VOYAGE
AUX MINES DE DIAMANTS DANS LE SUD DE L'AFRIQUE
(CAP
DE BONNE-ESPÉRANCE)
PAR MADAME P....
1872-1877.
- TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
I
Arrivée au Cap de Bonne-Espérance. - Triste aspect de la ville. - Un vol de diamants de la valeur de deux millions. - Départ. - Notre voiture et nos compagnons. - Bains Kloof. - Worcester. - Buffalo River. - Le Veld. - Une ferme de Boers. - Une nuit à Beaufort.
Après
une traversée fatigante, qui avait dépassé de beaucoup
le temps ordinairement employé à -faire le trajet de Southampton
au Cap de Bonne-Espérance, nous arrivâmes à la baie de la
Table, le 17 juin 1872, à cinq heures du matin, par un temps affreux,
sous une pluie diluvienne. On fut obligé de jeter l'ancre il était
impossible d'entrer en rade.
Des barques vinrent nous offrir des fruits: oranges, goyaves, grenadilles et
bananes. A l'exception des oranges, qui sont aussi sures que du vinaigre, tous
ces fruits ont un goût de térébenthine assez prononcé.
On nous apprend qu'au Cap on les mange avec un couteau et une fourchette, en
les assaisonnant de sel.
Après des désagréments de toutes sortes, nous voici à
terre, mon mari et moi. J'éprouvai une émotion inexprimable en
mettant le pied dans cette contrée inconnue, où j'allais vivre
au milieu de peuplades sauvages.
A travers une pluie épaisse, une boue épouvantable, mouillés
jusqu'aux os, n'ayant trouvé de place ni au Royal Hôtel, ni au
Masonic Hôtel, nous trouvons enfin un gîte au Commercial Hôtel.
Il n'est bruit dans la ville que d'un vol extraordinaire commis par un nommé
Hapkins dans la malle du Griqualand Ouest (c'est le pays des diamants). On l'a
arrêté au moment où il s'embarquait pour l'Europe, Son fusil
contenait pour deux millions de diamants.
Je ne donnerai pas de description de la ville du Cap: nous ne faisons qu'y passer,
et le temps est tellement affreux qu'autour de nous tout est voilé .
La plupart des maison sont grandes; les magasins n'ont pas de devantures comme
en Europe: ils sont fermés à cinq heures.
Les modes sont passablement en retard. La femme du gouverneur et sa fille, que
l'on me fait remarquer, sont habillées de velours et de mérinos,
par une chaleur tropicale.
Nous retenons deux places à l'Inland Transport Company, pour le lendemain,
moyennant la somme de 600 francs.
Notre véhicule où nous monterons à Wellington, terminus
provisoire de chemin de fer, est, nous dit-on, une grande voiture, pour douze
personnes sur quatre banquettes; il est recouvert de toile à voile comme
préservatif contre la pluie et le soleil: le tout est attaché
par dès lanières. On ne nous passe que 80 livres de bagages: le
reste nous parviendra par un autre convoi.
Le temps reste impitoyable: il pleut toute la nuit. A cinq heures, nous nous
dirigeons à pied vers la gare au milieu d'une mare de boue rouge: on
n'a point de voiture à cette heure matinale.
A la gare tout le monde dort. Comme nous ne pouvons nous faire comprendre d'un
commis endormi, nous nous emparons d'un pot à colle et nous collons sur
nos bagages l'étiquette: " aux Champs de Diamants, " Diamond
Fields ". Tant bien que mal nous nous installons dans un compartiment et
nous y trouvons, sans trop de satisfaction, MM. Moses et Moss, deux juifs de
peu d'éducation qui ont déjà voyagé avec nous sur
le vapeur.
A Wellington, nous montons dans la voiture, horrible machine, avec Moses, Moss,
Wolff et Cohen, trois autres personnes, et une femme du Cap qui va rejoindre
son mari à Du Toit's Pan.
Je renonce à donner une idée de l'horrible odeur qui s'exhale
du caoutchouc mouillé, du cuir, de l'eau-de-vie et dès saucissons
dont se sont libéralement fournis ces messieurs. Et penser que nous serons
encaqués sept jours au moins dans cette boîte!
Nous sommes traînés par quatorze misérables chevaux que
conduisent deux hommes; l'un tient les rênes, l'autre un fouet de huit
mètres de longueur, supérieurement manié. Ces cochers,
qui sont fort habiles, sont des Malais.
Pendant deux heures environ nous suivons une route assez large et assez belle;
puis nous arrivons à une montagne coupée par un ravin profond.
C'est un ingénieur, M. Bain, qui a construit, ou plutôt creusé
cette route sur les flancs de la montagne, n'ayant pour ouvriers que dès
forçats du Cap: elle a coûté sept années de travail
et a pris le nom de Bain's Kloof. (Défilé de Bain.)
On croit rêver en se voyant suspendu sur ce sentier large au plus, en
bien dès endroits, de quinze à seize pieds, entre la montagne
à gauche et un précipice à droite. C'est un spectacle grandiose.
L'un dès cochers, de temps en temps, sonne du cor pour avertir les autres
voitures, s'il y en a, de se garer dans tel ou tel endroit plus large ménagé
de distance en distance.
Après trois heures de voyage, et toujours par un temps abominable, nous
arrivons à Darling Bridge, au sortir de la montagne. Le soir, nous atteignons
Worcester, qui, vue au clair de lune, nous paraît une jolie ville: ses
maisons blanches sont entourées de jardins.
A trois heures du matin il faut repartir; le temps n'a pas changé; la
pluie a défoncé la route; et c'est avec la plus grande peine que
nos huit chevaux, aidés de six mules, nous font atteindre vers huit heures
la ferme de Meiring.
Quel déluge! Nous sommes dans l'eau; la cour de la ferme est un lac;
et, comme l'habitation est au même niveau, la pièce où nous
entrons est tellement inondée qu'un peu plus les meubles y flotteraient.
