VOYAGE D'EXPLORATION EN INDO-CHINE
TEXTE INÉDIT PAR M. FRANCIS GARNIER, LIEUTENANT DE VAISSEAU,
ILLUSTRATIONS INÉDITES D' APRÈS LES DESSINS DE M. DELAPORTE, LIEUTENANT DE VAISSEAU.
1866-1867-1868
Chapitre XVIII
De Ta-ly à Saigon. - Retour à Tong-tchouen.
L'insuccès de notre voyage à Ta-ly avait compromis la situation du P. Leguilcher, qui ne pouvait plus sans danger rester dans le pays. Neuf individus, dont quatre Français, avaient paru assez dangereux pour porter ombrage au sultan, assez redoutables pour qu'il n'osât s'en débarrasser par la force, mais, après leur départ, le missionnaire qui leur avait servi de guide et d'interprète restait sans défense devant une vengeance qui ne perdrait rien pour être différée. Le P. Leguilcher le comprit, et, malgré le serrement de coeur qu'il éprouvait à quitter sa chrétienté, il consentit à nous suivre jusqu'à Siu-tcheou- fou, ville où nous avait donné rendez vous le commandant de Lagrée, et dans le voisinage de laquelle résidait le vicaire apostolique du Yun-nan. Nous partiales ensemble le 8 mars. Malgré le secret gardé sur ce départ, les familles chrétiennes les plus voisines le devinèrent et s'en émurent. Le Père leur fit ses adieux en des paroles touchantes qui firent couler bien des larmes.
Le P. Leguilcher n'amena avec lui qu'un jeune orphelin qu'il avait recueilli en bas âge et qui, depuis ne l'avait jamais quitté. Ce petit néophyte, appelé Isidore Fang, nous rendit dans la suite par son intelligence et son dévouement de nombreux services.
Le 15 mars, après une marche rapide et sans incidents graves, nous nous retrouvions sur le territoire des Impériaux. En passant devant la douane de Nioung-poung-tse, le P. Leguilcher fut reconnu et signalé par un soldat. Domicilié dans le pays depuis longues années et n'étant pas commerçant, il n'avait pas le droit de quitter sans autorisation le territoire mahométan.
Heureusement, nos Annamites étaient à portée du Père, et le traitement qu'ils firent subir au délateur dissuada ses camarades de s'opposer à notre passage : ils se bornèrent à nous saluer respectueusement.
Le lendemain, nous quittâmes la route que nous avions suivie pour venir de Ma-chang, et nous nous dirigeâmes directement vers Hong-pou-so. Ce ne fut pas sans expédier un courrier au P. Lu, pour le prévenir de l'arrivée du P. Leguilcher et lui donner rendez-vous dans ce dernier village. Nous arrivâmes de bonne heure à Tchang-sin, petit marché où régnait une animation extraordinaire. Nous y reçûmes le meilleur accueil, et les autorités nous félicitèrent d'être revenus sains et saufs de Ta-ly.
Tchang-sin est situé à l'ouest, et près de la ligne de faîte de la grande chaîne qui part du centre du Yun-nan pour venir mourir au confluent du Kin-cha-kiang et du Pe-chouy-kiang. Une sorte de foire se tenait dans le village et y groupait tous les montagnards des environs. On aurait pu composer de leurs types la gamme humaine la plus variée et la plus étrange, depuis l'escamoteur chinois, à l'oeil intelligent et à la désinvolture agile, qui retenait autour de lui, par ses lazzis et ses bons tours, un cercle nombreux de spectateurs, jusqu'aux vieilles femmes sauvages, couronnées de feuillage et abreuvées d'eau-de-vie de vin, qui étaient venues vendre leurs étoffes de chanvre au marché. Nous eûmes, le jour suivant, le même spectacle à Can-tchou-tse, village placé sur le versant opposé de la chaîne, à une hauteur de deux mille cinq cents mètres. Des femmes de Si-fan, avec leur béret original, à chaîne d'argent et à gland sur le côté, faisaient assez bonne figure à côté des Chinois et des Minkia de la localité. À partir de Can-tchou-tse,on descend dans une vallée basse, chaude et bien cultivée, où s'élève la ville de Sen-o-kay. C'est là que résidait le chef du pays de Che-lou-li, nom que l'on donne à la région dont Ta-yao-hien est le centre et dont dépendent les salines de Peyen-tsin. Che-lou-li veut dire « les seize familles » ou « les seize tribus » , et fait allusion à l'organisation particulière de la contrée. Au moment de la révolte des mahométans, le chef indigène de Ta-yao, nommé Pen-tse-yang, fit assembler les principaux du pays, les excita à la résistance, leva des milices et combattit pied à pied contre l'invasion. Débordé par le nombre, il dut céder deux fois à l'orage, et se réfugier dans le Se-tchouen; mais il revint à la charge avec une énergie persistante, réoccupa Ta-yao, Pe-yen-tsin, Yuen-ma et Tou-ouen-sieou. Le sultan de Ta-ly dut composer avec ce faible adversaire. Une sorte de trêve tacite fut consentie : les Che-lou-li furent respectés par les mahométans, et Pen-tse-yang ne mit aucun obstacle à la circulation commerciale entre Ta-ly et le Se-tchouen.
Grâce à l'énergie d'un homme, la vallée du Pe-ma-ho se trouvait ainsi préservée depuis plusieurs années des dévastations et des pillages qui ruinaient les pays voisins, et Sen-o-kay, que Pen-tse-yang avait choisi pour résidence et où il avait fait élever une citadelle, présentait, lors de notre passage, la physionomie la plus vivante et la plus prospère. Un théâtre s'y tenait en plein vent et attirait la foule. Dès notre installation dans la principale pagode, Pen-tse-yang vint me rendre visite. Notre voyage à Ta-ly avait donné une haute idée de notre courage ; nos passe-ports de Pékin semblaient témoigner d'une grande situation officielle. Fiers des succès qu'ils avaient obtenus, quoique complètement abandonnés par le pouvoir central, les notables de la contrée sentaient qu'ils avaient bien mérité de l'empereur; ils se figurèrent que « les grands hommes français étaient de ses amis, et ils m'adressèrent une pétition pour me demander de faire obtenir à Pen-tse-yang les récompenses qu'il avait si bien méritées.
Les chrétiens de la localité vinrent également réclamer ma protection : on voulait les forcer à donner de l'argent pour l'entretien des pagodes et du théâtre de la localité. Je n'eus pas de peine à les faire exempter de toute contribution ayant un tel objet. Pen-tse-yang me supplia de rester quelque temps à Sen-o-kay, pour m'assurer par moi-même de l'état florissant et de la bonne administration de la contrée, et il me remit à son tour des demandes de récompenses pour les chefs placés sous ses ordres.
Chapitre X VIII (suite).
Retour à Tong-tchouen. - Mort du commandant de Lagrée. - La mission de Long-ki.
Siu-tcheou fou. - Nous nous embarquons sur le fleuve Bleu.
Malgré les instances de Pen-tsa-yang, nous repartîmes de Sen-o-kay le lendemain, au bruit de nombreuses salves de mousqueterie. Du haut des hauteurs auxquelles est adossée la ville, nous découvrîmes de nouveau la vallée du fleuve Bleu; de nombreuses rizières descendent en gradins progressivement élargis jusque sur les bords de l'eau. Nous passâmes le fleuve dans un bac, et nous arrivâmes le jour même à Hong-pou-so. Un grand mouvement de troupes se faisait remarquer sur la route. Les Rouges, nous dit-on, reprenaient partout l'offensive; ils avaient remporté quelques succès dans le centre de la province; la ville de Tchou-hiong était retombée en leur pouvoir... Leurs victoires étaient dues, ajoutait-on, à la présence dans leurs rangs de soixante-dix Européens bien armés. Notre arrivée était, sans aucun doute, le seul fondement sérieux de ce dernier bruit.
À Hong-pou-so, nous retrouvâmes l'excellent P. Lu, qui ne craignit plus, devant le prestige dont nous revenions entourés, de nous avouer les mauvais traitements que le tsong-ye du village lui avait fait subir, et dont il m'avait dissimulé une partie lors de notre premier passage. Grâce au concours du P. Leguilcher, je pus adresser une plainte détaillée au mandarin d'Houey-li-tcheou. Celui-ci me promit bonne et prompte justice, et il s'empressa de faire afficher dans la ville l'édit rendu par l'empereur en faveur de la religion chrétienne. M. Thorel alla visiter le gisement de cuivre de Tsin-chouy-ho, exploité à quelque distance au nord d'Houey-li-tcheou. Cette mine est une de celles qui produisent la qualité particulière de cuivre connue sous le nom de pe long ou « cuivre blanc ». J'ai déjà dit, je crois, qu'il y a à Houey-li-tcheou des fabriques d'ustensiles de cuivre; ils se vendent au poids, à raison de deux francs environ le kilogramme. La main-d'oeuvre double le prix de la matière première.
Un grand nombre de soldats passaient à Houey-li tcheou, venant de Tong-tchouen; nous essayâmes d’en obtenir quelques nouvelles sur la partie de la Commission que nous avions laissée dans cette dernière ville. Les renseignements que l'on nous donna, confus et contradictoires, nous plongèrent dans la plus cruelle incertitude. D'après les uns, M. de Lagrée s'était déjà mis en route pour Siu-tcheou fou; d'après les autres, à la date du 9 mars, il était toujours malade à Tong-tchouen.
Le 25 mars, ou m'annonça sa mort; elle fut démentie le lendemain.
Je hâtai notre marche, et le 31 mars nous arrivâmes à Mong-kou. La fatale nouvelle parut se confirmer; on me dit même que le docteur Joubert était parti de Tong-tchouen pour Siu-tcheou. J'expédiai immédiatement deux courriers, l'un à Tong-tchouen pour m'informer de la vérité, l'autre sur la route de Siu-tcheou, pour rejoindre au besoin M. Joubert et l'avertir de mon retour.
Je profitai de mon passage à Mong-kou pour essayer de reconnaître le cours du Kin-cha kiang, en aval de ce point, et pour m'assurer par moi-même des difficultés de navigation que l'on m'avait signalées. Elles sont réelles. En franchissant le rapide appelé Chouang-long, qui est à six milles environ de Mong-kou, ma barque se remplit à demi, et je pus constater que les vagues du fleuve atteignaient deux mètres de hauteur. Ce rapide, ainsi que la presque totalité de ceux que l'on rencontre jusqu'à Siu-tcheou, provient de l'écroulement des falaises rocheuses qui encaissent le fleuve, sous l'action des torrents qui se forment pendant la saison des pluies.
Des sommes assez considérables étaient affectées jadis par le gouvernement chinois au déblaiement de ces rapides.
Le 2 avril, le courrier que j'avais expédié à Tong-tchouen revint à Mong-kou, porteur d'une lettre, de M. Joubert. Le docteur m'informait que M. de Lagrée avait succombé, le 12 mars, à l'affection chronique du foie dont il souffrait depuis longtemps. M. Joubert lui avait fait élever un petit monument dans un jardin attenant à une pagode située en dehors et au sud-est de l'enceinte de la ville. (Cette pagode appartient à la corporation des mineure, son nom chinois est Kong ouan miao).
M. de Lagrée avait reçu les dernières informations que je lui avais transmises de Hong-pou-so, au moment de me diriger sur Ta-ly, et il avait chargé le docteur de m'écrire qu'il approuvait ma décision. Cette lettre ne m'était jamais parvenue.
Je partis le 3 avril au matin avec le P. Leguilcher, et j'arrivai le soir même à Tong-tchouen; le reste de l'expédition nous rejoignit le lendemain. Nous nous retrouvions encore une fois réunis; mais il y avait, hélas, un cercueil au milieu de nous.
Si la mort d'un chef justement respecté cause toujours une douloureuse impression, comment peindre les regrets que l'on éprouve lorsque ce chef a partagé avec vous deux années de dangers et de souffrances, allégeant pour vous les unes, bravant avant vous les autres, et que, dans cette intimité de chaque heure, au respect qu'il inspirait est venu s'ajouter un sentiment plus affectueux ! Succomber après tant de difficultés vaincues, quand le but était atteint, qu'aux privations et aux luttes passées allaient succéder les jouissances et les triomphes du retour, nous semblait une injuste et cruelle décision du sort. Nous ne pouvions songer sans un profond sentiment d'amertume combien ce deuil était irréparable, à quel point il compromettait les plus féconds et les plus glorieux résultats de l'oeuvre commune. Nous sentions vivement combien les hautes qualités morales et intellectuelles du commandant de Lagrée allaient nous faire défaut. Chez les hommes de l'escorte, le sentiment de la perte immense que nous venions de faire n'était ni moins vif ni moins unanime. Nul n'avait pu apprécier mieux qu'eux ce qu'il y avait eu d'entrait et de gaieté dans le courage de leur chef, d'énergie dans sa volonté, de bonté et de douceur dans son caractère. Ils se rappelaient avec quel patient dévouement M. de Lagrée avait travaillé, pendant tout le voyage, à subvenir à leurs besoins et à diminuer leurs fatigues. Aussi, dès que je témoignai l'intention d'emporter avec nous le corps de leur ancien chef, ils s'offrirent, malgré leur insuffisance évidente, à le porter eux-mêmes.
