imagination fantaisiste. Ses fresque: représentaient un pêle-mêle de jonques chinoises, de navires européens, les uns avec d'immenses cheminées fumantes, les autres ayant toutes leurs voiles déployées, des soldats à l'exercice, des marins au cabaret s'empressant auprès des femmes du pays, et ce qu'il y avait de plus remarquable, quantité de monstres et de serpents de mer qui avalaient d'une seule bouchée les imprudents marins égarés sur leur empire.
En revenant de notre promenade, nous rencontrâmes quelques Laotiens portant des seaux en gros bambous remplis d'un liquide que nous prenions pour de l'eau. Les porteurs nous dirent que c'était une boisson du pays ; nous en avalâmes quelques gorgées. Elle était douce et agréable, et se rapprochait un peu de certains vins du Rhin, avec un goût prononcé de pierre à fusil. Lorsqu'on tenait la tête au-dessus des vases qui la contenaient, on sentait les vapeurs qui s'en exhalaient monter au cerveau. C'était du vin de palmier fraîchement recueilli, et c'est ainsi qu'il faut le boire pour jouir de sa saveur et de son parfum, car il ne se conserve pas plus de vingt-quatre heures sans fermenter. Les Laotiens nous offrirent alors de nous conduire à une plantation voisine et de nous montrer comment on s'y prend pour le récolter. Nous acceptâmes et nous arrivâmes bientôt à une clairière plantée de grands palmiers borassus. Une partie seulement était exploitée. Pour recueillir le vin, qui n'est autre que la sève de l'arbre, il suffit de faire une incision à la tige des feuilles, au milieu de la tête de l'arbre, et de suspendre au-dessous un bambou dans lequel la sève tombe goutte à goutte. Les Laotiens ont inventé, pour grimper au haut de ces palmiers droits et quelquefois unis et élevés comme de grands mâts de navires, un procédé aussi simple qu'ingénieux. Ils transforment le palmier en une véritable échelle; pour cela, ils attachent au tronc, avec de petites lanières de rotin fraîchement coupé et alors aussi flexible et plus résistant que nos meilleurs osiers, de petits morceaux de bambous dépassant le tronc à droite et à gauche, espacés d'un pied environ et servant ainsi d'échelons. Il fallait voir les Laotiens, vêtus seulement d'un caleçon relevé et serré autour du corps comme une ceinture, grimper avec une rapidité surprenante au sommet de ces grands arbres et rivaliser d'agilité avec les singes et les écureuils de la forêt.
Du champ de palmiers à Lakon il n'y avait plus que quelques centaines de mètres. Nous eûmes bientôt atteint la ville. Nous retrouvâmes le docteur Thorel, qui venait aussi de bien employer sa journée. II avait remonté le fleuve sur la rive aussi loin qu'elle était praticable, puis s'était engagé dans la forêt. Il revenait heureux et fier de ses nouvelles découvertes. C'était une collection d'orchidées épiphytes que je me mis immédiatement à reproduire à l'aquarelle pour en conserver les brillantes couleurs. L'une d'elles surtout était d'une beauté rare ; ses fleurs ressemblaient à un groupe de pensées géantes d'un beau violet clair, mêlé de nuances dorées. D'autres rappelaient pour la forme les grappes de fleur de l'ébénier des Alpes, mais elles étaient plus garnies, plus longues et de couleurs variées. Le docteur nous raconta qu'il lui avait fallu courir quelque danger pour les atteindre. Au milieu de sa promenade, il avait aperçu de belles grappes de fleurs pendantes aux branches d'un arbre élevé. Le tronc en était si gros qu'il désespérait de pouvoir les atteindre ; enfin, après plusieurs essais infructueux, il réussit à grimper jusqu'aux premières branches. Il allongeait déjà la main pour saisir les fleurs, lorsqu'il découvrit, se laissant pendre à la branche supérieure, la tête et une partie du corps d'un long serpent doré qui n'était qu'à quelques pieds au-dessus de lui. Si peu rassurante que soit cette vue, il ne perd pas son sang-froid; il allonge la main d'un geste rapide, saisit la touffe, l'arrache et se laisse glisser en bas de l'arbre sans lâcher son trésor et sans même regarder ce que devient son redoutable ennemi.
Il fallait tout l'amour de la science qui possède le docteur Thorel pour se risquer à pareil jeu. Quand il arriva au pied de l'arbre, ses vêtements étaient enlambeaux, ses membres couverts de contusions , mais il avait conquis une plante inconnue. Bientôt revenu de son émotion, il s'était remis tranquillement à la recherche de nouveaux trésors. Au Laos, de pareilles aventures sont assez rares; il y a beaucoup moins de serpents malfaisants qu'on ne pourrait le supposer. C'est à peine si pendant notre séjour dans ce pays nous avons eu l'occasion d'en tuer quatre ou cinq.