Nous déjeunons rapidement et remontons en voiture. La route de cette
ferme à Constable sera, longue et pénible; on nous engage à
acheter par prudence quelques provisions.
Nous ne sommes pas sans inquiétude. Le fermier prétend que la
rivière Buffalo, gonflée par les pluies, doit être infranchissable.
Nous sommes assez heureux cependant pour la traverser sans peine; mais, arrivés
de l'autre côté, un roulement se fait entendre-, un torrent écumeux
se précipite du haut de la montagne comme une avalanche et envahit avec
une rapidité vertigineuse le lit de la rivière que nous venons
de traverser presque à sec.
Toute la journée nous voyageons dans le Veld. C'est une plaine immense;
de place en place croissent quelques arbustes et des cotonniers sauvages. On
a pour horizon une suite de montagnes noires plus ou moins arides. Nous montons
insensiblement. De distance en distance, nous trouvons des mules, non de rechange,
mais de renfort, pour nous aider à gravir quelques pentes escarpées.
J'ai oublié de dire qu'à Worcester nous avons pris an nouveau
compagnon de voyage, mandé à Du Toits D'an par l'un de ses deux
associés qui lui annonce qu'il vient de trouver un diamant de cent quarante-quatre
carats. Ces trois hommes possèdent un carré de trente pieds de
côté: ils l'ont payé, il y a un an, un peu moins de dix
francs. Notre compagnon a déjà touché pour sa part 15 000
fr. Serons-nous aussi heureux ? Je n'ose l'espérer.
A deux heures et demie du matin nous arrivons à Constable. Nous avons
mis vingt-deux heures pour franchir les 116 kilomètres qui séparent
Worcester de Constable.
Constable n'est qu'une petite habitation au bord de la route. On appelle cela
une maison, mais dans notre langue on ne saurait quel nom lui donner: hommes,
femmes, enfants, animaux, couchent pèle mêle par terre sur dès
peaux. Au lieu de l'empressement qu'on rencontrerait dans tout autre pays, c'est
à grand peine si nous obtenons d'entrer dans ce que les Boers ou fermiers
hollandais appellent une cuisine et où il y a un peu de feu. Pour toute
nourriture on nous offre de mauvais café et un morceau de petit pain
plus mauvais encore. Ceux qui n'aiment pas le pain sec ont la ressource d'y
joindre un peu de gras de mouton fondu.
Nous voilà de nouveau en route, mais toujours avec les mêmes chevaux;
nous arrivons à une ferme tout aussi misérable; les pauvres bêtes
sont exténuées et n'ont mange qu'une fois de petites bottes de
paille d'avoine.
Plus loin, à une grande ferme, nous trouvons, chose rare! Un bon repas,
mais il n'est pas pour nous. On le sert à des voyageurs qui viennent
des champs de diamants et nous nous contentons d'oeufs et de pain. Après
avoir laissé souffler les bêtes, nous repartons pour Wagon Side
Kloof, où nous arrivons à une heure du matin.
Pendant qu'on change les mules, nous pouvons chauffer nos membres engourdis.
A Christfontein, nous déjeunons tant bien que mal pour repartir de suite.
Nous avançons lentement à travers l'immense Veld borné
par d'éternelles montagnes noires. A chaque pas, nous apercevons des
squelettes de boeufs, de mules, de chevaux, de bocks (gazelles); de temps en
temps des vautours s'envolent, abandonnant à notre approche quelque animal
à demi dévoré.
A Beaufort, après vingt-quatre heures d'une rouie insupportable, nous
nous précipitons dans la salle à manger; mais l'hôtelier
avait jugé prudent de ne pas laisser trop vieillir ses liquides: il était
ivre comme un reître. A force de menaces on obtint de lui un gigot froid
et un plat de " toad in the stole ", auquel personne ne toucha. Après
un si bon repas, on chercha le moyen de dormir; hélas ! Il n'y avait
que trois chambres garnies de lits malpropres.
A trois heures nous nous levons; mais les mules sont égarées,
on les cherche longtemps, on les trouve errant à l'aventure; il est sept
heures et demie quand nous nous remettons' en route.
II
Courland's Kloof. - Troupeaux de moutons et de chèvres. - Nos compagnons juifs. - M. Vanrenen. - Victoria. - Un lac au milieu du désert. - Un Hottentot centenaire. - Hope Town - Le fleuve Orange. - Procédés américains pour faire marcher les mules rétives. Obligation de camper avant le relais. - Le Salt Pan et Thomas' Farm.
Au
milieu du jour, nous entrons dans un défilé un peu moins aride.
Çà et là nous rencontrons des troupeaux de moutons et de
chèvres, qui donnent à nos insupportables compagnons l'occasion
de se ridiculiser. Ne s'avisent-ils pas de tirer dessus à coups de revolver
comme si ces bêtes n'appartenaient à personne? Heureusement ces
sots personnages ont déplié et replié plus de vieux habits
dans Whitechapel qu'ils n'ont manié d'armes à feu. La passe dans
la quelle nous sommes s'appelle Courland's Kloof. De l'autre côté
se trouve une ferme où nous devons changer notre attelage.
En y arrivant, Philippe reconnaît un grand monsieur accoudé contre
un mur; c'est un officier de marine qu'il a connu en Amérique, le frère
de son ami Vanrenen. Nous voilà en pays de connaissance et nous apprenons
que John Vanrenen, le capitaine de vaisseau, est à Du Toit's Pan.
Nos Juifs accourent essoufflés; ils veulent nous rendre responsables
de la mort probable de leur ami Wolf, qui est resté en arrière,
succombant peut-être sous le poids de la gloire acquise par ses exploits
contre les chèvres.
M. Vanrenen, à qui nous racontons leurs hauts faits, s'écrie "
Par Jupiter, ces bêtes sont à moi ! J'en ai six mille dans la montagne;
si ces coquins en ont blessé une seule, gare à eux! "
Ces messieurs croient qu'on veut plaisanter pour leur faire peur; ils commencent
à devenir insolents; on les pousse à la porte. Dans la voiture,
où nous remontons, mon mari les menace de les jeter sur la route pour
les empêcher de fumer, ce que personne n'a encore eu l'impolitesse de
faire depuis notre départ.