La situation précaire du pays, l'absence de tout missionnaire, de tout chrétien pouvant veiller à l’entretien du tombeau ou le protéger contre une profanation, me faisaient craindre en effet qu'au bout de quelques années il n'en restât plus de vestiges. Tong-tchouen pouvait tomber au pouvoir des mahométans, et ce changement de domination nous enlever la faible garantie que nous offrait le bon vouloir des autorités chinoises.
Je ne voulus pas courir les chances d'une violation de sépulture, fâcheuse pour le pavillon, douloureuse pour une si chère mémoire. Je résolus d'exhumer le corps et de le faire porter à Siu-tcheou fou. Ce trajet devait être excessivement difficile et pénible, en raison du poids énorme des cercueils chinois, de l'état des routes et de la configuration montagneuse de la contrée. À partir de Siu-tcheou fou, au contraire, le transport du cercueil jusque sur une terre française n'offrait plus aucun obstacle, puisque le voyage pouvait se faire entièrement par eau.
Il me sembla que la colonie de Cochinchine serait heureuse de donner un asile à la dépouille de celui qui venait de lui ouvrir une voie nouvelle et féconde, qu'elle voudrait consacrer le souvenir de tant de travaux si ardemment poursuivis, de tant de souffrances si noblement supportées.
Le Yang ta-jen avait quitté Tong-tchouen depuis quelques jours pour prendre le commandement de ses troupes. Il avait témoigné jusqu'au dernier moment à M. de Lagrée la déférence la plus sympathique, et il avait facilité par tous les moyens en son pouvoir la lourde et pénible tâche qu'avait eue à remplir M. Joubert après le décès du chef de l'expédition. J'envoyai au Yang ta-jen une petite carabine Lefauchoux, qui ne m'avait pas quitté pendant tout le voyage et qu'il avait fort admirée lors de notre première entrevue, et je lui exprimai par lettre notre profonde reconnaissance. Kong ta-lao-ye, qui le remplaçait à Tong-tchouen, m'aida à conclure un marché pour le transport du cercueil de M. de Lagrée à Siu-tcheou fou. Ce transport devait être fait dans un délai maximum de trente jours, et moyennant une somme de cent vingt taels, payable à l'arrivée.
Le 5 avril, la petite expédition assista en armes à l'exhumation du corps de son chef.
Le tombeau élevé par M. Joubert fut transformé en cénotaphe, et une inscription en français mentionna le triste événement dont ce monument devait conserver le souvenir.
Le 7 avril, nous quittâmes Tong-tchouen pour effectuer définitivement notre retour. Nous étions tous à bout de forces; la santé de notre escorte surtout était profondément atteinte : sur les quatorze personnes qui composaient à ce moment l'expédition, il y en avait souvent la moitié malade de la fièvre. Je dus faire voyager quelquefois les Annamites en chaise à porteurs, pour ne pas être obligé de ralentir notre marche. Les pluies arrivaient; il fallait nous hâter de sortir de la région montagneuse où nous nous trouvions.
La population de la ville et de la plaine forme une race à part, qui se distingue des Chinois proprement dits par sa coiffure et sa prononciation. On a vu, dans le chapitre relatif à l'histoire du Yun-nan, que les Tong-tchouen jen avaient conservé longtemps leur indépendance. Les environs de Tong-tchouen sont habités par des Y-kia. La route que nous suivions traverse un plateau d'un aspect moins désolé que la contrée qui sépare Yun-nan de, Tong-tchouen, et que ravinent quelques vallées pierreuses et peu profondes. Nous fîmes la rencontre d'une caravane de négociants du Kiang-si. Ils viennent chercher dans le sud du Yunnan un sel de plomb naturel dont le nom chinois est ouan-oua, et qui est employé pour la fabrication de la porcelaine. Les gens du Kiang-si sont les plus voyageurs de la Chine, et la plupart des grandes hôtelleries que l'on rencontre dans les villes ou sur les routes sont tenues par eux..
D'après les ordres donnés par les autorités de Tong-tchouen, tous les mandarins préposés à la garde des marchés qui se trouvaient sur notre route devaient honorer en nous les hôtes de l'empereur et les envoyés d'une nation amie; malheureusement, je ne pouvais me résoudre à prendre des allures en rapport, aux yeux des Chinois, avec ma situation de chef de la mission française. Je continuais, comme par le passé, à cheminer à pied, le plus souvent, à l'écart de notre petite caravane. La nécessité de conserver un pas régulier afin de mieux estimer la route faite, et de m'isoler pour éviter les causeries et les distractions, me mettait souvent fort en avance. Je traversais donc les villages incognito, plus préoccupé de consulter ma boussole et ma montre que des témoignages de curiosité des paysans. Mon cheval, que je n'enfourchais que dans les occasions solennelles, servait en route aux hommes fatigués de l'escorte. Ce défaut de représentation amenait quelquefois des quiproquos amusants. Le mandarin de Té-tche-sin, militaire à bouton bleu, crut devoir, le 8 avril, venir m'attendre à une grande distance de cette petite ville; entouré d'une nombreuse escorte, il s'installa sur le bord de la route, prêt à venir saluer, dès son apparition,le chef de la mission française: mais, suivant mon usage, j'étais fort en avant sur la route de la colonie et enchanté d'échapper à son nez aux honneurs qu'il comptait me rendre; à ma vue, toute sa suite éclata de rire; bien loin de supposer que je pouvais être le « grand homme » que l'on venait attendre, on me prit pour le fourrier qui allait préparer ses logements. Mon accoutrement mi-chinois, mi-européen, ma physionomie barbue et étrange, égayèrent fort le bouton bleu et ses satellites. Si je ne les compris pas, je devinai sans peine les lazzis dont j'étais l'objet. Je poursuivis tranquillement mon chemin, et je me perdis bientôt dans les rues de la ville, pendant que le mandarin attendait toujours sur la route, et demandait vainement à nos porteurs de bagages et aux personnes de notre caravane qui défilaient successivement devant lui, où était Ngan ta-jen (mon nom chinois). Arriva enfin le P. Leguilcher, qui mit fin à son attente, mais le plongea dans la perplexité la plus vive en lui apprenant la vérité. Le pauvre officier s'imagina que je devais me sentir cruellement offensé. Il revint en toute hâte me faire ses excuses, et il s'efforça de calmer mon irritation par des cadeaux.
Je ris de bon coeur avec lui de sa mésaventure, et le lendemain, quand nous quittâmes la ville, il salua mon départ de salves de mousqueterie qui, cette fois, ne se trompèrent pas d'adresse.
Le 9 avril, nous traversâmes, à Kiang-ti, le Ngieou-nan, rivière aux eaux profondes et rapides, qui se jette dans le Kin-cha kiang à douze lieues de là, et qui draine toute la partie du plateau du Yun-nin comprise entre Siun-tien et Ouei-ning. Un bac est installé, à Kiang-ti, sur un câble jeté entre les deux rives. Nous entrâmes le surlendemain dans la grande plaine de Tchao-tong, après avoir vu à Ma-tsao-cou des gisements de tourbe et d'anthracite. Cette plaine est très-bien cultivée; le pavot y occupe une large place; mais les petits ruisseaux qui la traversent ne fournissent pas toujours une quantité d'eau suffisante pour les besoins de l'agriculture.
Le 10, après avoir gravi les hauteurs qui encaissent le cours du Ngieou-nan kiang, nous entrâmes dans une grande plaine qu'accidentent plusieurs chaînes irrégulières de petites collines. Nous trouvâmes le soir, au petit village de Tao-guen, où nous dûmes passer la nuit, un petit mandarin envoyé à notre rencontre par les autorités de Tchao-tong.
Cette ville est le chef-lieu politique de l'une des trois subdivisions ou tao de la province du Yun-nan, le long-tao ou « tao de l'Est ».
Le tao-lai ou « sous-gouverneur de province » et le fou ou « préfet du département » étaient absents pour cause de deuil au moment de notre passage. (On sait qu'à la mort de leurs parents les fonctionnaires chinois cessent de remplir leurs fonctions pendant un certain temps. Pour un père ou une mère le deuil dure trois ans, pendant lesquels on rentre dans la vie privée).
Le 11 avril, nous fîmes notre entrée à Tchao-tong, où le hien nous reçut avec beaucoup de cordialité, en l'absence des mandarins représentant la province et le département.
Nous nous installâmes dans le presbytère d'un prêtre indigène chargé de la petite chrétienté de la ville. La foule se montra, selon l'usage, d'une curiosité et d'une importunité extrêmes. Nous dûmes réclamer des gardes au fou par intérim, et la pose d'une affiche interdisant les abords de notre demeure. Le tche-hien, ou administrateur de l'arrondissement particulier de Tchao-tong, vint nous rendre visite dès notre arrivée, et nous invita à dîner pour le lendemain soir. Le repas eut quatorze services au moins, sans compter les graines de concombre, les mandarines et les li-tchi qui servirent de préliminaires. Rien de nouveau d'ailleurs à signaler aux gourmets ou aux amis de l'excentrique, si ce n'est des œufs de pigeon que je trouvai exquis, et une espèce particulière de poisson, pêchée dans un étang voisin, dont la chair a une saveur toute particulière. Pendant le repas, les femmes de notre hôte regardaient attentivement par une jalousie la physionomie des étrangers. Elles durent rire plus d'une fois de leur maladresse à se servir des ustensiles chinois, et s'étonner sans doute que des gens parvenus à l'âge avancé que trahissait leur longue barbe, eussent entrepris un aussi lointain et un aussi périlleux voyage.
Tchao-tong, comme toutes les villes de cette importance en Chine, est entourée d'une enceinte bastionnée, de forme rectangulaire, qui a environ trois kilomètres de développement. Des faubourgs considérables les prolongent au nord, à l'est et à l'ouest, les rues qui aboutissent aux portes de la ville. Celle-ci n'a jamais été prise par les mahométans, et sa population est animée d'une haine farouche contre les rebelles de Ta-ly. Un commandant militaire, envoyé il y a quelque temps, par le Ma ta-jen, et comme lui sectateur du Coran, a été mis à la porte par les habitants du Tchao-tong, malgré ses protestations de fidélité à l'empereur. Toutes ces villes du Yun-nan conservent une indépendance d'allures qui tient au mélange intime qui s’est opéré entre les premiers colons chinois et les vigoureuses populations indigènes. Les annales de la dynastie mongole mentionnent les gens de Tchao-tong, de Tong-tchouen et de Ou-ting comme formant encore, à la fin du treizième siècle, des principautés s'administrant elles-mêmes, et secouant à chaque occasion favorable la faible autorité des vice-rois du Yun-nan. Dans les environs de Tchao-tong vivent des tribus sauvages appelées Houan Miao, et appartenant à la même couche que les Miao-tse.
La plaine de Tchao-tong est une des plus grandes que nous ayons traversées dans le Yun-nan. Elle est très-bien cultivée. Les champs de pavot destinés à la production de l'opium y tiennent une large place. On s'y plaint du manque d'eau; elle n'est arrosée, en effet, que par de très-petits ruisseaux, presque à sec à une certaine époque de l'année. Elle est riche en gisements d'anthracite et de tourbe.
Un petit étang très-poissonneux se trouve dans le sud-ouest. Nous n'eûmes pas l'occasion d'en goûter les produits.
Tchao-tong est une des étapes les plus importantes du commerce qui se fait entre la Chine et le Yun-nan. D'énormes convois de coton brut, de cotonnades anglaises on indigènes, de sel venu du Se-tchouen, s'y croisent avec les métaux, l'étain et le zinc surtout, que fournissent les environs de Tong-tchouen, les matières médicinales que l'on tire de l'ouest du Yun-nan et du nord du Tibet, et les nids de l'insecte (Coccus Sinensis) qui donne la cire à pe-la. On sait que cet insecte est élevé sur une espèce de troëne qui croît dans les parties montagneuses du Yun-nan et du Se-tchouen, puis transporté sur d'autres arbres favorables à la production de la cire, et situés dans des régions plus chaudes. Ces nids doivent faire le voyage avec la plus grande rapidité, pour que les insectes fraîchement éclos ne meurent point avant d'arriver à leur nouveau domicile; ils sont placés dans de grands paniers divisés en plusieurs compartiments, et tous qui les portent font souvent trente ou quarante lieues au pas de course, pour ne pas perdre le fruit de leurs peines.
Nous reçûmes à Tchao-tong une lettre de Yang ta-jen, commandant militaire du Tong-tao, par qui nous avions été reçus à Tong-tchouen. Il m'accusait réception de la carabine que je lui avais envoyée, en recon-naissance des services qu'il avait rendus à M. de Lagrée pendant sa maladie et de l'aide qu'il avait prêtée au docteur Joubert, au milieu des circonstances difficiles et douloureuses où ce dernier s'était trouvé. Peut-être lira-t-on avec intérêt la traduction de ce factum. Je la donne comme spécimen du style littéraire en Chine :
« Aux très justes frères Ngan, Jou et Lo (Transcription chinoise des premières syllabes de mon nom, de celui du docteur Joubert et de celui du P. Leguilcher).