Lorsque j'eus terminé mes travaux géographiques, je partis en compagnie du docteur Joubert pour explorer en chassant les forêts à l'ouest de Lakon. Après une longue journée pleine de fatigues, nous nous égarâmes vers le soir en poursuivant un chevreuil blessé que nous ne pouvions réussir à atteindre. A bout de forces, et désespérant de retrouver notre chemin, nous nous disposions à passer la nuit à la belle étoile, lorsque, m'avançant dans une partie qui semblait moins fourrée, j'aperçus au loin un massif de verdure sur monté par quelques têtes de palmiers, indice ordinaire du voisinage des habitations. J'appelai aussitôt le docteur ; fort contents de cette découverte, nous nous remîmes en marche, et suivis du Tagal Luiz, qui nous avait accompagnés, nous nous dirigeâmes assez allègrement vers les palmiers entrevus, dans l'espoir de trouver bientôt un gîte pour la nuit. Vingt minutes plus tard, nous atteignions les premières cases d'un petit village. En quelques instants, nous étions entourés par tous les habitants, aussi étonnés que curieux de nous voir. Nous nous assîmes alors à la porte de la première habitation venue, et les indigènes ne tardèrent pas à nous apporter des vivres et des rafraîchissements. C'était presque toujours ainsi que nous étions reçus dès le premier abord; toutes ces populations sont bonnes et douces; de notre côté, nous répondions à leur bon accueil par les petits cadeaux ordinaires. Cette fois, comme on le pense bien, notre provision n'était pas grande; cependant le docteur Joubert, homme de précaution, tira de sa poche deux petits couteaux, des ciseaux et quelques grosses épingles à tête de verre, et les distribua aux dames du village. Cet échange de bons procédés acheva de nous gagner les curs ; nous nous installâmes tranquillement et nous fîmes un excellent dîner à la manière du pays. Puis l'un des Laotiens qui nous tenaient compagnie, et qui nous avait déjà vus à la ville, s'offrit à nous conduire à la pagode où nous le suivîmes avec plaisir, car nous avions hâte de nous reposer de cette pénible journée. C'était comme nous le vîmes le lendemain, un petit édifice en briques recouvert de toits à angles relevés, et qui ne manquait pas d'un certain cachet pour une église de village. Tout autour, dans une enceinte plantée de palmiers et d'arbustes., étaient construites de petites cases, modestes demeures des bonzes de l'endroit.
Nous fumes accueillis très-cordialement par ceux-ci. ils étaient déjà prévenus de notre arrivée et nous invitèrent à nous installer dans un coin de leur pagode garni de nattes assez confortables. Nous étions littéralement harassés ; les bonzes s'en aperçurent, et dès qu'ils nous virent commodément installés, ils se retirèrent dans leurs cases, nous laissant paisibles maîtres de la pagode. Nous ne tardâmes pas à nous endormir d'un profond sommeil sous l'oeil protecteur du Bouddha.
Le lendemain, au point du jour, pendant que nous étions encore plongés dans un demi-sommeil, nous vîmes les bonzes faire doucement leur apparition dans le lieu saint. Ils venaient de récolter sur les plateaux placés exprès aux entrées de l'enceinte, les boules de riz apportées par les fidèles avant le lever du soleil. L'un d'eux alla consacrer sur l'autel une partie de ces pieuses offrandes, tandis que d'autres en distribuaient le reste aux cigognes et aux grues domestiques consacrées au Bouddha. Les oiseaux du voisinage, habitués à ces largesses quotidiennes, venaient hardiment en prendre leur part. Puis un jeune homme, armé d'une sorte de pilon de bois, vint frapper à coups redoublés sur un tronc d'arbre creux suspendu comme une cloche dans la cour de la pagode, et qui résonnait sourdement (voy. p. 369). En même temps nous entendions un bruit confus de voix enfantines : c'était la classe ordinaire faite par les bonzes aux jeunes novices de la pagode. Intrépide comme toujours, et déjà délassé de sa course de la veille, le docteur Joubert prit sans tarder son fusil et partit avec Luiz pour visiter les environs.
L. DELAPORTE.
Bonze battant la cloche de bois d'une Pagode
V (fin).
Fin des détails rétrospectifs sur le voyage donnés par M. L. Delaporte.