Dans la soirée, nous nous arrêtons chez une vieille femme où
nous ne pouvons obtenir pour nous que des sardines et du lait; et pour nos mules
qu'une pauvre botte de paille de trois ou quatre livres.
Le tempérament de ces animaux est bien extraordinaire; c'est à
peine s'ils boivent, l'eau manquant presque partout. On les remplace cependant
quelquefois dans les convois pour les expéditions par des attelages de
douze et de quatorze boeufs.
Nous nous disons qu'il faut être bien passionné pour la toison
d'or vers laquelle nous courons pour quitter son pays, ses relations, ses habitudes,
tout ce qui fait l'existence des peuples civilisés.
De temps en temps, la monotonie du voyage est interrompue par des discussions
qui menacent de se changer en disputes; ces Juifs sont absolument insupportables;
on ne peut en venir à bout que par la menace. Cela réussit toujours,
la bravoure n'est pas leur vertu.
Victoria, où nous arrivons après avoir parcouru deux cent vingt-deux
kilomètres en vingt-quatre heures, ressemble aux villes fort laides que
nous avons traversées depuis notre départ. Je dois avertir, une
fois pour toutes, que si, dans ce récit, je me sers du nom de ville,
c'est par comparaison; partout ailleurs on ne leur ferait pas cet honneur.
Que peut-on venir faire à Victoria? Quel commerce, quelles affaires sont
possibles en un pareil endroit? Cela nous paraît une énigme indéchiffrable.
La première de nos préoccupations, dans un pays pareil, est toujours
la question du déjeuner et du dîner. A Victoria nous ne sommes
guère mieux partagés qu'ailleurs; cependant nous pouvons apaiser
notre appétit tant bien que mal et nous remettre en route.
Pour la première fois, nous rencontrons une ferme hollandaise d'une propreté
parfaite et nous y sommes reçus par une femme tout à fait accorte.
Tandis qu'on fait souffler notre attelage, nous montons pour nous réchauffer,
car il gèle fort, sur un petit escarpement à peu de distance de
la ferme, et quelle n'est pas notre surprise en apercevant un grand lac au milieu
de ce pays absolument dépourvu de végétation L'eau de ce
lac est, du reste, rougeâtre et malpropre.
Plus loin nous arrivons à Ridepont, qui n'a rien de remarquable. En attendant
qu'on ait fait chauffer notre café, nous allons à quelques mètres
de la maison visiter un vieillard qu'on dit âgé de plus de cent
ans. Quel triste spectacle! Nous trouvons ce pauvre homme dans un carré
de deux mètres entouré d'une petite haie de mimosas, sans antre
protection contre le froid et la pluie; il s'y chauffe à un misérable
feu de racines. C'est un Hottentot qui n'a littéralement que la peau
et les os. Il roule deux yeux hébétés, et tremble comme
s'il allait mourir. Tout son vêtement se compose d'un lambeau de couverture
de coton; il vit seul, ne mangeant que ce qu'on lui donne, c'est-à-dire
bien peu. En le voyant, il n'y a qu'un souhait qu'on puisse faire pour lui,
c'est que la mort vienne bientôt le délivrer.
Le voyage continue avec les mêmes mules, qui sont exténuées:
nous ne pouvons les remplacer qu'à une station servant de magasin, où
nous achetons du vin pour le reste de notre route.
A HopeTown, où nous arrivons à une heure du matin, nous avons
toutes les peines du monde à nous faire servir quelque chose. Gelés
comme nous le sommes, on nous refuse du feu. Il faut presque employer la force
pour en avoir.
Après une nouvelle chasse aux mules, qui ont encore décampé,
nous repartons, et, deux heures plus tard, nous arrivons aux bords de l'Orange,
fleuve considérable qui traverse le sud de l'Afrique, dans la direction
de l'est à l'ouest. Nous passons d'un bord à l'autre en radeau
et nous continuons péniblement notre route en dépit de nos mules
sur lesquelles le fouet, le yambock, fait rage. Bientôt une mule plus
entêtée que les autres se refuse obstinément à faire
un pas de plus. On la dételle et on la place an milieu des autres: même
entêtement; refus absolu de bouger. Alors notre compagnon Brandt, l'Américain,
prend son couteau et l'enfonce à coups répétés dans
les jarrets de l'animal. Ce procédé cruel, qui ne manque pas de
persuasion, ne produit cependant, pas l'effet attendu; c'est à désespérer;
mais Brandt ne désespère pas. Il nous annonce qu'il va employer
le grand moyen, le moyen infaillible. Il prend des poignées de sable
rouge et en remplit les oreilles du pauvre animal; puis il saisit une oreille
dans chaque main et secoue la tête de toutes ses forces. L'infaillibilité
du moyen est démontrée, car nous repartons d'un trait.
Un peu plus loin on s'arrête encore, notre attelage n'en pouvant plus;
nous sommes à 16 kilomètres de la ferme où nous aurions
dû être arrivés depuis plusieurs heures. On envoie un homme
monté sur une des mules à la recherche de bêtes reposées.
Il fait nuit noire; les heures se passent; rien n'arrive.
On allume un feu de broussailles; les uns se couchent devant; les autres s'étendent
dans le wagon pour dormir.
Le jour paraît, et nous ne sommes pas plus avancés; force est donc
de nous décider à atteler les mêmes mules.
Au bout de deux grandes heures, nous apercevons un kraal ou parc à bestiaux,
et après avoir fait le tour d'un petit lac d'eau salée qu'on appelle
" The Salt Pan " nous entrons à Thomas' Farm.
III
Arrivée à Du Toits Pan. - Première nuit. - Aspect du camp. - Visite au kopje. - Les claims. - M. Vanrenen. - Association pour un claim. - New Bush et son kopje. - Prix des claims. - Accidents. - Ce que coûte un seau d'eau.