« J'ai appris, par les lettres des mandarins Kong-yu-hong et Tao-tsin-tsin, (Noms du préfet et du sous-préfet de Tong-tchouen) votre heureuse arrivée à Tong-tchouen. Je remercie Ngan ta-jen de la carabine qu'il m'a fait parvenir; il m'est impossible de lui dire à quel point ce cadeau m'a été agréable. J'aurais le le plus grand plaisir d'aller visiter Son Excellence pourlui exprimer de vive voix tourte ma reconnaissance : malheureuse-ment, la nécessité de m'opposer aux entreprises des rebelles me retient impérieusement au milieu de mes soldats.
« Pourrai-je vous exprimer quelle vive et profonde douleur j'ai ressentie de la mort de Son Excellence l'envoyé français La (M. de Lagrée) ! Il n'a pas craint de sacrifier sa vie; au bien de son pays. Sa mémoire devra rester parmi les plus illustres. Aussi ai-je appris sans étonnement que Ngan ta-jen n'avait pas voulu que les restes mortels de La restassent sur une terre étrangère, et qu'il désirait les ramener dans sa patrie. J'ai donné, en conséquence, des ordres formels à Tao-tsin-tsin, pour que celui-ci mît à votre disposition tous les soldats et tous les porteurs nécessaires. J'ai préposé un officier pour veiller sur vous pendant le reste de votre voyage : il doit s'appliquer à prévenir tous vos désirs.
« Je vous renouvelle, en terminant, tous mes regrets de n'avoir pu, à cause de mon absence, vous offrir moi-même, à votre retour à Tong-tchouen, une hospitalité digne de vous. J'espère que vous voudrez bien agréer mes excuses, et ne pas croire à une mauvaise volonté de ma part. Je vous adresse les souhaits les plus sincères pour votre santé et pour votre bonheur. Je vous salue respectueusement. Je suis, avec le coeur le plus reconnaissant, votre frère très-humble, « YANG-CHEN-TSANG »
Cette lettre était accompagnée d'un beau cheval noir taire, provenant des écuries de Yang ta-jen, et que celui-ci m'envoyait en échange de ma carabine. L'animal avait été conduit à la main de Tong-tchouen à Tchao-tong, et arrivait en même temps que la lettre de son maître. Cette lettre et ce présent attestaient des sentiments délicats, que leur auteur ne mettait pas toujours en pratique. J'ai mentionné déjà, je crois, les bruits qui couraient dans le pay sur sa vénalité. Avec de l'argent, les mahométans réduisaient facilement à l'inaction le commandant militaire du Long-tao. Ces bruits trouvèrent accès et créance à Pékin car peu de mois après notre passage le Yang ta-jen fut destitué de ses fonctions.
On sort de la plaine de Tchao-tong en franchissant une petite chaîne de collines dont le relief est faible au sud et beaucoup plus prononcé au nord. Au pied du versant septentrional, on se trouve dans une vallée étroite et sinueuse, dominée de tous côtés par des collines calcaires dont les parois sont souvent à pic. De nombreux villages s'échelonnent à tous les détours de cette vallée qu'arrose une petite rivière; d'autres couronnent les hauteurs de leurs murailles crénelées. Toute cette contrée a été successivement pillée par les Man-tse, les mahométans, les Mino-tse, les Tchang-mao ( C'est le nom sous lequel on désigne dans l’intérieur de la Chine les révoltés connus des Européens sous le nom de Taïping), les Ho-lious (Bandes de pillards sans but avoué qui se composent de tous les malheureux et de tous les déclassés que font les guerres civiles.), sans compter les déprédations exercées par les soldats impériaux chargés de sa défense.
Les maisons qui bordent la route sont pauvres et délabrées. Çà et là, des têtes se dressent à l'extrémité de hauts bambous. Les suppliciés sont pour la plupart des malheureux qui ont essayé d'échapper aux ordres des autorités chinoises, et de se soustraire au service militaire. Malgré les ruines accumulées partout, la population paraît dense, et la circulation est active. La vallée prend un aspect de plus en plus pittoresque : les roches calcaires se dressent en aiguilles blanches, ou couronnent de festons d'un dessin original tous les horizons du paysage. Çà et là, de blanches cascades émaillentde verdure les parois des rochers. Si la végétationétait plus vigoureuse, on se croirait transporté dans un vallon de Taïti. Mais la flore a un caractère de plus en plus européen : nous rencontrions des cerisiers et des pommiers.
Tout à coup le ruisseau dont nous suivions les bords disparut; le vallon prit fin, l'horizon s'élargit : à six cents mètres au-dessous de nous s'ouvrait une vallée large et boisée; on y parvenait par des rampes en zigzag, d'une pente excessivement rapide, creusées dans les flancs rocheux du plateau à l'extrémité duquel nous étions arrivés. Au bas de cette brusque descente, un torrent s'échappait en bouillonnant d'une grotte pro fonde et allait rejoindre à peu de distance une grande rivière qui venait de l'ouest. Nous quittions le plateau du Yun-nan pour entrer dans les basses et chaudes régions de la vallée du fleuve Bleu.
Ta-kouan-hien où nous arrivâmes le soir même, est une petite ville pittoresquement située sur le flanc droit des hauteurs qui bordent la rivière que nous venions de rejoindre, rivière à la quelle elle a donné son nom.
Les maisons s'étagent en amphithéâtre au-dessus et au-dessous de la longue rue qui forme l'artère principale et où règne une grande animation.
La pagode où l'on nous logea est construite dans la partie haute de la ville; du sommet du grand escalier dans l'intérieur de la qui conduit au sanctuaire, on découvre un panorama fort étendu. Un repas tout préparé nous y attendait et le mandarin du lieu vint le lendemain nous rendre une visite en grand appareil. Ce fonctionnaire, quoique de l'ordre civil, porte le chapeau militaire en témoignage de la valeur qu'il a déployée contre les Ho-liou.
Ta-kouan a été occupé par les mahométans en 1862. Après leur expulsion, les débris de leurs bandes se sont joints aux Lolos des montagnes et se sont fortifiés à Oche-oua, localité située à une dizaine de lieues dans le sud-ouest. De là, ils ravagent et rançonnent le pays environnant. Des mesures énergiques semblent avoir été prises pour constituer une force militaire capable de réprimer ces brigandages : les têtes nombreuses que nous avions vues exposées sur notre route à l'extrémité d'un bambou, sont, nous dit-on, celles des déserteurs ou des réfractaires de l'armée chinoise, dans les rangs de laquelle on essaye de rétablir la discipline.
Nous nous remîmes en route le 17 avril; à quelque distance au nord de Ta-kouan, vis-à-vis du village de
Kouang-ho-ki, la route franchit la rivière sur un pont suspendu. C'était le premier ouvrage de ce genre que nous rencontrions en Chine : des chaînes de fer de for-te dimension sont encastrées dans les culées et raidies entre des piliers placés de manière à se correspondre des deux côtés de la rivière; des étriers en fer y rattachent le tablier. Grâce au peu d'élévation des points d'appui, ces ponts présentent une courbure inverse de celle des ponts suspendus européens et leurs oscillations sont considérables; mais leur solidité, qui dépend surtout du bon établissement des culées, est en général très-satisfaisante.
Des Miao-tse habitent les hauteurs qui dominent de tous côtés le Ta-kouan-ho. À une grande élévation au-dessus de la route, on découvre, au sommet de rochers qui surplombent, des champs admirablement cultivés : on ne saurait deviner comment on a pu transporter la charrue sur ces petits plateaux qu'entourent de tous côtés des surfaces à pic.
Une rivière considérable, qui paraît être le cours d'eau principal de tout ce bassin, vient rejoindre le Ta-kouan-ho, en aval de Kouang-ho-ki : c'est la rivière de Co-kouy; elle traverse une contrée fort riche en métaux. Les mines de plomb argentifère de Siu-cai-tse sont célèbres dans toute la Chine. Les pompes d'épuisement occupaient à elles seules avant la guerre plus de douze cents travailleurs. Le régime hydrogra-phique de cette zone, exploitée avec âpreté par les Chinois depuis le règne de Kien-long, a été complètement transformé par le déboisement. Les vieillards affirment qu'il y a quatre-vingts ans, on franchissait à pied sec, de caillou en caillou, le Co-kouy ho à Sin-cai-tse, aujourd'hui, cette rivière n'est pas guéable. Beaucoup plus bas, à Tong-co-kay, les hommes de cinquante ans se rappellent avoir entendu dire à leurs grands-pères qu'on traversait à gué et que les arbres formaient berceau sur la rivière; elle a maintenant sept à huit mètres de profondeur. Sur les rives mêmes du Ta-kouan ho, nous trouvâmes des exploitations de charbon. À Kiao-tse-pa, situé à peu de distance dans l'ouest, sont des mines de fer et des fabriques de marmites et de bassines, dont les produits sont expédiés à Siu-tcheou fou.
Nous arrivâmes le 20 avril à Lao-oua-tan, gros bourg très-commerçant où commence la navigation de la rivière : un pont suspendu d'une portée considérable est jeté d'une rive à l'autre. Lao-oua-tan est un entrepôt important, et c'est le point où s'embarquent aujourd'hui les métaux qui viennent du Yun-nan. Les marchandises légères suivent la route de terre pour aller à Siu-tcheou fou; la voie fluviale exige deux ou trois transbordements; elle est plus rapide et peut-être plus coûteuse.
Nous nous embarquâmes à Lao-oua-tan, dans une grande barque d'une capacité de trente à quarante tonneaux, et nous pûmes admirer l'habileté avec laquelle les Chinois dirigent ces lourdes embarcations au passage des rapides. Ils se servent, en guise de gouvernail, d'énormes avirons bordés à l'avant, qu'ils manoeuvrent ensemble pour doubler l'effet de la barre et faire pivoter rapidement la barque dans les moments difficiles. En deux heures nous arrivâmes à Pou-eul-tou, petit port situé sur la rive gauche de la rivière, qui a changé de nom et s'appelle maintenant le Houang-kiang.
Pendant que nos bagages et une partie de notre escorte continuaient leur route en bateau, nous mîmes pied à terre et nous nous engageâmes dans la petite vallée qui aboutit à la résidence du vicaire apostolique du Yun-nan. Nous admirâmes dans ce court trajet les paysages les plus variés et les plus pittoresques : de nomb-reuses sources jaillissaient des parois calcaires de la vallée et, de chute en chute, se perdaient en une poussière argentée qui n'arrivait pas jusqu'au sol; les plateaux s'étageaient en plusieurs gradins chargés de riches cultures et de riantes habitations. La vallée se terminait brusquement par une cascade haute d'une centaine de mètres.
Nous nous engageâmes dans une route en zigzag pratiquée sur son flanc gauche, et ce ne fut pas sans émotion que nous aperçûmes le drapeau français, arboré en notre honneur, flotter au sommet de la demeure de Mgr. Ponsot. Plusieurs détonations saluèrent notre arrivée et firent prendre le galop à nos chevaux. Quelques secondes après, nous avions l'honneur de presser les mains du vénérable prélat, qui avait quitté la France sous le règne de Charles X.
L'établissement catholique de Long-ki est bien situé et parfaitement entendu au double point de vue de la sécurité et des communications. Placé sur un point culminant et entouré de fortes palissades, il a été respecté jusqu'à présent par toutes les bandes de maraudeurs qui désolent le pays. L'énergie de ceux qui l'habitent et les armes européennes dont ils disposent sont à vrai dire ses défenses les plus solides. Les ours et les léopards sont assez nombreux dans les montagnes de cette partie du Yun-nan. À peu de distance dans l'est-nord-est, sur le versant d'un coteau qui regarde le Houang-kiang et que l'on appelle Tchen-fong-chan, sont construits le séminaire et l'école de la mission. Nous les trouvâmes fréquentés par un nombre assez considérable d'élèves. Les jeunes prêtres que l'on envoie de France pour renforcer le personnel de la mission, viennent s'exercer là pendant quelque temps à la gymnastique difficile de la langue chinoise. Dans ce pays malheureux et troublé, ce petit noyau d'hommes instruits et courageux exerce autour de lui une salutaire influence.
Avec quelques efforts et quelques encouragements de plus, ils pourraient rendre à la science des services aussi importants que ceux qu'ils rendent à la civilisation. L'un des missionnaires de Long-ki, M. de Chataignon, avait essayé d'installer un observatoire, et il avait déterminé par la longueur de l'ombre méridienne, faute de moyens plus précis, la latitude du séminaire. J'ai souvent regretté que des livres et des instruments ne soient pas libéralement mis à la disposition de ces ouvriers de bonne volonté, pour lesquels le travail est une véritable consolation dans le profond isolement où ils vivent. On n'aurait plus lieu alors de s'étonner du peu de, notions géographiques que nous possédons sur des contrées où vivent depuis près de deux siècles des missionnaires européens (Les excellentes indications que l'on doit à M. l'abbé Desgodins, missionnaire apostolique au Tibet, à la disposition duquel sa famille a mis des instruments d'observation et des livres, prouvent tout le parti que l'on pourrait tirer des loisirs de ces bardis pionniers de la civilisation. C'est avec une bien vive satisfaction que j'ai vu la Société de géographie de Paris accorder à M. l'abbé Desgodins, sur ma préposition, un compteur en récompense de ses travaux géographiques.)