Pour moi, me sentant encore fatigué, je restai tranquillement étendu sur ma natte, curieux d'observer ce qui se passerait dans la pagode pendant la matinée. Les bonzes allaient et venaient sans faire attention à moi; quelques minutes après le départ du docteur, je les vis tous s'agenouiller devant 1'autel où le plus âgé d'entre eux adressait au Bouddha une prière à laquelle les autres répondaient par une espèce , de psalmodie assez semblable à des litanies. La prière fut courte;. chacun des bonzes prit ensuite sa boite et son éventail, et ils partirent pour aller faire au village leur collecte habituelle. Je m'avançai jusqu'à la porte pour les examiner; ce n'était pas du reste la première fois que je les voyais se livrer à cette promenade régulière. Chaque matin, dans les villes et les villages, les bonzes sen vont processionnellement par les rues recueillir les offrandes des fidèles. Ils marchent à la file et par rang d'âge, les plus vieux en tète, s'appuyant parfois sur de grands bâtons, les plus jeunes derrière. D'une main, ils soutiennent une grande boite ronde suspendue à leur épaule ; de l'autre, ils portent un large éventail destiné d'abord à les préserver de la vue des femmes, mais aussi à leur cacher la figure et les dons des fidèles. Le Bouddha ne veut recevoir d'autres dons que ceux qui lui sont librement offerts, en dehors de toute pression morale. Il y a, dans cet usage de l'éventail, une pensée pleine de grandeur, et qui rappelle involontairement la maxime plus parfaite encore du christianisme qui veut que la main droite ignore ce que donne la main gauche. Les offrandes sont recueillies de deux façons. Tantôt les bonzes, à l'abri de leurs éventails, les reçoivent de la main même des fidèles qui les déposent dans les boites des derniers venants (les plus jeunes et les plus forts). Tantôt ils les recueillent eux-mêmes sur de petits meubles où les fidèles les ont déposées d'avance et que l'on voit près des cases ou à l'embranchement des chemins. A la porte des habitations, ces petits récipients sont d'une simplicité extrême et consistent en une simple planche carrée, en forme de plateau, fichée par le milieu sur un bambou planté en terre; mais aux carrefours des chemins ils sont plus luxueux : tantôt ils se composent d'un petit monument en pierres ou briques, tantôt ils sont construits à l'instar des chapelles du Bouddha, et représentent une vraie miniature de pagode, avec un toit sur le plateau pour protéger les offrandes contre les intempéries des saisons et les atteintes des animaux. Les objets offerts consistent presque toujours en productions naturelles du pays, boules de riz, légumes, fruits divers. Une petite partie est consacrée au Bouddha et placée sur ses autels dans de petites tablettes en bois ornées et sculptées, le reste sert à l'entretien des bonzes. Une règle sévère leur interdit de se nourrir d'autres choses que d'offrandes. Mais souvent les bonzes en distraient une partie pour la donner aux voyageurs nécessiteux qui leur ont demandé l'hospitalité.
Tandis que j'examinais les bonzes de loin, quelques vieilles femmes s'avancèrent du village dans ma direction. Curieux d'observer leurs dévotions, je revins m'étendre sur ma natte, et j'attendis tranquillement leur arrivée. Elles entrèrent bientôt après dans la pagode ; elles apportaient des fruits et des fleurs à bénir. Elles se prosternèrent successivement devant les diverses statues du Bouddha, et se retirèrent après qu'un novice leur eut octroyé la prière et la bénédiction qu'elles désiraient. Une heure après, les bonzes rentrèrent, et sur-le-champ ils adressèrent au Bouddha une prière d'actions de grâces. La collecte avait été bonne; ils m'offrirent poliment des fruits, en échange desquels je proposais au doyen de la pagode de lui faire son portrait. Le brave homme parut flatté et il accepta avec empressement. Il avait une belle figure et des traits bien accentués; en quelques coups de crayon, je saisis le mieux que je pus sa ressemblance et je lui donnai mon dessin, qu'il reçut avec plus de plaisir que ne méritait assurément ce rapide croquis. Vers onze heures, les bonzes prirent ensemble leur unique repas. Dans cette pagode, comme dans plusieurs autres, ils observaient la vieille règle du Bouddha : régle rigoureuse, qui ne permet aux religieux qu'un seul repas par jour avant midi et fait exclusivement avec les offrandes de la matinée. Ailleurs la règle s'est adoucie, les bonzes se permettent deux repas et ne se font, pas scrupule de rompre le jeûne. Ils sont néanmoins s très-sobres partout; ils s'abstiennent de vin de palmier et de spiritueux. Ils sont également chastes on entend rarement dire qu'ils aient failli à leur devoir. Ils observent aussi scrupuleusement leur voeu de pauvreté , car ils ne thésaurisent pas les offrandes des fidèles, qui ne consistent qu'en objets de consommation journalière ou d'ornements pour le culte. Sous ces trois rapports, les bonzes ressemblent beaucoup aux moines, mais ils en diffèrent à d'autres égards ; leur veux sont temporaires. Peut prendre la robe qui veut, pourvu qu'on s'astreigne à la règle pendant le temps qu'on la garde. Mais cette prise de robe n'engage qu'autant que la volonté persiste, et on peut la quitter dès qu'on le veut.