Après
un modeste repas à Jacob's Daal, qui se trouve à peu de distance
de Thomas' Farm, nous continuons notre chemin et nous arrivons au bord de la
dernière rivière que nous ayons à traverser avant de terminer
notre voyage.
Il s'en est fallu de peu que ce voyage ne finît au fond de la rivière.
Le passage se fait à gué; le lit est très profond, formé
d'un amas de roches; on y descend par un chemin rapide. Les mules de devant
s'étaient jetées de côté; nous fûmes sauvés
par la présence d'esprit du conducteur qui les détourna brusquement.
Enfin nous faisons notre entrée à Du Toit's Pan vers neuf heures
du soir. Le camp est plongé dans les plus profondes ténèbres;
on entrevoit seulement de rares lumières à travers les tentes.
Au bureau des voitures, nous trouvons le capitaine Vanrenen: mon mari refait
plus amplement connaissance avec lui; mais la conversation dure trop longtemps;
nous ne trouvons pas à nous loger à l'hôtel. Nous revenons
au bureau de M. Vanrenen; il nous exprime son regret de ne pouvoir nous offrir
sa tente, occupée par un ami malade. Nous avons pour perspective de coucher
encore dans le wagon. On nous conseille de retourner à l'hôtel.
Là, M. Martin, le " patron " de l'hôtel, finit par se
rappeler que son " manager ou régisseur " est absent et la
chambre dudit " manager " vide. Cette chambre est un hangar séparé
d'une cantine par une cloison en coutil. Il s'y trouve deux lits, ou plutôt
un lit et une paillasse jetée par terre. On aurait cependant réussi
à y dormir sans le bruit et les conversations de la cantine, pleine de
gens complètement ivres. Vers une heure du matin on les congédie,
et nous allons enfin nous livrer au bienheureux sommeil, quand un affreux tapage
se fait entendre; c'est le propriétaire de la chambre qui réclame
son lit avec une juste insistance et menace d'enfoncer la porte. La femme qui
tient la cantine a toutes les peines du monde à l'apaiser.
A sept heures nous sommes sur pied: nous avons rendez-vous avec le capitaine
Vanrenen pour aller voir son claim ou lot de terre à diamants.
Le camp ressemble à un immense champ de foire. Voici le Saint James's
Hall, l'Alhambra, le Cremorne et le Old Cock Jim où il y a bal tous les
soirs; on y voit un piano.
Nous allons ensuite visiter le kopje ou mine à diamants. C'est une légère
élévation d'un mille (1600 mètres) de tour. Tous les claims
en font partie. Chacun de ces claims est un carré de trente pieds de
côté; chaque propriétaire travaille sur son terrain avec
ses nègres. Les uns en ont deux; d'autres en ont jusqu'à six.
Ces nègres piochent ou vannent, tandis que les blancs trient sur leurs
tables le gravier criblé qu'on y dépose.
Nous passons la soirée au bureau des wagons 'avec M. Vanrenen et M. Gardner,
propriétaire de claims. Le premier nous raconte son histoire: il est
retraité et souffre horriblement de rhumatismes qu'il a rapportés
du Mozambique; cela ne l'empêche pas d'être énorme. Il est
propriétaire de trois claims, dont deux sont exploités par des
individus auxquels il donne pour salaire le tiers des trouvailles. Il a trouvé
peu de chose jusqu'ici, et je n'en suis guère étonnée:
le tiers des autres est sans doute bien supérieur à ses deux tiers!
M. Gardner propose à mon mari de travailler à ces mêmes
conditions sur un claim qui lui appartient. Nous acceptons; cela nous donnera
toujours le temps de nous mettre au courant.
On nous conseille de visiter New Rush. Des centaines de petites voitures, attelées
de deux chevaux et contenant quatre personnes, y compris le conducteur, y mènent
en vingt minutes pour la somme de deux francs cinquante.
Le camp de New Rush est la répétition de celui de Du Toit's Pan;
tout l'intérêt est dans son kopje, qui a une animation inouïe.
Il est vraiment merveilleux de voir les nombreux fils de fer qui s'y enchevêtrent,
allant et venant de mille façons; puis une nuée d'hommes de toutes
couleurs, blancs, noirs, bruns, gris, jaunes, aussi actifs qu'un essaim d'abeilles.
Le nombre des diamants découverts ici est considérable, certaines
personnes en trouvant jusqu'à vingt et vingt-cinq par jour; mais ils
sont rarement gros, et plus rarement encore d'une belle qualité. Les
claims n'en atteignent pas moins des prix énormes. Nous venons de voir
une personne qui a payé trois cents livres (7500 francs) pour le huitième
d'un claim, et d'autres terrains ont atteint le chiffre de deux mille livres
(50000 francs).
Le travail dans ce kopje exige un grand nombre de nègres. Il n'est pas
grand; il a la forme d'un bassin qui serait divisé en sections séparées
par de petits sentiers qu'on appelle ici des routes, et qui servent à
la circulation des charrettes et des brouettes.
Tout le travail ne peut pas se faire sur le terrain, comme à Du Toit's
Pan. Il faut monter le gravier dans des seaux en peau de boeuf, à l'aide
de poulies et de roues, ce qui nécessite une plus grande somme de travail
et beaucoup plus de serviteurs. Les poulies circulent sur des cordes, non en
chanvre, - elles seraient trop vite usées, - mais en fil de fer.
On estime que les ustensiles de travail dans ce kopje ne valent pas moins d'un
demi million.
Les accidents sont fréquents. Peu de temps avant notre arrivée,
cinq hommes sont tombés dans le fond d'un claim; l'un d'eux a été
tué. D'autres fois survient un éboulement, une énorme pierre
se détache, ou bien une charrette dégringole, tant les routes
sont étroites. Les fouilles n'ont pas encore atteint plus de cinquante
pieds de profondeur, et l'eau est très rare. Un seau d'eau vaut de soixante
centimes à un franc vingt-cinq centimes, selon sa qualité; c'est
une fortune pour les propriétaires de puits.