On me remit à Long-ki une lettre de M. Dabry, consul de France à Han-keou, adressée à M. de Lagrée. M. Dabry avait appris notre entrée en Chine et s'était hâté d'envoyer ses félicitations au chef de la mission française.
À Tchen-fong-chan, les missionnaires nous firent cadeau d'un petit ourson âgé à peine de quelques semaines, surpris dans une chasse au fond de l'antre paternel. Les montagnes des environs sont fréquentées par trois espèces d'ours, que les Chinois désignent sous le nom de Khenou hiong, Lao hiong et Ten hiong. Cette dernière espèce, dont le nom signifie « l'ours homme » est la plus redoutée et donne lieu aux récits les plus fantastiques. Le Ten hiong sait, dit-on, imiter la démarche et la voix de l'homme et réussit ainsi à attirer clans sa. demeure les voyageurs assez naïfs pour croire à ses démonstrations amicales. Il y a aussi des léopards dont la peau mouchetée sert souvent de tapis dans les yamen.
L'ourson de Tchen-fong-chan fut admirablement accueilli par nos Annamites et immédiatement dressé à une foule de gentillesses. Son agilité et son intelligence nous divertirent pendant tout le reste du voyage. À Shiang-haï, le P. David, savant lazariste dont le nom est bien connu de tous ceux qui s'occupent d'histoire naturelle, m'apprit qu'il appartenait à l'espèce désignée sous le nom d'Ursus Tibetanus. Malheureusement, ce pauvre animal, dont je comptais enrichir le Muséum de Paris, mourut à son arrivée à Suez, des chaleurs endurées pendant la traversée de la mer Rouge.
Nous quittâmes nos hôtes le 25 avril. Le P. Leguilcher obtint de Mgr. Ponsot l'autorisation de nous suivre jusqu'à Siu-tcheou fou; nous rejoignîmes notre barque et notre escorte, qui nous attendaient à très-peu de distance de Tchen-phong-chan. Au bout d'une heure et demie de navigation, nous arrivâmes à Sin-tan, point où il fallait opérer un premier et très-court transbordement et où vit une population de portefaix et de bateliers. Ce rapide indique la limite des provinces du Se-tchouen et du Yun-nan sur la rive gauche du Houang kiang; sur la rive droite, la frontière est plus haut, au village de Tong-co-kay. À une demi-heure en barque de Sin-tan, se trouve un second rapide, nommé Kieou-long-tan ou « rapide des neuf Dragons » qui a plus d'une demi-lieue de longueur. Ces rapides sont occasionnés soit par une augmentation subite de la pente du terrain, soit par des arêtes de roches qui viennent traverser le lit de la rivière. Au village de Kieou-long-tan, nous choisîmes la barque qui devait nous conduire enfin jusqu'à Siu-tcheou-fou. Elle fut prête à cinq heures du soir.
Une heure après, nous arrivions à Houang-kiang, petite ville où nous passâmes la nuit, et où la curiosité de la foule et l'insolence des gamins nous obligèrent à avoir recours au mandarin de la localité.
Le lendemain, de bonne heure, nous continuâmes notre navigation sur le Houang-kiang, près de son confluent avec le fleuve Bleu. Des têtes de roches font bouillonner ses eaux et accélèrent le courant; nos bateliers durent faire de vigoureux efforts pour franchir sans encombre ce passage dangereux où le moindre faux coup de barre peut perdre le navire. Ce furent les dernières difficultés : nous entrâmes immédiatement après dans les eaux plus calmes du Kin-cha kiang. Vis-à-vis de l'embouchure du Houang-kiang, s'élève sur la rive gauche un fort village Ngan-pien, construit sur l'emplacement de Ma-hou-fou, ancien chef-lieu de département qui n'existe plus aujourd'hui.
Au bout de trois heures et demie de navigation sur le fleuve Bleu, nous arrivâmes à Siu-tcheou-fou. Cette ville, la plus populeuse de toutes celles que nous avions rencontrées, et qui peut contenir environ cent cinquante mille habitants, est bâtie au confluent du Ming-kiang rivière qui vient de Tchen-tou, capitale du Se-tchouen.
Au point de vue commercial, elle est par conséquent en relations faciles avec le centre de cette riche province, pendant que, du côté opposé, le Houang-kiang et le Yun-nan ho lui apportent les productions du Yun-nan. Nous vîmes à Siu-tcheou-fou, dans toute son activité, ce tourbillonnement particulier aux foules chinoises, que nous avions retrouvé ailleurs alangui par les désastres de la guerre.
Ce n'est pas que le commerce de cette ville ait été sans souffrir : l'interruption des exploitations métal-lurgiques dans le Yun-nan lui a enlevé un de ses principaux aliments; le cuivre, qui, avant la rébellion mahométane, se vendait à Siu-tcheou-fou huit à neufs taels les cent livres chinoises, en valait dix-huit au moment de notre passage. L'opium du Yun-nan, qui est à peu près le seul que l'on consomme dans cette partie du Se-tchouen, atteignait le prix de quatre taels le kilogramme. Le renchérissement du riz, auquel a beaucoup contribué la culture du pavot, était également très-sensible.
Une cause particulière contribuait, lors de notre arrivée à Siu-tcheou-fou, à donner beaucoup d'animation à la ville.
Les candidats au baccalauréat militaire, réunis à Siu-tcheou-fou, ne pouvaient laisser passer sans en profiter un événement aussi rare que la présence de barbares européens dans les murs de la ville. Ces étrangers, qui avaient pu traverser sans encombre un pays aussi troublé que le Yun-nan, et que leurs armes et leur attitude avaient suffi, malgré leur petit nombre, à faire respecter du redouté sultan de Ta-ly, ces étrangers, dis je, ne pouvaient prétendre à la même immunité de la part de l'élite de la jeunesse guerrière du Se-tchouen, réunie pour briguer les honneurs du premier garde militaire chinois. Elle devait désirer voir de près et face à face ces terribles Européens, avec lesquels peut-être elle aurait à se mesurer un jour.
Je faisais observer à la porte de la pagode que les autorités de la ville nous avaient donnée comme logement, la consigne plus sévère, afin d'éviter les importunités de la foule. Ce fut de la part des bacheliers militaires l'objet d'un nouveau concours que de forcer cette consigne et d'arriver les premiers auprès de nous. L'un d'eux y réussit en effet en prétextant une affaire quelconque; il vint se promener dans la partie de la pagode qui nous servait à la fois de salon et de salle à manger. J'étais seul ou presque seul à y travailler. Le bachelier se mit à suivre tous mes mouvements, ne perdant pas une occasion de violer, aux yeux de quelques domestiques et soldats chinois présents à cette scène, toutes les règles de l'étiquette, afin d'afficher clairement son profond dédain pour les barbares. Je le priai poliment de se retirer : il me rit au nez; je le poussai vers la porte : il se précipita sur moi. Mais deux Annamites, accourus à mon appel, le saisirent et le garrottèrent. Le pauvre bachelier écumait de rage : après avoir vociféré mille menaces, il demanda pourtant sa grâce et sa liberté; mais l'offense était trop grave, surtout aux yeux du public chinois. Je fis entrer quelques spectateurs, pour que le châtiment du coupable ne restât pas ignoré et je lui fis administrer sur le bas des reins dix coups de verges qui l'ensanglantèrent, Je lui fis grâce du reste et je le renvoyai aussi furieux que meurtri.
L'accueil relativement très-modéré que j'avais fait à ses grossièretés fit grand bruit dans la ville. Les gens sages trouvèrent que j'avais agi trop doucement vis-à-vis d’un jeune écervelé qui avait violé sans motif toutes les règles de l'hospitalité chinoise. Les bacheliers jurèrent de venger l'affront fait à leur camarade. Les murailles se couvrirent d'affiches menaçantes contre les étrangers. On invitait tous les gens de coeur à se réunir pour faite justice de celte poignée d'aventuriers. Il importait à l'honneur chinois qu'aucun d'eux ne sortit vivant de Siu-tcheou.
Je fis prévenir le préfet de la ville de ces menaces; mais je comptais beaucoup plus sur la décision et la vigilance de nos Tagals et de nos Annamites que sur le concours des autorités.
Le 5 mai, nous avions réuni dans un dîner d'adieu tous les prêtres français présents à Siu-tcheou et qui comprenaient le personnel presque entier des missions du Yun-nan et du Se-tchouen occidental. Le potage était à peine servi qu'on vint me prévenir qu'une nombreuse bande d'individus frappait à la porte de la pagode et demandait à parler à Ngan ta-jen. Je me rendis dans le vestibule et fis interroger les impatients dont j'entendais les cris au dehors. Ils me répondirent qu'un messager venait d'apporter des nouvelles du Yun-nan, que je serais bien aise de connaître. Je fis ouvrir un des battants de la porte et je m'avançai au dehors, disant que le messager était le bienvenu et qu'il n'avait qu'à venir me parler. Un grand silence se fit, puis soudain, quatre ou cinq individus se détachèrent de la foule et se ruèrent sur moi avec des lances, des bâtons, et même des bancs pris dans les maisons voisines. Mais derrière moi surgirent aussitôt quatre ou cinq sabres-baïonnettes dont la vue fit faire immédiatement volte-face aux agresseurs. Cela se passa si rapidement qu'avant même que j'eusse eu le temps de me mettre en défense, les Annamites chargèrent devant moi au pas de course une grande foule effarée qui s'enfuyait dans toutes les directions.
Tous nos convives étaient accourus au bruit, plus effrayés que nous, et nous suppliant de rappeler nos hommes qui risquaient en poursuivant la populace de tomber dans quelque guet-apens. Mais ceux-ci étaient tellement exaspérés contre des gens qui se plaisaient à les mettre sur les dents du matin au soir qu'ils ne voulurent rien entendre. Ils ne revinrent au logis qu'après avoir fait entièrement vider la rue, et la terreur qu'ils inspirèrent fut telle que toutes les maisons se fermèrent et que pendant tout le reste de la soirée et de la nuit, au silence qui régnait autour de nous, nous aurions pu nous croire dans un désert.
Nous ne trouvâmes donc pas auprès des autorités de Siu-tcheou-fou la cordialité et l'empressement que nous avions rencontrés dans le Yun-nan; la population nous témoigna une curiosité plus importune et moins sympathique; ces dispositions nouvelles devaient s'accentuer de plus en plus, à mesure que nous nous rapprocherions des côtes.
Je louai à Siu-tcheou-fou, pour effectuer notre retour, deux jonques, l'une destinée à l'escorte, l'autre aux officiers. Elles ne devaient nous conduire qu'à Tchong-kin-fou, centre commercial du Se-tchouen.
Le 8 mai, le cercueil de M. de suivre arriva à Siu-tcheou-fou et fut immédiatement placé dans l'une de nos jonques. Le lendemain, nous fîmes nos adieux aux dignes missionnaires de Siu-tcheou-fou. Le P. Leguilcher, qui depuis plus de deux mois partageait nos fatigues, fut le dernier à se séparer de la Commission. Nous nous dîmes adieu - peut-être au revoir, - les yeux pleins de larmes.
Ces adieux n'ont pas été heureusement mes dernières relations avec le P. Leguilcher et je conserve encore aujourd'hui l'espoir de revoir un jour ce bon prêtre auquel nous avions donné en riant le titre d'aumônier de l'expédition du Mékong. Il m'a fait parvenir plusieurs fois de ses nouvelles depuis mon retour en France.
Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de lire ici quelques fragments de ses lettres, qui témoignent de la bonne impression qu'avait laissée sur tout son passage la Commission française.
On y trouvera aussi quelques détails intéressants sur la situation politique du Yun-nan, qui compléteront mon récit de voyage
... « Je suis resté longtemps à Long-ki après votre départ, mon cher commandant, mais le calme plat ne peut me convenir. Je n'ai retrouvé mon ancienne vigueur qu'après avoir repris mon ancienne manière de vivre. En route donc, traversant les torrents à grand péril, gravissant les pentes les plus escarpées, descendant les ravins à pic, suivant par Co-kouy des chemins peut-être encore plus détestables que ceux que nous avons parcourus ensemble et dont vous avez dû à coup sûr conserver un bien mauvais souvenir. J'ai vu une formidable inondation emporter le pont suspendu et un grand nombre de maisons de Lao-oua-tan. Mon cheval en traversant un ravin à la nage a été enlevé par l'eau et a fait une chute épouvantable dans un précipice. Bref, si je n'ai pas laissé de sang aux buissons de la route, j'ai arrosé toutes mes étapes d'une abondante sueur.
« Me voilà de retour dans mon cher Si-tao (Nom de la partie ouest de la province du Yun-nan.), bien fatigué, il est vrai, mais, Dieu merci, plein de vie et de courage. La conclusion qu'il convient de tirer de cette pérégrination nouvelle vous fera plaisir, sans aucun doute.