Cette liberté d'abandonner à son gré la vie religieuse rend plus faciles les obligations qu'on s'impose, et lorsqu'un bonze ne se sent plus capable de continuer ses fonctions et a perdu sa vocation, il se retire simplement, sans que cette retraite entraine pour lui aucune mésestime publique. Aussi les bonzes jouissent-ils auprès des peuples d'une véritable autorité morale et d'un respect incontesté. Ce qui contribue encore à augmenter leur considération, c'est qu'ils se renferment exclusivement dans leurs attributions religieuses. Dans tout le cours de notre voyage, nous n'avons jamais ouï dire qu'un bonze se fût, en aucune façon, immiscé aux affaires de l'État. Étrangers aux choses temporelles , et ne s'occupant que de leur religion, ils pratiquent leur culte sans nul autre souci que celui de la Divinité. Si parfois la politique veut consacrer par des cérémonies religieuses quelques-uns de ses grands actes, il faut qu'elle aille à la pagode chercher les ministres du Bouddha, qui l'oublient aussitôt qu'elle en est sortie.
Pendant que les bonzes achevaient leur repas, le docteur Joubert rentra de sa course, rapportant quelques poules sauvages. Nous avions très-bon appétit et nous fîmes honneur à sa chasse. Puis nous allâmes prendre congé des bonzes : nous les trouvâmes occupès, à faire la seconde classe de leurs novices dans la plus grande de leurs habitations. Au Laos, c'est à la pagode que les enfants des parents aisés reçoivent l'instruction. Pendant toutes les années de leurs études, ils ont la tète rasée et revêtent la robe de bonze, qu'ils quittent à leur sortie seulement. Nous jetâmes un coup d'oeil sur la petite réunion des bambins à tète rasée et nous reprîmes à la hâte le chemin de la ville.
Tout en marchant, je racontai au docteur les différentes scènes qui s'étaient passées devant moi à la pagode et je lui communiquai mes réflexions. Involontairement nous comparions les rites du bouddhis me avec les coutumes de la religion chrétienne : nous étions frappés des nombreuses ressemblances que nous trouvions entre les cérémonies de notre culte et celles du culte plus ancien du Bouddha. La consécration des vice-rois laotiens nous rappelait le sacre de nos rois. Comme chez nous, à l'époque des Rogations, les Laotiens ont des fêtes et des processions pour attirer les faveurs du Bouddha sur les biens de la terre; les bénédictions du Mékong à la fête des bateaux ressemblent aux bénédictions de la mer et des barques de pêcheurs sur nos côtes de France. Les statues du Bouddha, les petites pagodes à offrandes placées aux embranchements des chemins nous rappelaient les calvaires, les statues des saints de nos carrefours et les troncs de nos églises; la tête rasée des bonzes, leur prise de robe et leur repas unique avant midi, nous faisaient songer à la tonsure, au jeûne , à l'ordination. Les sermons de nos prêtres se retrouvent dans les lectures des livres saints faites aux assistants du haut des chaires des pagodes , toutes pareilles à celles de nos églises. On fait des offrandes aux bonzes et au Bouddha dans tous les grands événements de la vie. Les bonzes vont en quête de leur subsistance dans les villages, comme faisaient chez nous les anciens ordres mendiants. Dans les pagodes, nous avons vu souvent les habitants faire brûler des cierges votifs, comme cela se fait dans notre pays devant les statues ou les reli ques vénérées. A Bassac, lors de la cérémonie religieuse à laquelle nous avait invités le vice-roi, la pagode était illuminée avec des cierges, comme nos églises le sont aux jours de grandes fêtes. Nous avons aussi assisté à la consécration de l'eau sainte dont les bonzes font usage dans leur culte.
Pendant que nous parlions de ces rapprochements et d'une foule d'autres, le temps s'était rapidement écoulé , et nous fûmes tout surpris d'arriver à la ville.