On ne rencontre la nappe d'eau qu'à soixante-dix pieds; le creusement
d'un puits est un travail considérable, surtout parce qu'on l'exécute
par des moyens tout à fait primitifs. Toutefois ceux qui l'ont entrepris
en ont été largement récompensés: ils vendent de
l'eau pour une moyenne de cent vingt-cinq francs par jour.
La sécheresse rend le séjour de New Rush insupportable; on vit
sur la poussière, on la respire, c'est affreux !
IV
Retour à Du Toit's Pan. - Difficultés de la vie matérielle. -Climat. - Travail au claim de M. Gardner. - Costumes des nègres. Mode de travail. - Un ménage anglais. - Saltimbanques posseseurs de plusieurs claims. -Vol d'un diamant. -Travail dans un nouveau claim. - Un théâtre. - Achat d'un claim. - Diamant de 144 carats. - Fermiers du Transvaal. - Anciennes familles françaises. - Danse de nègres. - Tempête.
Nous
rentrons au " Masonic ": c'est le nom de l'hôtel de M. Martin.
On porte nos bagages dans une maison faite de toile à voile et plantée
au milieu de la cour; notre parquet est de gravier: ce n'est pas bien chaud;
or nous sommes à la fin de juin, c'est-à-dire au commencement
de l'hiver, les saisons de l'hémisphère austral étant inverses
aux nôtres.
Ici, du jour à la nuit, on passe d'une température très
élevée à une température très basse, et ordinairement
en moins de trois heures. Il ne s'agit pas d'une transition de la chaleur à
la fraîcheur, ce qui serait agréable, mais d'une extrême
ardeur à un froid de glace. C'est là une cause de nombreuses et
graves maladies pour tous les mineurs qui, revenant du travail en transpiration,
se livrent avec bonheur au contact de la première brise.
Installés dans notre tente, nous avons toutes les peines du monde à
nous procurer de l'eau; la provision de l'hôtel consiste en une barrique
où chacun vient puiser, et elle est souvent à sec.
Heureusement on peut s'habituer à tout. La nourriture est positivement
repoussante, tant à cause de la façon dont elle est préparée
que par l'excessive mal propreté qui règne partout. Le café
et le thé sont à peine potables; le pain n'est pas cuit; Je lait
et le beurre sont inconnus.
Le déjeuner se compose invariablement de côtelettes qui, vraiment,
ne sont ni frites, ni grillées, ni bouillies, ni rôties. Elles
sont toujours accompagnées de saucisses de boeuf, dont la chair à
peine hachée ne peut se digérer: il faut donc s'en tenir aux côte
lettes coûte que coûte. Pour sucre on a une espèce de cassonade,
qui ressemble à de la terre pleine de mouches, de brins de paille et
de miettes de pain.
Après avoir cherché à acheter une maison, nous finissons
par accepter l'offre de M. Martin qui nous propose la maison de toile dans laquelle
nous avons déjà couché pour la somme de cinq cent vingt-cinq
francs. 1 paraît, au dire de tout le monde, que ce n'est pas cher. Il
nous cède de plus la doublure dû toit et les planches qui nous
serviront d'étagères, ainsi qu'une natte de fibres de coco qu'on
étend sûr le sol.
Il n'est pas facile de dormir; les coqs commencent à chanter à
neuf heures dû soir; les ânes braient et viennent se frotter contre
la toile; les chevaux hennissent dans l'écurie à deux pas de nous,
et les ivrognes chantent et dansent dans l'Alhambra Hall auquel est adossée
la tente. A l'ennui de ce brouhaha, qui dure jusqu'au matin, s'ajoute la souffrance
du froid. Quel sommeil serait possible?
On ne saurait imaginer une population composée d'éléments
plus divers que celle au milieu de laquelle nous sommes appelés à
vivre. Si l'on pouvait connaître par suite de quelles circonstances la
plupart des gens sont venus ici, combien n'y trouverait-on pas de sujets de
romans et de drames !
Le brave capitaine Vanrenen nous raconte qu'il faisait partie de l'escouade
chargée d'accompagner le docteur Livingstone à Zanzibar. Il avait
l'ordre de l'attendre jusqu'à son retour, et de le conduire plus tard
à un autre endroit. Pendant ce temps, il croisa dans le canal de Mozambique,
lequel est extrêmement malsain; atteint d'une goutte sciatique, il fût
obligé de débarquer. Depuis ce temps, il est boiteux.
Ce matin, nous commençons l'exploitation du claim de M. Gardner dans
les conditions convenues. Il fournit le terrain, les outils, les nègres
et leur nourriture, et, nous, nous fournissons notre temps.
Nos deux jeûnes nègres sont élémentairement vêtus.
William a une chemise, et John un pantalon; William a pour coiffure un chapeau
de feutre défoncé, et John un fond de corbeille qu'il a orné
d'un petit carré de fourrure attaché avec une ficelle en guise
de pompon, au milieu de ce carré, il a piqué un bouton de chemise
avec une épingle. Voilà toute leur garde-robe. L'un d'eux a un
couteau qu'il porte à son cou, et l'autre une pipe; leurs boucles d'oreilles
surtout leur donnent un aspect tout particulier. John a un bout de roseau de
plusieurs centimètres passé dans chaque oreille, et William deux
bouts d'un ruban de fil qui fût jadis blanc. Aussi ces jeûnes hommes
ont-ils les oreilles dans un état horripilant; ils s'y sont fait des
trous énormes; on dirait qu'elles ont été brûlées.
Le travail des claims consiste à faire piocher la terre, à la
faire battre, et à la monter dans des seaux de zinc au moyen d'une poulie
et d'une corde en cuir de vache. On la dépose sur un endroit préparé
pour la recevoir, et, quand on en a un tas suffisant, on la passe dans deux
cribles, un gros et un fin; puis on l'apporte dans le crible fin sur la table.