Vous vous rappelez, n'est-ce pas, les avis timorés de certaines personnes et les craintes que l'on avait essayé de m'inspirer.
« Vous payerez cher, m'avait-on dit, en vous en revenant seul, la marche triomphale que vous avez faite avec la mission française au travers des prétoires des mandarins chinois.
« Eh bien, ces prévisions ont été heureusement trompées : partout j'ai été reconnu comme l'interprète de l'expédition et je n'ai reçu, tant de la part des grands que de la part du peuple, que des témoignages de bienveillance et de sympathie.
« Vous vous souvenez, cher monsieur Garnier, que telle était mon espérance. Vous serez heureux de savoir qu'elle s'est réalisée. Je vais vous en raconter un exemple : Vous n'avez pas oublié le village de Kiang-ti (Situé sur les bords du Ngieou-nan kiang, entre Tong-tchouen et Tchao-Tong.) Lors de mon retour en ce point, la crue des eaux avait brisé la chaîne du bac et entraîné le bateau en dérive; le fleuve était devenu un véritable torrent. Un batelier courageux, mais avare, rançonnait les voyageurs. De son côté, le Tsong-yé (Grade intérieur de la hiérarchie militaire chinoise.) le mettait à l'amende. Leur querelle se prolongeait indéfiniment et menaçait d'interrompre le passage. Plus de cent personnes attendaient en maugréant, au pied de cette côte escarpée que nous avons gravie ensemble en enfonçant dans la boue jusqu'à la ceinture. Le batelier refusait de les passer, prétextant les ordres du mandarin. « Passe-moi tout seul, lui dis-je, et j'irai au tribunal arranger cette affaire. » Ce fut vite fait : ma carte et deux chapons furent d'une éloquence décisive. Le mandarin, se souvenant que je vous avais accompagné, m'accorda avec une grâce parfaite tout ce que je lui demandai et tous les marchands, qui purent enfin passer le fleuve, vinrent me remercier avec effusion.... »
Chapitre XVIII (suite et fin).
Tchong-kin-fou. - Han-kéou. - Shang-haï. - Saigon.
« À Ta-ly, continuait le P. Leguilcher, notre courte apparition a causé un grand émoi. Aussitôt après notre départ les Mahométans ont fait de gigantesques travaux de défense. On avait parfaitement remarqué tous les points de vue qu'avait dessinés M. Delaporte, et comme on avait reconnu surtout Hiang-kouan dans ses cartons, on a commencé par surélever de trois pieds les murs de cette place et ceux de Hia-kouan, dont on est convaincu que vous avez également pris le plan à l'aide d'une longue-vue. Du côté de la montagne, on a élevé deux nouvelles et formidables forteresses, parce que la bonzerie aux trois tours avait beaucoup attiré votre attention.
« Enfin, comme les Français sont aussi à craindre sur mer que sur terre, on a le projet de construire sur toute la rive du lac, de Hiang-kouan à Hia-kouan, cent batteries de côte. Ces travaux sont urgents, dit-on, parce que Ngan ta-jen va bientôt revenir à la tête d'une armée. Une coïncidence qui pourra accréditer ce bruit est la venue dans le Yun-nan, avec ses armes, d'un Français nommé Dupuis… Vous comprenez qu'en présence de telles dispositions et avec le caractère soupçonneux des Mahométans, il ne m'est plus possible de revenir dans mon ancienne chrétienté. De plus, l'expédition anglaise de l'année dernière a été pour moi une nouvelle et fâcheuse complication. Ces messieurs étaient chargés d'une lettre pour moi et le Sultan n'a pas été sans le savoir … Vous ne serez peut-être pas fâché d'avoir quelques détails sur les démarches des voyageurs anglais : L'expédition conduite par le capitaine Sladen est arrivée, après beaucoup de peines et de traverses, à la première ville frontière du Yun-nan que les Chinois appellent Teng-yué-tcheou et les Birmans, Momein. Elle a été bien reçue par le chef musulman de cette ville. Les Anglais ont fait avec lui des arrangements pour assurer le libre passage aux caravanes de marchands et il s'est engagé au nom de son souverain à envoyer une ambassade à Ranjouil pour ratifier et compléter la convention ébauchée à Momein. Mais à Ta-ly on dit très-nettement que le Sultan a défendu de laisser M. Sladen continuer son voyage et lui a fait intimer l'ordre de repartir... »
« En résumant les nouvelles que j'ai reçues depuis plusieurs mois, je puis constater que les Mahométans perdent partout du terrain. La plaine même de Yen-tchang appartient aux Rouges et les Blancs (On se rappelle sans doute que les Rouges désignent les Impériaux, et les Blancs les Mahométans.) restent assiégés dans la villle… »
Les nouvelles les plus récentes confirment les succès des Impériaux dans le Yun-nan et complètent les lettres du P. Leguilcher. Ils sont dus en grande partie aux armes et à l'artillerie européennes que s'est procurées le vice-roi de cette province et au concours de quelques Français amenés par M. Dupuis. À l'heure où j'écris ces lignes, il n'y a que les villes de Teng-yué-tcheou et de Ta-ly qui appartiennent encore aux rebelles (On a annoncé depuis la prise de Ta-ly fou (mai 1873). Ceux-ci ont envoyé une ambassade en Angleterre pour intéresser en leur faveur le gouvernement britannique. S'ils en obtenaient le concours qu'ils réclament, ce serait un malheur pour la civilisation et le commerce de ces intéressantes contrées.
Je passerai rapidement sur le récit de notre voyage de Siu-tcheou fou à Han-keou. Nous rentrions dans une région déjà visitée par des voyageurs européens et sur laquelle existent des ouvrages spéciaux. (Une partie de ce trajet (de Tchong-kin-fou à Han-kéou) a été étudiée avec soin, tant au point de vue hydrographique qu'au point de vue commercial, par des officiers de la marine anglaise et des délégués de la chambre de commerce de Shang-haï, après le passage de la Commission française.)
Le fleuve, à partir de Siu-tcheou, attarde dans de longs détours ses eaux larges, peu rapides et en cette saison peu profondes. Quelques îles et des bancs interrompent son cours. Les villes sont très-peuplées; les villages, les bourgs et les villes se succèdent sans interruption. La navigation est active et sur les deux rives du fleuve de nombreux bateliers traînent en chantant les jonques qui remontent le courant. Entre Siu-tcheou et Kiang-ngan, on aperçoit sur les hauteurs qui dominent le fleuve, de nombreuses grottes calcaires; elles servaient jadis de sépultures aux populations Man-tse, auxquelles cette contrée a appartenu. Le Tche-choui-ho, qui se jette dans le Grand Fleuve à Na-ki, amène des montagnes du Kouy-tcheou de grandes quantités de bois qui viennent alimenter les chantiers de construction de Lou tcheou. Cette dernière ville, où nous arrivâmes le 10 mai, est la résidence d'un Tao-tay ou sous-gouverneur de province; elle est située au confluent du Tsong-kiang, grande rivière qui traverse la plaine de Tchen-tou, capitale du Se-tchouen. C'est le centre d'un trafic très-considérable, qui est alimenté surtout par le produit des salines de Tse-liou. Cette localité est célèbre dans toute la Chine par les puits d'eau salée et les puits de feu qu'elle contient. Ces derniers ne sont autres que des sources de pétrole qui fournissent le combustible nécessaire à l'évaporation des eaux salines. On a décrit depuis longtemps les procédés d'extraction des Chinois et les moyens qu'ils emploient pour forer des puits dont la profondeur égale celle de nos puits artésiens. Je ne reviendrai pas ici sur ce sujet. Je me contenterai d'ajouter que les bandes de Tchang-mao, qui vers 1862 envahirent le Se-tchouen, mirent le feu aux sources de pétrole. L'incendie s'étendit à plusieurs lieues à la ronde et dura plusieurs mois. On ne parvint à l'éteindre et à reprendre l'exploitation interrompue des salines qu'en déterminant à prix d'argent un grand nombre de malheureux à traverser un sol brûlant et une atmosphère de fumée et de flammes, pour jeter sur les orifices d'où jaillissait le pétrole des couvertures mouillées, à l'aide desquelles on finit par se rendre maître du feu. Plus d'une centaine d'individus périrent dans ces tentatives.
Je ne sais s'il se trouverait dans toute l'Europe dix personnes que l'on déciderait à prix d'argent à affronter ainsi une mort certaine. Mais aucun peuple ne pousse le mépris de la vie aussi loin que le Chinois. Qu'on assure à un misérable l'avenir de sa femme et de ses enfants et il s'offrira sans hésitation, sans tristesse même, à la mort la plus épouvantable.
Cependant ce même Chinois, capable d'un véritable héroïsme dans la vie civile, dur à la souffrance, sans effroi devant la mort, a toujours tenu en singulier mépris la profession des armes. Les soldats ne se recrutent que dans la lie de la population, vivent en pays conquis sur le territoire qu'ils sont chargés de défendre et tournent sans cesse le dos à l'ennemi. La liste des lettrés qui ont bravé la mort pour dire la vérité à leurs tyrans tient une longue place dans l'histoire de Chine. Les guerriers héros en sont absents. Il ne pouvait en être autrement, si l'on considère l'immense supériorité de cette nation sur toutes celles qui l'entourent. L'infatuation extrême qui en est résultée pour elle, et le sentiment intime et profond qu'elle était la race par excellence, autour de laquelle toutes les autres étaient condamnées à graviter perpétuellement en vassales, ont endormi toutes ces susceptibilités fécondes que des termes de comparaison plus rapprochés éveillent et entretiennent ailleurs. Les conquêtes mongoles et la conquête tartare n'ont jamais sérieusement menacé l'autonomie effective du pays; or le sentiment du patriotisme naît de la conscience du danger couru et les Chinois n'ont jamais eu en réalité à trembler pour leur indépendance. De là cette absence complète de qualités militaires, cet affaissement moral qui relègue au second plan les plus nobles côtés de l'âme : l'abnégation, le désintéressement, le dévouement, et laisse prédominer l'égoïsme et la cupidité.
Lou-tcheou donne son nom au fleuve qui s'appelle indifféremment à partir de ce point Ta- kiang, « le Grand fleuve, » ou Lou-kiang, « le Fleuve bleu ». À partir de Lou-tcheou on trouve à chaque pas, sur les rives du fleuve, des filons de charbon, dont un grand nombre sont exploités.
Le 13 mai, nous débarquâmes à Tchong-kin-fou. Cette ville, qui est le centre commercial du Se-tchouen, est bâtie en amphithéâtre au confluent du grand fleuve et de l'importante rivière qui vient de Pao-king. Sa population peut être évaluée à trois cent mille âmes. Nous eûmes à repousser les démonstrations hostiles de la foule, qui jeta des pierres sur la jonque contenant le cercueil de M. de suivre Nos Annamites arrêtèrent l'un des agresseurs, et accompagné de deux membres de la Commission, le revolver au poing, je traversai la foule avec le prisonnier, que je fis remettre aux mains des autorités chinoises, en leur demandant une punition exemplaire. Nous allâmes loger dans la vaste et confortable résidence de Mgr. Desflèches, vicaire apostolique du Se-tchouen oriental. Son évêché, détruit pendant une émeute de la populace, a été reconstruit aux frais du gouvernement chinois; qui n'a rien épargné pour le rendre sûr et commode. De hautes murailles l'isolent du reste de la ville et on jouit, à l'intérieur des vastes cours qui y distribuent l'air et la lumière, d'une sécurité et d'une tranquillité que nos émotions précédentes nous firent vivement apprécier. Pendant que les chrétiens de Tchong-kin s'occupaient de nous procurer une grande jonque, qui pût remplacer celles qui nous avaient amenés, et nous conduire jusqu à Han-keou, j'expédiai à Shang-haï un rapport adressé au gouverneur de la Cochinchine, l'informant de la mort de M. de suivre, des principaux incidents qui avaient signalé notre voyage à Ta-ly et de notre prochain retour.
Tchong-kin-fou était la ville chinoise la plus considérable que nous eussions encore rencontrée. Quoi-qu'elle eût reçu déjà la visite d'un certain nombre d'Européens, la curiosité de la foule était loin d'être satisfaite, et nous vîmes se renouveler les scènes qui avaient signalé jusque-là notre passage dans tous les centres populeux de la Chine. Elles faillirent même prendre un caractère aussi fâcheux qu'à Lin-ngan, où j'avais eu à subir, - on se le rappelle peut-être, - une quasi-lapidation. Les barques que nous avions frétées à Siu-tcheou-fou devaient nous quitter à Tchong-kin, où nous pouvions trouver facilement une grande jonque qui nous permettrait de descendre le fleuve sans nouveau transbordement jusqu'à Han-kéou, ville où commence la navigation à vapeur européenne. En attendant que cette grande jonque fût mise à notre disposition, soit par l'intermédiaire des autorités locales, soit par celui des missionnaires, nous dûmes nous installer dans une auberge de la ville. Je préposai trois Annamites à la garde du cercueil du commandant de suivre, qui se trouvait dans la plus petite de nos embarcations.