Le lecteur se rappelle que nous avons laissé nos Annamites heureux d'avoir rencontré leurs compatriotes, et festoyant du matin au soir avec eux. Le séjour à Lakon fut pour les hommes de notre escorte une utile diversion. Ils avaient quitté leur pays depuis dix mois le voyage ne pouvait avoir pour eux un grand attrait.
II n'était pas facile de leur conserver un moral assez solide pour résister aux fatigues, aux privations et aux ennuis d'une route si prolongée. Parmi eux il y avait heureusement un jeune homme vif, gai, sans souci, plein d'imagination et d'entrain, s'ingéniant sans cesse à trouver un amusement inattendu ou un nouveau tour pour distraire ses compagnons. Tiao, tel était son nom, avait déjà parcouru différents degrés de l'échelle sociale : il avait été successivement petit commissionnaire, cultivateur, batelier, soldat, et même acteur au théâtre annamite de Saigon. Aussi ne fûmes-nous qu'à moitié surpris lorsqu'un jour nous le vîmes, assisté d'un autre Annamite son ami particulier, dresser des bambous, les entourer en guise de rideaux de pièces d'étoffe empruntées à quelque garde-robe laotienne , et tirer de son sac de voyage un certain nombre de petites figures de sa façon avec lesquelles il se mit tout aussitôt à donner à ses amis une vraie représentation de théâtre de marionnettes. Peu à peu ce théâtre improvisé se perfectionna : Tiao imagina des trucs et fabriqua un plus grand nombre de personnages. On invita les dames du pays aux représentations , et bientôt le petit théâtre obtint un tel succès , qu'on s'y rendait de plusieurs lieues à la ronde. Nous étions souvent étonnés, en arrivant dans de nouveaux villages, d'apprendre que sa réputation nous y avait précédés.
Nos artistes ne pouvaient se dispenser de faire goûter à leurs compatriotes le plaisir d'une représentation en leur honneur; aussi en organisèrent-ils une tout à fait extraordinaire à laquelle ils convièrent tous les habitants de Lakon.
Tiao , prévoyant que cette fois l'assistance serait beaucoup plus nombreuse , fit choix d'un nouvel emplacement. Le décor naturel avait déjà par lui-même quelque mérite : le théâtre était dressé au pied d'un banian au tronc énorme , aux branches retombantes, assez étendues pour couvrir acteurs et spectateurs de leur ombre; à droite et à gauche, on apercevait les cases de la ville surmontées par les lignes des palmiers et par les panaches des hauts bouquets de bambous; en se retournant , on avait devant soi la vaste nappe des eaux du fleuve, la forêt, les montagnes étranges et un ciel bleu sans nuages.
Quand tout le monde fut rassemblé, Tiao réclama le silence ; puis, au milieu de l'attention générale, le rideau se leva et les marionnettes parurent.
Dès son début , la représentation avait transporté toute l'assistance; les femmes, les enfants se tordaient de rire à l'attitude comique des marionnettes et. aux intonations baroques de Tiao. Les personnages étaient variés; ou voyait successivement sur la scène un Chinois à la longue queue, le soleil et la lune, un soldat annamite , un gendarme et un officier français , un mandarin laotien, sa -femme et une dame européenne de Saïgon. Pour faire honneur aux exilés, ce petit monde comique s'entretenait en langue annamite par la bouche de Tiao et de Viol son compère. Mais de temps en temps l'un d'eux, s'adressant au public laotien dont nos hommes d'escorte commençaient à pouvoir se faire comprendre, expliquait ce qui allait se passer avec force gestes et d'une façon si burlesque, que les assistants en riaient jusqu'aux larmes. La représentation ne fut interrompue qu'à l'heure du dîner, et, à la demande générale, on la reprit encore le soir à la lueur des torches; elle se prolongea assez avant dans la nuit Nos acteurs avaient vraiment une verve inépuisable. Ce fut une grande journée pour la ville de Lakon.
Le lendemain, les dames, pour témoigner leur reconnaissance , apportèrent toutes sortes de friandise et du vin de palmier, dont nos hommes n'usèrent pas avec toute la modération désirable. Je serais hier étonné si la première question que feront les habitants de Lakon aux Européens qui passeront par cette ville ne sera pas de leur demander s'ils ont un théâtre, et si plus tard on ne trouve pas reproduite, au milieu des fresques de quelque pagode, la mémorable représentation dont nous offrons le dessin au lecteur.