C'est là que se fait le triage. A ce moment, ce n'est plus qu'un amas
de gravier, tout le sable ayant été criblé.
L'opération du triage se fait au moyen d'un morceau de zinc ou de fer-blanc
taillé en un rectangle d'environ trente centimètres sûr
dix. On amène à soi, avec cet outil, une certaine quantité
de gravier en l'éparpillant sûr la table; un simple coup d'oeil
suffit pour découvrir s'il s'y trouve un diamant ou non.
En dehors du travail, la vie est singulièrement monotone: les distractions
sont rares. Aujourd'hui pour la première fois j'ai l'occasion de faire
la connaissance d'un ménage convenable: c'est une bonne fortune. M. et
Mme F. sont deux Anglais bien élevés et très aimables.
Jusqu'ici je n'avais eu pour société que des négresses
et Mme Martin, la maîtresse d'hôtel, une Anglaise à cheveux
rouges, malpropre à faire peur! Elle et son mari sont presque toujours
ivres et souvent aux prises; c'est un perpétuel combat, et les coups
portent.
Nous faisons transporter notre maison à sa destination, près de
celle du capitaine.
Pendant notre dernier repas dans l'hôtel de M. Martin, nous avions en
face de nous deux saltimbanques qui ont gagné de grosses sommes d'argent.
Ils possèdent, nous affirme-t on, plusieurs claims qui ont tous été
fort productifs. Aussi faut-il voir l'empanachement de ces deux acrobates !
La femme disparaît sous les plûmes et les rubans, et ses gros doigts
sont tous emprisonnés dans quelques douzaines de bagues plus riches les
unes que les autres. Quant au mari, il a piqué au devant de sa chemise,
en guise d'épingle, un diamant plus large qu'une pièce de cinquante
centimes. Dès sept heures du matin il en est paré. J'ai tort sans
doute, mais il me semble que le diamant perd de sa valeur quand il est porté
par des êtres aussi grotesques.
Nous voilà installés ou à peu -près. Il est difficile
de se procurer les objets les plus nécessaires; ceux qu'on trouve à
acheter sont hors de prix.
Il est convenu que M. Vanrenen et un de ses amis prendront leur nourriture avec
nous et payeront leur part de la dépense.
M. Vanrenen nous présente un monsieur qui est architecte au Cap: ce monsieur
nous raconte que, dans ledit hôtel Martin, un certain capitaine N... lui
a volé un diamant de dix carats; il le fait poursuivre.
Nous avions déjà entendu parler de cette affaire, et l'opinion
générale est que le sieur N... sera acquitté, le diamant
ne pouvant se reconnaître à rien de particulier: ce " voleur
présumé " est officier dans un régiment de carabiniers
et appartient à une famille aristocratique.
Nous acceptons l'offre que nous fait un Irlandais de travailler à un
claim qui lui appartient et oie il emploie trois nègres: les conditions
sont que nous paierons pour un des nègres quinze shillings par semaine,
et que j'irai faire le triage.
Ces nègres sont vraiment curieux à étudier. Toujours vêtus
de lambeaux, ils sont généralement maigres et chétifs;
cependant on en rencontre quelquefois de grands et de bien faits. Ils ont constamment
l'air de grelotter. Leur nourriture se compose de bouillie faite avec de la
farine de maïs; ils en reçoivent un litre pour deux à chaque
repas, et une kop ou tête de mouton ou de chèvre tous les soirs
pour trois. Le maître fournit toujours la tente où ils couchent,
ainsi que la marmite à faire bouillir la viande.
Leur installation est d'une extrême simplicité: ils creusent un
trou rond, placent leur feu dans le centre et se groupent tout autour, aussi
près que possible de ce foyer primitif, si bien qu'on en voit dont les
jambes sont couvertes de brûlures. Pour dormir, ils se dépouillent
de leurs haillons, et s'enveloppent dans leur couverture ou dans des peaux de
mouton.
Pour complaire au capitaine Van nek, nous sommes allés passer une soirée
à Saint James's Hall. On y jouait Victorine ou la Fille de l'avare. Il
y faisait très froid. Un tapage dont on ne saurait donner aucune idée
précéda le lever du rideau. Parmi les acteurs un nom était
connu, celui de Harry Lemon, fils de Marck Lemon, ancien éditeur du Punch
à Londres somme toute, jeu médiocre et mortel ennui. Nous en sortons
gelés et brisés. En guise de fauteuils, le Saint James's Hall
n'a que des planches posées sur des pieux. Ce serait un spectacle de
foire en France.
Décidément M. Martin nous vendra tout ce qu'il possède.
Après une maison, voilà qu'il nous offre un claim, plus le quart
d'un autre attenant à celui-ci. Sur ce dernier quart, il y a un puits.
Après l'avoir visité, mon mari et le capitaine Vanrenen l'ont
acheté moyennant mille francs payés comptant. Nous l'exploiterons
aussitôt que nous aurons trouvé deux nègres.
On a fait récemment de belles trouvailles dans notre voisinage: entre
autres le fameux diamant de cent quarante-quatre carats de ce M. Brandt avec
lequel nous avons voyagé. Espérons qu'il s'en trouvera bien aussi
quelques-uns pour nous.
Nous venons d'engager deux nègres, et il nous a été possible
de commencer à travailler dans notre claim.
M. et Mme F... nous ont rendu visite et nous ont donné sur les habitants
de la République de Transvaal des renseignements qu'ils tiennent du président
de cette République.
Le pays est fort peu peuplé. Les églises sont rares; les fermiers
n'y vont qu'une fois l'an. Ils y a mènent leurs femmes et leurs enfants
dès que ceux-ci ont passé l'âge de seize ans, âge
auquel on fait partie de ce qu'ils appellent la Congrégation. Pour certains
d'entre eux la route est longue à parcourir. C'est dans un wagon traîné
par seize boeufs qu'on chemine vers le plus prochain endroit où se lient
le Nademaal.