Nous étions depuis un quart d'heure à peine à l'auberge, quand on me prévint qu'une rixe venait d'éclater entre la population et les Annamites restés dans nos jonques. On avait lancé des pierres sur le cercueil. Nos hommes, s'étant saisis de l'un des agresseurs, l'avaient garrotté et mis à fond de cale; mais une foule menaçante s'assemblait sur la berge et faisait mine de vouloir délivrer le prisonnier. Accompagné de MM. Delaporte, de Carné, et de deux hommes de l'escorte, je me rendis sur les lieux. Nous eûmes quelque peine à nous frayer un passage au milieu de la populace qui encombrait sur notre passage les rues étroites de la ville. Un océan de têtes ondulait sur la plage inclinée qui s'étend entre les murailles et les bords du fleuve. Des clameurs confuses, des cris de menace s'en échappaient; de temps en temps quelques pierres faisaient rejaillir l'eau tout autour de nos jonques. Celles-ci se tenaient à quelque distance de la rive et nous aperçûmes sur leur avant nos Annamites debout l'arme au pied et impassibles.
À notre arrivée, la foule ouvrit ses rangs, et il se fît quelque silence. Nous allâmes droit aux jonques : je félicitai les Annamites de leur résolution et je fis débarquer le prisonnier; je lui fis comprendre que le moindre cri d'appel ou la moindre tentative d'évasion lui vaudrait une balle dans la tête, et nous reprîmes avec lui le chemin de l'auberge. La foule frémissante, étonnée, de plus en plus silencieuse, nous laissa passer sans oser se refermer sur ces cinq étrangers qui bravaient sa colère avec tant d'audace. Elle nous suivit sans nous inquiéter jusqu'à la porte de notre demeure, qui se referma devant elle. Je fis prévenir les autorités locales de l'insulte qui venait d'être faite au cercueil d'un officier français. Cette insulte tirait un caractère plus grave encore en raison du culte particulier qui s'adresse en Chine à la mémoire des morts. J'étais prêt à remettre le coupable aux mains de ses juges naturels, si on m'assurait qu'il subirait plus tard le châtiment qu'il avait mérité. Le Tchi-hien de la ville ne me fit qu'une réponse évasive : sa mauvaise volonté pour les Européens était, nous dit-on, notoire, et il n'y avait pas grand'chose à attendre de lui. L'attroupement formé devant l'auberge prenait à chaque instant une physionomie plus inquiétante. La circulation n'était plus possible. On s'excitait mutuellement contre cette poignée d'étrangers qui avaient osé arrêter un citoyen de Tchong-kin. Les quelques Chinois chrétiens qui étaient venus de la part des missionnaires nous offrir leurs services, me supplièrent de céder. Il fallait en passer par là sous peine de rester prisonniers à notre tour. Je livrai donc mon prisonnier aux soldats du Tchi-hien. Il est plus que probable qu'ils le laissèrent volontairement s'échapper au milieu de la foule. L'agitation se calma peu à peu. Quand la nuit fut venue, nous nous rendîmes en chaises fermées à la mission catholique. Elle est située sur le sommet de l'un des mamelons sur les pentes desquels la ville étage en amphithéâtre ses maisons pressées et la ligne sinueuse de ses créneaux. Nous retrouvâmes dans cettecalme et vaste demeure l'isolement et la tranquillité que les importunités et les obsessions de la foule nous rendaient si précieux, depuis que nous étions en Chine, Mgr. Desflèches, provicaire apostolique du Se-tchouen oriental, était en ce moment en tournée épiscopale. Il arriva deux jours après et nous fit les honneurs de sa demeure avec une cordialité affectueuse dont nous conservons un reconnaissant souvenir. Grâce à son habileté et à son énergie, la mission de Tchong-kin était dans la situation la plus prospère.
Les premières autorités de la province accueillaient son chef avec estime et déférence. Mgr. Desflèches savait tourner les préjugés, au lieu de les attaquer de front. Ses appréciations des hommes et des choses en Chine témoignaient d'un esprit large et exempt de passions. L'influence que de tels hommes exercent autour d'eux est éminemment bienfaisante et peut contribuer à abaisser les barrières qui s'élèvent encore entre la Chine et l'Europe. On doit regretter, pour la civilisation et la religion elle-même, qu'ils ne soient pas plus nombreux. Les missionnaires avaient montré à Sou-tcheou un pamphlet chinois des plus injurieux contre les Européens. Tous les actes de prosélytisme des chrétiens y étaient interprétés de la façon la plus odieuse. À chaque mission est attaché, en général, un catéchiste, médecin indigène qui parcourt les campagnes en débitant les remèdes et en baptisant, quand l'occasion s'en présente, les enfants qu'il croit en danger de mort. D'après la croyance catholique, ce sont autant de petits êtres sauvés des limbes et envoyés au paradis. Il n'est pas étonnant que cette pratique ait semblé funeste à la santé des enfants.
Aussi, pour le pamphlet dont je parle, les baptiseurs chrétiens ne sont-ils que des agents payés par les Européens pour recueillir la cervelle, les yeux et le cœur des enfants morts. L'auteur affirmait qu'on fabriquait des médecines avec ces substances. « Il avait été lui-même témoin de ces préparations infernales, et il pouvait attester la grossièreté de moeurs et l'épouvantable dépravation des barbares de l'Occident. Il avait vécu en concubinage avec la reine d'Angleterre elle-même, qui, naturellement, avait été très-flattée d'attirer l'attention d'un fils du Céleste Empire. »
À côté de ces sales inepties, bien faites pour déconsidérer le peuple qui les lit, Mgr. Desflèches nous montra un pamphlet écrit dans un sens absolument opposé, dont l'auteur combattait, avec infiniment de bon sens et d'élévation, les préjugés anti-européens, faisait valoir les avantages de toute nature qui proviendraient de relations franchement amicales établies avec eux, reconnaissant enfin nettement la supériorité des étrangers dans presque tous les arts de l'industrie et de la guerre.
Quand le commerce européen, jusqu'ici limité dans ses relations avec les Chinois aux provinces de la côte, se sera frayé un accès direct aux provinces intérieures,les bénéfices qu'en retireront les Chinois seront le meilleur argument en faveur de la thèse défendue dans le pamphlet de Tchong-kin. Cette ville est le centre commercial de la province du Se-tchouen. Sa population, qui s'élève environ à 300 000 âmes, et sa richesse, qui est proverbiale, sont appelées à se décupler, lorsque les obstacles physiques et politiques qui s'opposent encore à la prolongation de la navigation à vapeur sur le fleuve Bleu auront disparu. Le fleuve offre en effet en aval de Tchong-kin des rapides et des gorges qui compromettent, sans cependant les rendre impossibles, l'avenir des communications rapides que l'en pourrait établir, par cette magnifique artère fluviale, entre la côte et les frontières mêmes du Tibet.
Mgr. Desflèches, qui était en tournée pastorale, n'arriva à Tchong-kin-fou que le 17 mai. Il voulut bien se charger de rembourser la somme que le Ma ta-jen nous avait prêtée à Yun-nan et que je devais verser, à mon arrivée à Shang-haï, à la procure des Missions Étrangères.
Toutes les affaires laissées en souffrance par la Commission se trouvant ainsi définitivement réglées, nous partîmes le 18 mai pour Han-kéou. Le lendemain, nous passâmes la nuit à Fou-tcheou, ville considérable, située à l'embouchure du Kian-kiang, rivière qui vient de Kouei-yang, capitale du Koui-tcheou.
Le 20 et le 21 mai, nous nous arrêtâmes à Tchoung-tcheou et à Ouan-hien. Ce fut à Tchoung-tcheou, ville importante située sur la rive gauche du fleuve, entre Tchong-kin et Koui-tcheou, que je fis la rencontre du Chinois Thomas Ko, qui devait rester attaché pendant deux ans, en qualité de lettré, à la mission scientifique que je présidais. Il était déjà nuit close quand notre jonque accosta les quais de la ville. Un Chinois s'exprimant en latin avec facilité demanda à me parler : il me dit qu'en l'absence du prêtre qui dirigeait la chrétienté de Tchoung-tcheou, il croyait devoir, comme catéchiste chargé de le suppléer, venir nous offrir l'hospitalité et se mettre à notre entière disposition. Nos chambres étaient déjà prêtes au presbytère et des chaises nous attendaient sur le quai. Je restai frappé de la bonne mine et de l'air intelligent du jeune chrétien. Tout en déclinant ses offres, je le retins quelque temps pour causer avec lui. Il avait la plus grande envie de voir l'Europe et la France. Son imagination lui représentait sous les couleurs les plus merveilleuses ces régions occidentales d'où venaient ses maîtres en religion. De mon côté, je sentais vivement la nécessité d'avoir auprès de moi un Chinois lettré pour m'aider à traduire les documents écrits que je rapportais de notre voyage à travers le Céleste Empire, et à conserver dans le récit à intervenir la couleur locale, l'impression vraie des hommes et des choses. Les souvenirs les plus fidèles se dénaturent facilement lorsque retourné dans sa patrie, on est obligé de lutter pour ainsi dire contre ce qui vous entoure, pour juger sainement et sans préjugés des pays aussi différents du vôtre. Les impressions contraires d'un étranger vous permettent seules de rétablir l'équilibre et d'apprécier impartialement ce que vous avez vu. Je proposai donc à Thomas Ko, - c'était le nom de mon interlocuteur -, de l'emmener avec moi jusqu'à Saïgon; je ne doutais pas que le gouverneur de la Cochinchine ne consentît à me l'adjoindre pour m'aider dans la publication du voyage. Thomas accepta avec enthousiasme et me demanda quelques jours pour mettre ses affaires en ordre. Je pouvais continuer ma route sans lui : il s'arrangerait de façon à me devancer à Han-keou.
Peu après notre départ de Tchoung-tcheou, nous rencontrâmes, remontant le fleuve dans une petite barque, quatre prêtres des Missions Étrangères, destinés au Se-tchouen et au Kong-tcheou. Ces jeunes apôtres, tout frais émoulus de Saint-Sulpice, avaient revêtu déjà le costume chinois. Ils étaient confiés à un catéchiste indigène chargé de répondre partout pour eux et de suppléer à leur ignorance de la langue et des usages. Les chrétiens chinois remplissent avec dévouement, et à leurs frais, l'office, autrefois fort dangereux, d'escorter les prêtres européens à l'intérieur.
Nous serrâmes la main de nos compatriotes et leur souhaitâmes bonne chance. Le soir du même jour, nous croisâmes, à Ouan-hien, la grande et confortable jonque des missionnaires anglicans qui se rendaient, nous dit-on, à Tchen-tou, capitale du Se-tchouen. Ces messieurs, pour toute prédication, se contentaient de vendre à des prix excessivement bas des bibles chinoises sur tous les points de leur route. Je serais cependant fort étonné que les bibles ainsi distribuées aient fait un seul chrétien; les missionnaires protestants comptent trop sur la grâce d'en haut pour éclairer l'intelligence de leurs lecteurs. Dans tous les cas, ce mode de prosélytisme est moins fatigant et entraîne, pour la diplomatie européenne, moins de complications que celui auquel se livrent les prêtres catholiques.
Il n'est pas d'ailleurs de peuple plus amoureux de lecture que le peuple chinois, et c'est surtout à ce point de vue que les Écritures saintes d'Europe excitent à la fois sa curiosité et son intérêt.
Cette passion de lecture explique l'influence qu'exerce en Chine le corps des lettrés; mais cette institution, investie de toutes les fonctions politiques et administratives, et qui se recrute par la voie des examens, est loin de répondre aujourd'hui à l'idée que l'on pouvait autrefois s'en faire. Gardien trop respectueux de la tradition, jaloux à l'excès de toute innovation, il a puissamment contribué à cet isolement funeste au milieu duquel sont venues s'étioler toutes les forces vives du pays. Les principes les plus justes se vicient dans l'application, quand ils ne sont jamais contestés et qu'aucun fait inattendu ne vient en provoquer la discussion. Le retour constant vers le passé éteint l'émulation en faisant considérer tout progrès comme chimérique. Aucune idée nouvelle, aucun pas en avant, ne pouvaient venir de l'étude unique et toujours répétée des livres classiques et des traditions des anciens. De ce fond, riche sans doute, mais enfin épuisé, est issue une civilisation bientôt immobilisée. Après avoir d'abord repoussé par dédain tout ce qui venait du dehors, les lettrés repoussent aujourd'hui par crainte l'introduction des idées européennes; ils sentent instinctivement que cette orgueilleuse supériorité qu'ils affectent vis-à-vis des masses, que ce prestige consacré par tant de siècles, s'évanouiraient bientôt si on les examinait au flambeau de la science moderne, et effrayés de la transformation qu'ils devraient subir pour conserver leur situation menacée, ils préfèrent en retarder l'heure par tous les moyens possibles.
Rien de plus absorbant et de plus factice à la fois que le travail accumulé par un Chinois pour atteindre à ces hautes positions que confère en Chine le titre de han-lin ou de docteur. Après de longues années d'étude, qu'a-t-il appris ? l'histoire, la médecine, les sciences ? - Nullement, et cela lui importe peu : il commence à savoir lire, il va avoir entre les mains la clef de tous les trésors; mais à peine la possède-t-il complètement qu'il meurt à la tâche, laissant la réputation d'un profond érudit.