Le lendemain de ce jour de fête, nous passâmes toute notre matinée au sala, ce qui nous donna l'occasion d'assister à un autre spectacle auquel nous ne nous attendions pas. Vers les huit heures, le docteur Joubert qui travaillait en plein air avec son marteau, ses réactifs et les échantillons qu'il avait rapportés de sa course aux montagnes nous appela. Nous vîmes alors descendre sur la plage une véritable procession de femmes, de filles et d'enfants : c'étaient les dames de la ville allant prendre leur bain habituel. Elles traversèrent le banc de sable et atteignirent le bord du fleuve , puis elles entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux, s'accroupirent en enlevant d'un tour de main leurs jupes qu'elles jetèrent sur la rive, et se lancèrent à la nage. Au bout d'un certain temps , elles se mirent à se promener sur la plage, à se lancer de l'eau, à courir les unes après les autres, en un mot, à folâtrer à leur aise, sans se préoccuper des indiscrets qui pourraient se trouver aux environs. Quelques-unes d'entre elles sortirent bientôt du bain, et ayant repris leurs vêtements, vinrent passer près de notre sala. Elles s'arrêtèrent, un peu confuses à notre vue; puis, s'enhardissant assez vite, elles demandèrent au docteur Joubert de leur permettre de regarder dans une petite lorgnette dont il se servait en ce moment. Le docteur leur passa la lorgnette, et elles aperçurent leurs compagnes aussi bien que si elles n'avaient été qu'à quelques pas. Moitié honteuses, moitié charmées de leur découverte, nos baigneuses nous quittèrent et s'en allèrent en courant raconter ce qu'elles venaient de voir à lents compagnes. Cela ne parut pas causer à celles-ci une bien grande frayeur, et ne les empêcha pas de prolonger et accentuer un peu mieux leurs jeux innocents. Le bain terminé, nous reçûmes la visite des baigneuses , qui ne nous quittèrent pas sans avoir toutes regardé à travers la lorgnette du docteur et admiré les curiosités que nous tenions en réserve à la disposition des visiteurs.
Nous reçûmes ce jour-là une invitation pour passer la soirée dans une maison en fête. Une famille riche et dévouée au culte de Bouddha se préparait à faire en grande solennité des offrandes à la principale pagode de la ville, comme cela se voit assez souvent au Laos. Dans de pareilles circonstances, voici comment se passe la cérémonie. La veille du jour fixé, et quelquefois pendant les quatre ou cinq jours qui précédent, il y a dans la grande salle de l'habitation des donateurs une sorte d'exposition publique de tous les objets qu'ils ont rassemblés et qu'ils se proposent d'offrir en présent. Pendant ce temps , les parents , les amis viennent leur rendre visite et joindre leurs cadeaux particuliers à l'offrande générale. Nous allâmes, suivant l'usage, faire notre visite pendant la journée, et nous portâmes comme cadeaux quelques objets européens. On nous reçut fort bien, et on nous renouvela l'engagement de ne pas manquer à la soirée.
Lorsque nous arrivâmes , après dîner, nous trouvâmes la famille entière et les amis rassemblés dans la salle de l'exposition. Le nombre des offrandes avait grossi considérablement depuis le matin ; elles étaient amoncelées au centre de la pièce, un peu. en désordre : on y voyait à peu près tout ce qui peut servir à un Laotien pour les usages ordinaires de la vie; au milieu, de grands plateaux chargés de fruits , ornés de fleurs et surmontés des feuilles allongées et retombantes de bananiers sortant de terre; sur le plancher, quelques pièces d'étoffe jaune destinées à servir de vêtements aux bonzes un amas de cocos et de régimes de bananes, de la cire , quelques petites bougies suspendues parle bout à des tringles de bois horizontales et portées sur un pied orné de sculptures grossières, des éventails, une large provision de coton , deux grands couteaux pour couper le bois, une boîte à offrandes, quelques petites flammes en ouvrage d'aiguille faites par les mains des dames de la maison pour l'ornement de la pagode. Au milieu de tout cela étincelait, appuyé sur un cadre de bambou, notre cadeau, un beau portrait de sainte Cécile enluminé et entouré d'une baguette de cuivre doré, qui allait se trouver bien étonné le lendemain d'être triomphalement porté à la pagode. La salle était éclairée par de grosses torches; à l'un des côtés, quatre bonzes, enveloppés de leurs robes et tenant à la main leurs éventails, faisaient face à la muraille : ils récitaient des prières ou lisaient dans des livres sacrés. Autour d'eux, la famille écoutait avec recueillement, se prosternant à la lecture de certains passages ou répétant à mi-voix quelques versets. Dans l'intervalle des prières, plusieurs musiciens faisaient résonner des accords sur leur khèn, pendant que d'autres, assis au dehors sur la plate-forme qui précédait la maison, s'égayaient et jouaient des airs plus légers sur le clui.