Le Nademaal consiste en une série de services religieux qui durent une
semaine. Après quoi chacun reprend le chemin de sa ferme, muni de toutes
les provisions spirituelles et matérielles qu'il a pu se procurer. On
ne retourne à l'église que l'année suivante. Les fermiers
portent, dans cette occasion solennelle, des souliers, une redingote et un habit
dont ils ne se servent plus en dehors de cette solennité. L'année
entière ils sont vêtus d'habits de peau de boeuf confectionnés
par eux. Ils ont un moyen de préparer ces peaux qui les rend aussi souples
qu'une grosse étoffe. Dans les plus pauvres familles, la jeune fille
qui va se marier emprunte la robe de fête de sa voisine.
Ces fermiers sont pour la plupart les descendants d'anciennes familles nobles
hollandaises ou françaises. A la suite de la révocation de l'édit
de Nantes, beaucoup de nobles français vinrent s'installer au Cap de
Bonne-Espérance: on entend tous les jours prononcer les noms de du Plessis,
de Prie, de Roubaix, de de Villiers et autres; mais le plus souvent ces noms
sont tellement défigurés par la prononciation des Boers qu'il
faut les voir écrits pour les reconnaître.
C'est au Nademaal que les ministres de l'Église hollandaise réformée
marient et baptisent les enfants nés dans l'année.
Ce matin nous avons été attirés hors de notre tente par
un bruit de chants sauvages. Une bande de nègres Zoulous, armés,
qui d'un bâton, qui d'une corne de boeuf, gesticulaient et gambadaient
en mesure, et poussaient des cris rauques ou chantaient d'une façon gutturale
une chanson d'un effet étrange. Ils sautaient et dansaient, en se rangeant
sur deux files. Quoique grotesques, leurs mouvements n'étaient point
dépourvus d'une certaine grâce. Un des chefs de la bande avait
au moins six pieds; il était coiffé d'une couronne en plumes blanches
de coq. Un fait à noter est que, dans la colonie du Cap, il est défendu
aux nègres de danser le dimanche.
Un orage violent vient nous donner une idée peu avantageuse de la douceur
du climat de l'Afrique centrale. C'est un ouragan de vent et de sable. Le vent
emporte tout, le sable couvre tout d'une teinte rouge qui change complètement
la couleur même de nos nègres. Nos maisons de toile semblent à
chaque instant sur le point d'être enlevées; fouettées par
l'ouragan, elles font un bruit semblable à celui de la tempête
dans les voiles déployées de plusieurs navires à l'ancre.
Mon mari et ses nègres, au retour du travail, sont tous de la même
couleur. En somme, sauf quelques objets cassés, nous n'avons pas de malheur
à déplorer. Tout est pour le mieux.
V
Premier diamant. - Un chou. - Précautions pour la saison des pluies. - Nègres voleurs. - Mésaventure de Collins. - Notre 1er août. - Malakop retrouvé. - Inconvénients de la poussière.- L'eau-de-vie du Cap. - Enterrements.
Après
l'orage, nous avons travaillé dans le claim que nous possédons
de compte à demi avec M. Vannerez. A peine ai-je commencé le triage
qu'à ma grande joie j'attire à moi un diamant que nous faisons
peser et dont le poids est bel et bien de trois carats un quart: beau début
dont j'ai tout le mérite, et aussi tout le bénéfice, grâce
à M. Vanrenen qui m'offre gracieusement sa part. Il en est, du reste,
bien récompensé, car dans la même journée il en trouve
deux autres.
En Europe, vous pouvez difficilement vous rendre compte de l'importance que
peut obtenir le vulgaire légume appelé chou. On en mange souvent,
et ordinairement les bestiaux s'en nourrissent; mais dans le sud de l'Afrique,
dans la partie du Griqualand que nous occupons, un chou, même un mauvais
chou, devient un événement; bien des bassesses sont possibles
de la part de celui qui veut un chou. Nous avons cependant la chance, sans être
réduits à de pareilles extrémités, d'en posséder
un, et nous le devons à la gracieuseté de M. Vanrenen, de Courland's
Kloof, qui en a envoyé plusieurs à son frère. C'est une
grande rareté dans e pays qui ne produit que quelques arbres presque
sans feuilles, et des buissons à épines qui poussent partout dans
le Veld. Ces arbres, de la famille des mimosas, portent des épines d'une
longueur de quatre pouces, et quelquefois plus. C'est la nourriture des animaux
du pays: il est facile de s'expliquer l'extrême maigreur des pauvres bêtes.
En prévision de la saison des pluies, nous convenons de faire un petit
camp à part entouré de fossés pour l'écoulement
des eaux. Chaque maison aura elle-même son fossé plus petit. Tout
cela est bien laid, mais il faut se conformer aux règles de l'expérience;
sans ces précautions on courrait le risque d'être noyé.
En travaillant, on est obligé d'avoir toujours les yeux fixés
sur les nègres, sans quoi l'on serait constamment volé. Quand
ils ont trouvé un diamant et réussi à le dissimuler, ils
vont aussitôt le vendre nous en fîmes une fois l'expérience.
Un jour, au triage, je remarquai qu'un de nos nègres avait cessé
subitement de travailler, et regardait quelque chose qu'il tenait entre le pouce
et l'index; il le montrait à son camarade, non sans jeter des regards
de défiance de mon côté. Un instant après il se remit
au travail après avoir caché l'objet sous ses vêtements.
J'en parlai à mon mari en lui recommandant de faire fouiller ce nègre,
ce qui parut lui répugner.
Toutefois on fit la recherche pour m'être agréable, mais avec si
peu de soin qu'on ne trouva rien. Mon mari se crut même obligé,
le lendemain matin, de témoigner ses regrets à ses hommes en leur
offrant du tabac.
J'étais peu satisfaite, bien convaincue que nous avions été
volés. Cela ne m'empêcha pas cependant de bien rire en voyant Malakop
refaire sa toilette ! Tout son costume se composait d'une chemise ayant tant
de trous qu'il ne savait plus lequel choisir pour y passer la tête.