Il est certain qu'il faut considérer l'écriture figurative des Chinois comme une des causes les plus puissantes de l'avortement de leur civilisation. Ce mode hiéroglyphique de rendre la pensée, qui semble plus naturel tout d'abord que la savante décomposition des sons permettant à l'aide d'une trentaine de signes de représenter toutes les émissions de voix, les a entraînés dans un système d'une complication inouïe, où leur ingéniosité paraît se complaire, mais dont l'étude devient chaque jour plus pénible. Les idées que l'on peut dériver de la signification propre d'un caractère figuratif, sont toujours assez restreintes, et l'abstraction absolue ne devient possible que par des conventions additionnelles longues à établir, et d'une portée toujours confuse. Dans tous les cas, de quels langes ne se trouve pas entourée une volonté de penser qui doit classer et retenir avant de se manifester au dehors plus de trente mille signes différents ! qui, pour arriver à lire avec fruit et sans embarras les œuvres des anciens, devra en connaître un nombre plus considérable encore ! Avec quelle difficulté un fait scientifique nouveau, une idée nouvelle arriveront-ils à être reproduits et quelle obscurité ne régnera-t-il pas dans leur exposition ! - Les spéculations métaphysiques, qui ne sont point d'ailleurs dans le, génie chinois, les sciences exactes pour lesquelles il aurait, au contraire, une aptitude marquée, restent d'une interprétation à peu près illusoire, ou tout au moins plus qu'arbitraire avec un pareil mode d'écriture.
L'instruction, très-répandue dans la Chine, où le plus petit village possède une école, et où les gens complètement illettrés sont beaucoup plus rares qu'en Europe, se réduit donc à apprendre à lire. Il est des degrés infinis de posséder cette première des sciences, et l'admiration respectueuse de la foule reste acquise à celui qui, arrivé au sommet de la science, peut en hésitant ou en ânonnant quelquefois encore, lire les anciens sans dictionnaire. Tel est le cas des lettrés, et leur titre à la considération publique. Rien de plus juste, du reste, puisqu'ils peuvent seuls, sans craindre les fâcheux équivoques que commettrait un ignorant, expliquer les lois, lire les ordres de l'empereur, expédier les dépêches, manier couramment, en un mot, le pinceau délicat qui fixe si laborieusement la pensée sur le papier.
Que l'on suppose un instant les caractères latins admis universellement en Chine, et les principaux livres chinois et européens écrits par ce moyen en langue mandarine; en quinze jours, l'expérience en a déjà été faite, un enfant apprendrait à lire. Tout un monde d'idées et de sensations nouvelles viendrait éclairer ce peuple si intelligent et si amoureux de lecture, qui passe aujourd'hui sa vie à épeler. Ce serait comme une traînée de feu parcourant tout l'Empire; et les préjugés invincibles, entretenus aujourd'hui avec tant de soin par certains lettrés, les rancunes, les haines, les mépris accumulés depuis tant d'années contre les étrangers, toutes ces barrières qui font de la nation chinoise un monde si hermétiquement fermé à toute influence extérieure, tomberaient comme par enchantement. Il n'y aurait de comparable à cette grande révolution sociale que celle opérée jadis en Europe par la découverte de l'imprimerie.
Nous croyons que c'est là le premier remède à tenter sur cette civilisation malade, le seul qui puisse la tirer de sa torpeur et de son immobilité, et la mettre en communion avec le reste du monde. - Le jour où ce remède sera appliqué sur une grande échelle, la grande aristocratie des lettrés, qui personnifie aujourd'hui la résistance au progrès, et au milieu de laquelle se révèlent chaque jour une corruption plus grande, une dissolution plus incurable, perdra tout son prestige.
Quand les Chinois, mieux éclairés sur le compte des nations de l'Occident, auront conscience de la force et de la supériorité de celles-ci; que des relations, devenues plus fréquentes, leur apprendront à la fois tout ce qu'ils peuvent avoir à en redouter et quels immenses profits ils peuvent en attendre, ils renaîtront sans doute au sentiment de leur individualité comme nation. Leur intelligence et leur sens pratique leur montreront bientôt la nécessité de resserrer les liens qui unissaient jadis les cent familles entre elles, autant pour soutenir une lutte commerciale et industrielle profitable à tous, que pour résister aux attentats de la force, et conserver le droit de subsister comme race indépendante. Les immenses ressources de leur vaste Empire sont dépensées aujourd'hui sans but et sans résultat et gaspillées par des fonctionnaires malhonnêtes; sagement employées, elles sont suffisantes pour replacer immédiatement la Chine au niveau des nations européennes les plus puissantes. Avec l'esprit d'initiative et d'entreprise dont sa population est douée, ce pays n'a besoin que d'administrateurs habiles pour voir ses plaies se cicatriser d'elles-mêmes. Il a déjà fait appel à l'élément européen pour combattre la lèpre de la concussion qui le ronge, et ce premier essai a été couronné de succès. Telle est la voie dans laquelle il doit persévérer, avec le concours de l'Europe, pour rétablir la stabilité et la paix dans ses provinces. À l'école des Européens se formeront bien vite des Chinois qui rompront avec les traditions du passé, qui sentiront que le meilleur remède au malaise d'une population surabondante et aux brusques changements d'équilibre économique qui se traduisent à l'intérieur par d'effrayantes oscillations humaines, est d'ouvrir toutes grandes les portes de l'Empire à l'industrie et au commerce étrangers, de favoriser les émigrations qui rapporteront plus tard au foyer natal tout un contingent d'idées nouvelles et d'arts féconds.
Mais il est temps de terminer cette digression pour reprendre le récit d'un voyage qui touche d'ailleurs à sa fin.
À partir d'Ouan-hien, le fleuve se rétrécit entre deux murailles de roches. Un vent violent contraria notre marche; nous arrivâmes à Loui-tcheou-fou le 22, à neuf heures du soir. Cette ville, bâtie sur un étroit plateau à une hauteur de trente à quarante mètres au dessus du fleuve, se trouve entourée de tous côtés par de hautes montagnes; ses environs sont riches, dit-on, en gisements métallurgiques. Une douane fonctionne en ce point. Elle prélevait, en 1868, 6 pour 100 de la valeur des marchandises importées dans le Se-tchouen, un peu moins pour les marchandises exportées. L'exploitation la plus importante de la province est la soie grège; elle atteignait à cette époque soixante à soixante-dix mille kilogrammes et paraissait peu en rapport avec la production totale de la province. La douane de Koui-tcheou rapportait alors de dix à douze millions par an.
Nous passâmes à Koui-tcheou-fou quelques heures agréables avec le P. Vainçot, missionnaire apostolique. Il signala au géologue de l'expédition les intéressants débris paléontologiques que contiennent les grottes du voisinage.
Nous repartîmes de Koui-tchou le 23 mai, dans l'après-midi. À très-peu de distance, en aval de la ville, le fleuve s'encaisse de plus en plus; des rochers d'une hauteur considérable se dressent verticalement sur ses rives; sa largeur se réduit à moins de cent mètres, sa profondeur est très-considérable, son courant très-faible. Les chemins de halage, suivis jusqu'alors le long des rives, deviennent impraticables; des vents d'est presque continus favorisent en cette saison l'ascension des barques, qui remplacent la cordelle par les voiles. D'autres voyageurs ont déjà décrit l'aspect à la fois effrayant et pittoresque du fleuve Bleu dans la région des rapides. De hautes murailles de granit ou de laves bordent ses eaux, dont la largeur se réduit à cent ou deux cents mètres, tandis que leur profondeur devient énorme. Tantôt l'onde immobile n'offre qu'une surface polie qui réfléchit la couleur métallique des rochers voisins; tantôt elle écumé et se brise sur les écueils qui se dressent subitement au milieu des eaux. Parfois de gracieux clochetons terminent les aiguilles calcaires qui surplombent le lit du fleuve, et des pagodes, ombragées de grands arbres et construites à l'entrée des grottes qui s'ouvrent çà et là dans les flancs de la montagne, viennent adoucir et animer ce rude et solitaire paysage. De fortes rafales tombent du haut des rochers et forcent parfois notre jonque à s'amarrer le long de la rive. Le courant est trop faible pour vaincre la brise contraire, qui aide de nombreuses barques à remonter à la voile jusqu'à Se-tchouen.
Le 25 mai, à neuf heures du soir, nous sortîmes de cette zone montagneuse : le fleuve s'épanouit subitement dans la vaste plaine d'I-tchang, chef-lieu de département de la province du Hou-pe. Ce fut pour nous un spectacle charmant, après avoir cheminé une année entière au milieu des montagnes, que la vue de ces rives basses et verdoyantes, le long desquelles glissaient de nombreuses barques et apparaissaient de blanches pagodes. Nous employâmes toute la matinée suivante à gréer notre jonque : il ne fallait plus compter sur le courant devenu insensible pour continuer notre route; la largeur du fleuve, qui atteint près de deux kilomètres, nous permettait d'utiliser le vent, même contraire. Ce fut en louvoyant que nous atteignîmes Cha-che, ville commerçante située à l'entrée du canal qui relie tous les petits lacs disséminés entre cette ville et Han-kéou. Ce canal fournit une route beaucoup plus courte que celle du fleuve pour communiquer avec ce dernier point. Les très-grandes jonques, comme était la nôtre, continuent seules à descendre le Ta-kiang, qui devient presque désert et décrit une série de courbes qui triplent le trajet.
À partir de King-tcheou, le fleuve descend vers le sud en suivant une série infinie de sinuosités allongeant tellement le trajet, qu'on a abandonné ce moyen de communication. Un canal relie directement Han-kéou à King-tcheou, à travers une région semée d'étangs et de lacs. Malheureusement, notre jonque était d'un trop fort tonnage pour suivre cette route étroite et peu profonde; et nous dûmes nous résigner à parcourir les interminables replis du grand fleuve, redevenu presque désert. Le vent contraria notre marche et augmenta encore la durée de notre voyage. À Ou-che, ville commerçante située sur la rive gauche, un peu en aval de King-tcheou, nous descendîmes quelques instants à terre; mais nous reçûmes un tel accueil de la population, qu'il nous fallut regagner à la hâte notre jonque, sous peine d'être mis en pièces. Nous avions grande hâte de revoir des villes plus civilisées et des figures plus amicales, et nous ne supportions plus que nos bateliers s'arrêtassent la nuit. Le 2 juin, à minuit, nous passâmes devant l'embouchure du lac Tong-ting; le fleuve reprit quelque animation. Le surlendemain, à neuf heures du soir, nous nous glissâmes au milieu de la forêt de jonques qui dressent leurs mâts innombrables devant Han-iang fou, ville qui est bâtie au confluent du Han et du Yang-tse, vis-à-vis Han-kéou. On apercevait de là la haute mâture de quelques clippers américains venus pour charger du thé. La lune se couchait; l'obscurité devenait trop profonde pour continuer à avancer au milieu de tant de navires. Il fallut mouiller. Cette nuit me parut un siècle.
Au point du jour, nous appareillâmes. Je ne tardai pas à reconnaître les concessions européennes : mes yeux ne pouvaient se détacher des maisons, des navires qui défilaient devant moi : j'aurais volontiers étendu la main pour les toucher, afin de m'assurer que ce n'était pas là un mirage. À huit heures du matin, nous accostâmes devant le consulat de France, où nous trouvâmes la plus gracieuse hospitalité. Les joies du retour commençaient enfin. Je me rappellerai toujours la sensation extraordinaire que j'éprouvai le soir en me couchant entre des draps d'une blancheur éblouissante. Il y avait plus de deux ans que pareille chose ne m'était arrivée.
À Han-kéou; je trouvai le Chinois Thomas Ko, qui nous avait devancés par la route des lacs. À notre arrivée à Saigon, l'amiral Ohier voulut bien confirmer mes promesses et l'attacher à la Mission. Il est revenu depuis en Chine, après un séjour de dix-huit mois à Paris, et le ministre de la marine lui a décerné une grande médaille d'or, en témoignage des services qu'il m'a rendus comme traducteur.
M. Guénaud, chancelier de M. Dabry, gérait à ce moment le consulat d'Han-kéou; il nous en fit les honneurs avec une cordialité et une bienveillance que nous n'avons pas oubliées. La co lonie européenne qui nous attendait depuis longtemps nous fit l'accueil le plus sympathique. Je suis heureux de pouvoir adresser tout particulièrement à M. le capitaine O'Keef, commandant de l'Havoc, mes remerciements les plus affectueux.
Nous nous hâtâmes de congédier la lourde jonque sur laquelle nous venions de parcourir plus de onze cents kilomètres depuis Tchong-kin-fou.
En rade se trouvait un de ces rapides steamers qui font le service entre Han-kéou et Shang-haï. Un pareil moyen de locomotion était passé pour nous dans la région de rêves; il nous tardait de nous assurer de sa réalité. Nous partîmes le 10 juin sur un vapeur américain, le Plymouth Rock. Thomas Ko nous avait devancés à Han-kéou et s'embarqua avec nous. Le 12 juin, nous jetâmes l'ancre en rade de Shang-haï; la plus gracieuse hospitalité nous attendait au consulat général de France; nous retrouvâmes chez Mme. Brenier de Montmorand ce charme et cette élégance française dont nous avions, hélas, perdu les traditions. Les barbares qu'elle a reçus jadis sont heureux de lui témoigner ici leur respectueuse admiration.