De temps en temps aussi les enfants frappaient à coups redoublés sur des gongs et des tambours, apparemment pour troubler le sommeil des dormeurs du voisinage. Peu à peu. une certaine animation se remarqua dans l'assistance : on allait et venait à l'intérieur et hors de la maison. Pendant que les grands parents étaient encore attentifs ;à la prière, les hommes plus jeunes allaient dans la demi-obscurité, causer avec les jeunes filles spécialement chargées d'apprêter les breuvages, le riz et les légumes pour le repas du soir. Bientôt nous vîmes les plateaux et les flacons circuler ; les bonzes avaient disparu à l'approche du repas, et l'assemblée devenait plus libre et plus bruyante.
Un improvisateur se plaça dans un coin de l'appartement voisin; on fit cercle autour de lui, et avec un accompagnement de khèn, moitié en chantant moitié en déclamant, il fit l'éloge de l'amphitryon, se moqua successivement des ridicules de tous les assistants, fit quelque peu rougir les jeunes filles, et. en somme divertit fort ses auditeurs. Puis les bonzes rentrèrent ; on se remit à prier. Nous nous retirâmes alors sans bruit; une partie des assistants en fit autant ; d'autres, plus intimes, restèrent pour passer toute la nuit avec la famille.
Le lendemain, le bruit des gongs et des tambours annonça, suivant l'usage invariable , le commencement de la fête, et chaque famille, revêtue de ses plus beaux vêtements , se disposa à aller porter ses présents à la pagode. Les hommes se chargèrent des plus lourds fardeaux, les femmes prirent les plus légers, et, chacun portant quelque offrande, le cortége se mit en route. En tête marchait un danseur vêtu d'une longue robe et la tête couverte d'un masque burlesque. Puis venait, coiffé d'une espèce de turban orné de plumes de paon, un joueur de tambour qui frappait sur son instrument avec les mains, les coudes et les pieds alternativement, en prenant des poses comiques. Un groupe de jeunes gens sautaient autour d'eux, et les accompagnaient sur divers instruments en marquant la mesure. Alors apparut le chef de la famille, portant les objets les plus précieux, des étoffes et un coffret renfermant des feuilles d'or destinées à rafraîchir les dorures des statues de la pagode; derrière lui, un serviteur portait le parasol, insigne de son rang de mandarin. Les hommes suivaient avec les diverses parties de l'offrande, ensuite venaient les femmes rangées à la file, quelques-unes abritées du soleil sous de petits parasols de couleur. Le cortège s'avança lentement, faisant de temps à autre une halte pendant laquelle les musiciens redoublaient de tapage et les danseurs exécutaient leurs pas les plus savants. On arriva à la cour de la pagode ; elle était déserte, les bonzes s'étaient retirés dans leurs cases et ne se montraient pas. Le joueur de tambour et ses compagnons firent une ou deux fois le tour de la pagode en continuant leurs exercices chorégraphiques, puis ils déposèrent leurs instruments. Tout rentra dans le silence, chacun prit une attitude grave, et l'on pénétra respectueusement dans le sanctuaire. Après avoir récité quelques prières, on déposa les offrandes devant les autels, où ils restèrent à la disposition des bonzes. Cette fête fut la dernière dont nous fûmes témoins à Lakon. Nous étions restés neuf jours dans cette station, et nous avions terminé toutes les études que comportait le pays. Nous en partîmes le 5 mars (voy. le dessin p. 93).
Au sortir de la ville, nous côtoyâmes la rive droite du fleuve, qui décrit une courbe en contournant la chaîne de Lakon à une distance de trois ou quatre kilomètres. Nous vîmes alors, à mesure que nous avancions, ces pics et ces sommets bizarres changer de formes, se rapprocher, se masquer les uns les autres, pendant que dans le nord-est, devant nous, des montagnes plus lointaines et de formes moins accidentées se découvraient peu à peu. La partie la plus rapprochée était un énorme bloc de rochers, anguleux, s'élevant à peu près à pic, et désigné plus particulièrement sous le nom de Phou Lekfay, que les habitante donnent aussi quelquefois à toute la chaîne. C'était au pied de cette montagne que s'exploitaient les carrières de marbre dont j'ai déjà parlé. Vers le soir, nous atteignîmes Ban Attamat où la chaux est fabriquée à peu près comme chez nous, en chauffant des pierres calcaires (du marbre) dans de grands fours en briques. Ces fourneaux sont construits sur le haut de la berge et la nuit leurs feux se voient au loin éclairant l'eau comme des phares.