La colonie française de Shang-haï tint à honneur de fêter notre petite troupe d'explorateurs. Un banquet qui nous fut donné par nos compatriotes me fournit l'occasion de les remercier de leur enthousiaste et patriotique réception.
Le 19 juin, nous quittâmes Shang-haï sur le paquebot des messageries, le Dupleix; nous arrivâmes à Saigon le
Francis GARNIER.
CONCLUSION.
Interrompu par la guerre, retardé à trois reprises par les obligations matérielles qu'imposait à nos éditeurs la préparation de la publication officielle du Voyage d'exploration en Indo-Chine, le récit séparé de cette expédition qui se termine ici, n'a pas rempli moins de vingt-six livraisons du Tour du Monde, et a été lu, nous avons toute raison de le croire, avec un légitime intérêt.
Maintenant c'est pour nous un devoir de signaler aux lecteurs qui voudraient épuiser ce sujet l'ouvrage plus
considérable publié sous les auspices du ministre de la marine, et plus spécialement consacré à l'exposition des résultats scientifiques obtenus par la Commission française.
L'histoire, l'ethnographie, la philologie, la politique, les moeurs, la météorologie, la géologie, la métallurgie, les exploitations industrielles, l'anthropologie, la botanique et la détermination géographique des contrées parcourues, remplissent les deux volumes in-4° d'ensemble onze cents pages, qui forment le texte officiel de cette publication. Deux atlas in-folio, renfermant l'un les cartes et les plans, l'autre les monuments, les costumes, les paysages, les scènes, le moeurs, les cérémonies religieuses, etc., reproduits par la gravure, la lithographie et la chromolithographie, complètent et éclairent les descriptions ou les discussions scientifiques.
Aux récompenses que les sociétés savantes ont accordées aux chefs successifs de l'expédition, et que nous avons déjà indiquées dans notre livraison du mois de juillet 1870, il faut ajouter la médaille hors concours que le premier Congrès géographique international, réuni à Anvers le 14 août
À peine la publication officielle a-t-elle été terminée, que, sans prendre le repos qu'auraient dû lui faire désirer quatre années de travail assidu et cinq mois d'un siége (M. Francis Garnier a rempli pendant le siége les fonctions de chef d'état-major de l'amiral commandant le 8è secteur (Montrouge), un des plus exposés au bombardement.
M. Delaporte a aussi été attaché à un secteur pendant le siége de Paris.) pendant lequel l'héroïsme du corps de la marine est devenu légendaire, M. F. Garnier est reparti pour la Chine afin de tenter l'exploration d'une des contrées les plus intéressantes et les plus inconnues du centre de l'Asie.
La préface du Voyage en Indo-Chine, écrite en mer le 3 octobre dernier, se terminait ainsi :
On s'étonnera peut-être de ne pas trouver traitées, ou tout au moins indiquées, dans cet ouvrage, certaines questions de géographie sur lesquelles notre itinéraire devait appeler mon attention. C'est volontairement que j'ai omis de mentionner les renseignements que j'ai recueillis sur la partie tibétaine du cours de quelques-uns des grands fleuves de l'Indo-Chine. Ces renseignements ne jetaient aucune lumière décisive sur le problème peut-être le plus important, et à coup sûr le plus obscur de la géographie de l'Asie.
« Je veux essayer, avant de les produire, de les compléter sur les lieux mêmes. »
Le hardi voyageur est donc résolu à pénétrer dans le Tibet et à résoudre la question, indécise jusqu'à ce jour, de l'origine des grands fleuves qui arrosent l'Inde et l'Indo-Chine.
On sait quel est l'état actuel de la question.
Le plateau du Tibet, auquel l'énorme massif de l'Himalaya sert de contre-fort méridional, forme, au centre de l'Asie, comme une immense terrasse dont les bords sont dessinés sans interruption, au nord, à l'ouest et au sud, par de hautes chaînes de montagnes, mais qui va en s'abaissant vers l'est et déverse de ce côté la plus grande partie de ses eaux. C'est surtout par l'angle sud-est que s'échappent la plupart des fleuves qu'il alimente. Là, dans un espace de moins de soixante lieues, le Brahmapoutre, l'Iraouady, le Salouen, le Cambodge, le Yang-tse kiang, etc., réussissent à se frayer un passage et tracent de profonds sillons dans le soulèvement colossal qui les avait jusque-là contenus.
L'un de ces fleuves, le Yaro-tsang-bo, né non loin des sources de l'Indus, est à peu près connu jusqu'à la ville sainte de Lassa, capitale du Tibet, c'est-à-dire sur un cours d'environ mille kilomètres. Il a été dernièrement relevé jusqu'à ce point par un pandit indien que le capitaine Montgomerie a exercé à l'usage des instruments d'observation. Mais au delà de Lassa les géographes en sont réduits aux conjectures.
Ce puissant fleuve tourne-t-il immédiatement au sud pour devenir le Brahmapoutre et se jeter au fond du golfe du Bengale ? Continue-t-il, au contraire, sa course vers l'est, et, contournant les montagnes de Khamti, au nord du Barmah, revient-il confondre ses eaux avec celles de l'Iraouady ? La critique géographique hésite encore et n'ose répondre avec précision.
Les documents chinois, utilisés par les jésuites, à l'opinion desquels s'est rangé d'Anville, font du Yaro-tsang-bo la tête de l'Iraouady. À cette opinion se sont aussi ralliés Dalrymple, Klaproth, qui pour la soutenir, reporta le coude du fleuve d'un degré et demi plus à l'est que ne l'avait fait d'Anville, et plus récemment l'abbé Desgodins, un des trop rares missionnaires qui s'occupent de recherches scientifiques, et avec lequel M. Francis Garnier est en correspondance depuis déjà trois ans.
L'hypothèse contraire, celle qui veut que le Yaro-tsang-bo aboutisse au Brahmapoutre, a été soutenue par deux savants orientalistes : M. le colonel Yule, du corps des ingénieurs anglais, et M. Vivien Saint-Martin. D'après eux, le Yaro-tsang-bo, le Djaïhong, dans l'Assam, et le Brahmapoutre, ne sont qu'un seul et même fleuve.
Cette question a soulevé dès 1820 des polémiques passionnées entre les savants anglais et les savants français. Elle semble résolue « théoriquement en faveur de la dernière hypothèse. Toutefois la preuve directe, celle qui résulte d'une constatation de visu, fait encore défaut, et l'explorateur qui réussira à l'établir rendra à la science un service de premier ordre.
C'est à la solution de ce problème, qui est, comme nous le disions tout à l'heure, celui même de l'origine des grands fleuves asiatiques, que veut se vouer M. Francis Garnier. Les difficultés sont immenses. Dernièrement encore, un hardi voyageur anglais, M. Cooper, a échoué dans deux tentatives successives pour pénétrer au Tibet : la première a été faite en venant de l'Inde, la seconde en venant de la Chine. Une terrible guerre civile, provoquée par l'insurrection des populations mahométanes, déchire la grande province chinoise du Yun-nan, qui est frontière de la région à étudier.
M. Francis Garnier, qui a pu apprécier, pendant son premier voyage, tous les obstacles à vaincre, ne désespère pas de la réussite. Il est résolu à consacrer à son entreprise tout le temps nécessaire. M. le ministre de la marine lui a confié les instruments indispensables et semble disposé à lui en envoyer d'autres, s'il en est besoin. La Société de géographie de Paris va se préoccuper de réunir des ressources suffisantes pour faciliter à l’intrépide voyageur une exploration dont les résultats doivent compléter, et dépasser sans doute, ceux déjà obtenus par la Commission française. En attendant, M. F. Garnier se propose de séjourner à Han-kéou, au centre de la Chine, et d'entreprendre l'hydrographie des rapides du fleuve Bleu, qui commencent en ce point et qui se prolongent pendant près de trois cent cinquante milles entre I-tchang-fou et Tchong-kin-fou, centre commercial le plus important de la riche province de Se-tchouen. Ce levé hydrographique fixera l'opinion sur l'opportunité d'une tentative de navigation à vapeur au delà d'Han-kéou. Le commerce entre Shang-haï et ce port, le dernier ouvert sur le fleuve aux Européens, est fait encore en grande partie par des barques indigènes, mais se chiffre pourtant par des centaines de millions de francs. La soie, la cire végétale, les matières médicinales et tinctoriales descendent le Yang-tse et viennent s'échanger à Han-kéou contre des cotonnades et des lainages de provenance anglaise ou américaine. La sécurité qui résulterait de la substitution complète de la navigation à vapeur au cabotage indigène décuplerait bien vite des transactions déjà si importantes. On peut même dire que l'exportation européenne ne fera de nouveaux progrès en Chine qu'à ce prix : il faut s'attendre à la voir rester stationnaire jusqu'au jour où on lui aura procuré un facile accès aux riches et populeuses plaines du Se-tchouen. Le commerce qui aura à sa disposition les premières bonnes cartes de cette partie du fleuve Bleu sera évidemment le mieux préparé à l'organisation des transports rapides. Il aura en même temps en main les arguments les plus décisifs pour obtenir du gouvernement de Pékin l'ouverture du fleuve au delà d'Han-kéou (Voy. Journal officiel du 20 mars 1873).
Un autre membre de la Commission française, M. Delaporte, mettant à profit les résultats recueillis pendant l'exploration du Mékong, et en particulier la reconnaissance du Ho-ti kiang, affluent du Song-coi ou fleuve du Tong-king, faite par M. F. Garnier les 27, 28 et 29 novembre 1867, se propose de remonter complètement ce dernier cours d'eau.
Beaucoup moins important que les grands fleuves de l'Indo-Chine et de la Chine, le Song-coi emprunte une valeur particulière à sa situation géographique. Notre occupation de la Cochinchine, notre suprématie sur le royaume annamite, rendent précieuse l'ouverture d'une voie naturelle navigable allant de la côte orientale de l'Indo-Chine jusqu'au coeur de la Chine méridionale. C'est qu'en effet il ne manque pas de grands fleuves remontant de l'Indo-Chine vers le Yun-nan : le Mékong, l'Iraouady, le Brahmapoutre, au moins par ses affluents orientaux, pourraient servir à pénétrer en Chine; mais ils sont impraticables à la moitié de leur cours : le Brahmapoutre parce qu'il se détourne tout à coup vers l'ouest, l'Iraouady parce qu'il n'est plus navigable à moitié route, le Mékong parce qu'il traverse les forêts empestées du Laos, s'encombre d'écueils et de cataractes et se perd dans un lit tellement encaissé et profond qu'on ne peut plus en suivre les rives. Le Song-coi semble au contraire navigable jusqu'à sa source.
Au commencement de l'année dernière, M. Francis Garnier appelait l'attention de la Société de géographie de Paris sur cet important débouché (1).
« C'est surtout à l'heure où il importe à la France de se créer des ressources nouvelles, disait-il, qu'il est opportun d'utiliser celles que la voie du Song-coi offre à notre commerce extérieur. »
Ces paroles provoquèrent de vives sympathies. L'éminent explorateur, pour mieux faire saisir l'état de la
question, avait dressé une carte des pays à étudier, comprenant l'espace limité par les cours du Brahmapoutre et du Yang-tse kiang. Il plaida chaleureusement la cause de cette exploration complémentaire auprès de la Société, qui vota immédiatement une somme de six mille francs, applicable au voyage que M. Delaporte consentait à entreprendre.
M. le ministre de l'instruction publique a ouvert, à la suite de cette première souscription, un crédit de vingt mille francs pour le même objet, et l'on annonce que le gouverneur de la Cochinchine accordera une subvention au moins aussi considérable sur les ressources spéciales de notre colonie.(2)
D'ailleurs, chose rare et surprenante en France, l'industrie privée a voulu faire les premiers pas dans la voie nouvelle dont on lui signalait l'importance commerciale. Un négociant, M. Dupuis, profitant des indications que lui donnait M. F. Garnier, et que cet explorateur a depuis consignées dans la publication officielle du Voyage en Indo-Chine, est parti de Saigon avec deux petits canots à vapeur et a réussi à pénétrer dans l'Annam par l'embouchure du Song-coi et à arriver jusqu'à Lin-ngan, ville importante du Yun-nan (3).
C'est ce fait de la navigabilité du fleuve que M. Delaporte veut scientifiquement démontrer. Un jeune ingénieur hydrographe de la marine doit l'accompagner; un géologue fait aussi partie de l'expédition.
Il est inutile d'ajouter qu'avec tous ceux qui s'intéressent aux progrès de la science et à l'honneur de notre pays, nous faisons les voeux les plus sincères pour le succès de ces nouvelles' explorations.
(Note de la Rédaction.)
(1). Bulletin de la Société de Géographie (février 1872).
(2). Revue politique et littéraire du 25 mais 1873.
(3). Journal officiel du 10 mai 1873.