Après avoir amarré nos barques, nous gravîmes la berge et nous atteignîmes le village. Par extraordinaire, le temps était lourd et couvert, de gros nuages s'amoncelaient, le jour allait finir, nous arrivions juste à temps pour admirer le coucher de soleil derrière la large nappe d'eau du Mékong et les sommets des montagnes. Quel splendide spectacle qu'un lever ou un coucher de soleil dans ces pays tropicaux lorsque le ciel est voilé par quelques nuages ! En face de nous, à l'horizon, de larges bandes d'un rouge de sang laissaient à peine percer quelques rayons du soleil qui allait disparaitre. Les gros nuages amoncelés se coloraient de teintes pourpres. Leurs teintes dégradées à mesure qu'ils s'écartaient du couchant devinrent de plus en plus vives. Bientôt le ciel entier fut embrasé pendant que dans le nord de petits coins restés sam nuages se nuançaient de vert clair et de vert azur, teintes que l'on n'observe guère que dans les ciels chargés des vapeurs de la mer ou dans les pays tropicaux. Quelques instants plus tard les feux du ciel s'éteignaient progressivement, les nuages reprenaieut des teintes jaunes ou grises, et nous ne tardions pasà être plongés dans une nuit profonde.
Nous dînâmes à là lueur des torches sous un hangar inoccupé, puis nous redescendîmes dans nos barques. A peiné étions-nous couchés qu'un vent viol; se mit à souffler et un véritable ouragan se déchaina sur nous. Les rafales, s'abattant sur le large lit du fleuve du nord au sud, soulevèrent des lames d'eau et d'écume; les coups de tonnerre se succédèrént sans interruption pendant une heure; les éclairs étaient si éblouissants que nos yeux ne pouvaient en supporter l'éclat, nos barques étaient pleines d'eau, nos bagages trempés. Nous allâmes demander l'hospitalité àla pagode pour achever notre nuit. Le lendemain, les premiers rayons du soleil eurent bientôt pompé l'eau et fait disparaître les derniers restes de ce trouble passager de l'atmosphère. Cet orage, le premier que nous eussions vu depuis le commencement de la saison sèche, était un avant-coureur de ces mois pénibles pendant lesquels le ciel recommence à se couvrir de vapeurs.. A cette époque, l'air s'alourdit et se charge d'électricité ; la température, qui n'est plus rafraîchie par les brises du nord, s'élève encore. Presque chaque soir les amas de nuages sont sillonnés d'éclairs jusqu'à ce que des orages de plus en plus fréquents conduisent insensiblement à la saison des pluies continuelles ; mais nous n'en étions pas encore là, et avant d'y arriver, un grand mois de saison intermédiaire nous restait encore à passer.
En nous réveillant, de la porte de la pagode, où nous avions achevé notre nuit, nous vîmes la ligne sans fin de la rive gauche du Mékong garnie de forêts et surmontée d'une série ininterrompue de montagnes se perdant dans le lointain. Ce panorama embrassait la moitié de l'horizon.
Nous reprimes notre traversée : quelques bancs de sable, des amas de roches schisteuses vinrent encombrer et rétrécir le lit du fleuve qui, à partir de ce moment, s'inclina de plus en plus vers l'ouest. Sa direction était presque ouest-nord-ouest et il avait repris sa largeur et son apparence habituelles quand nous approchâmes de Houtén; nous atteignîmes le soir cette ville située juste en face de l'embouchure du Sé Hin Boun. Du côté de Houtén, un petit banc de sable était à découvert devant le débarcadère; de l'autre côté, la rivière peu considérable disparaissait rapidement à travers la forêt. Nous allâmes en reconnaître l'entrée. L'eau limpide et calme coulait au milieu de rochers et à l'abri d'un berceau de verdure. Quelques jours plus tard, le commandant de Lagrée et le docteur Joubert partirent pour en remonter le cours.
Le nom de Houtén a sans doute rappelé au lecteur un point de notre itinéraire déjà connu de lui. C'est en effet dans cette ville que M. Garnier, après avoir accompli le voyage accidenté et périlleux qu'il a raconté, parvint à nous rejoindre. Depuis une quinzaine de jours, nous l'attendions avec une vive impatience; la mission dont il était chargé devait avoir une importance décisive pour la réussite de notre expédition. Aussi fúmes-nous heureux de le voir arriver sain et sauf, ayant mené à bonne fin son entreprise difficile, et apportant, outre des missives et des passe-ports de l.'iempereur de Chine, des nouvelles de France et même quelques lettres particulières.
L. DELAPORTE.
(La suite à la prochaine livraison.)