Deux jours après avoir reçu leurs gages de la semaine, nos deux
Cafres jugèrent prudent (le s'échapper pendant la nuit. Mes doutes
furent alors changés en certitude.
Pour remplacer ces honorables serviteurs, nous en demandons deux au capitaine
Vanrenen: Madagascar et Avril. Ce dernier est un dandy parmi ses pareils; sa
laine est entremêlée de gros fils de laiton à titre d'ornements,
et j'ai compté trente-deux bagues à ses doigts; il en a jusqu'aux
pouces, ses bracelets remontent jusqu'aux coudes. Je n'ai pas encore pu m'expliquer
comment il peut travailler avec tous ces anneaux.
Aujourd'hui, comme nous venions de nous mettre à table, arrive un Afrikander
(un Boer) qui travaille à un claim pour M. Vanrenen. Il est très
surexcité. Voici ce qu'il nous raconte :
M. Vanrenen l'avait chargé de lui chercher deux nègres. N'en trouvant
point, il était allé jusqu'à Old Beer's, camp situé
entre le nôtre et New Rush. Il en avait rencontré deux sur la route.
Il venait à peine de les engager que deux policemen à cheval surviennent,
disant qu'ils sont à la recherche de deux nègres accusés
d'avoir volé des diamants, et, séance tenante, sur la route, ils
mettent les menottes aux deux nouveaux engagés: ce que voyant, maître
Collins, c'est le nom de notre Afrikander, perd la tête et se met à
fuir à toutes jambes. Cette fuite donne l'éveil aux policemen,
qui se précipitent à sa poursuite, l'atteignent et lui mettent
aussi les menottes malgré toutes ses protestations. C'est ainsi que le
pauvre diable fait son entrée dans le camp et qu'il est conduit en prison
en compagnie des deux nègres. Soupçonné d'avoir acheté
des diamants volés, il est fouillé; mais on ne trouve rien sur
lui, tandis que les deux noirs n'ont pas les poches vierges du bien d'autrui.
Heureusement pour Collins, il survient quelqu'un qui se porte garant de son
honnêteté et il est relâché. Il prétend intenter
un procès à la police et se faire donner un dédommagement.
Nous sommes au 15 août; grande fête en France! Ici nous célébrons
sans bruit une petite fête de famille: c'est l'anniversaire de notre mariage;
et, par bonne fortune, nous recevons les bagages et les caisses dont nous avons
été obligés de nous séparer lors de notre départ.
Nous nous en réjouissons; nous allons pouvoir compléter notre
installation et lui donner un peu de confortable.
Les tempêtes de sable se succèdent continuellement.
Nous voici de nouveau assaillis; cette fois c'est comme si l'enfer était
déchaîné ! Le vent fait rage; la poussière rouge
qui vient du désert de Kalahari, situé au nord-ouest, nous arrive
en telle quantité, qu'en une demi-heure il s'en amasse plusieurs pouces
de hauteur au bas de la tente. Les habitations, quelle qu'en soit la nature,
sont arrachées ou s'écroulent; celles de toile s'envolent comme
des feuilles de papier, les autres sont disloquées et jetées à
terre. Nous voyons un hôtel en fer mis en morceaux comme un château
de cartes. Je ne crois pas qu'il y ait rien sur terre qui soit comparable à
ces ouragans. Heureusement ils sont de courte durée, sans quoi il ne
resterait rien sur le sol.
En allant travailler au claim, quel est mon étonnement d'y retrouver
notre nègre félon, Malakop: à ma vue il cherche à
se dissimuler derrière deux nègres plus grands que lui. Je fais
signe à mon mari qui ne fait qu'un bond jusqu'à lui et le saisit,
tandis que les autres nègres s'enfuient à toutes jambes. Nous
voilà conduisant notre Cafre au violon et cherchant un policeman à
qui le confier. Il s'en rencontre un, attablé dans un cabaret, qui lui
mit aussitôt les menottes. Le nègre a l'air tout hébété;
il a dû boire depuis plusieurs jours jusqu'à la dernière
ivresse. Il prétend qu'il a été malade, qu'il n'a pas volé
de diamants, et se refuse à dire ce qu'est devenu son camarade.
Enfin le voilà renfermé; demain il sera interrogé.
Nous recevons deux lettres d'Europe, les premières depuis notre départ.
Inutile de dire la joie que nous ressentons en les lisant !
Malakop vient d'être condamné à trois jours de travaux forcés;
cette peine, assez fréquemment appliquée, consiste à nettoyer
le camp. Les condamnés sont divisés en petites bandes, sous la
conduite d'un policeman armé d'un mousquet chargé. Et, chose miraculeuse!
plus on nettoie le camp, plus il est jonché de chiffons, de lambeaux,
de hardes, de débris de bottes et de souliers, de vieux chapeaux, de
vaisselle cassée et d'ossements. Ceux qui tuent un animal en jettent
les intestins près de leur porte; les nègres les prennent, ou
les chiens s'en emparent, et les dispersent en les dévorant.
L'eau devient un peu moins rare, depuis que les claims ont atteint la profondeur
de trente pieds; aussi les propriétaires de puits voient-ils leurs bénéfices
diminuer de jour en jour. Notre puits nous fournit abondamment de l'eau assez
potable.
Condamnés à souffrir du vent et de la poussière pendant
tout notre séjour nous cherchons à nous défendre par une
succession d'abris disposés de différentes façons. Les
maux d'yeux et les maux de gorge sont fréquents. Un fort grand nombre
de personnes ont aux mains des plaies d'une guérison très difficile.
C'est le soleil, entendons-nous dire, qui brûle le sang! Ne serait-ce
pas plutôt l'usage immodéré de l'eau-de-vie? Une simple
piqûre ou égratignure s'envenime de suite; une ampoule devient
une plaie comme si l'on s'était brûlé fortement avec de
l'eau bouillante, et cette plaie met des semaines à se guérir
pour reparaître à un autre endroit. Ici le dieu à la mode
est le Cape brandy (eau-de-vie du Cap). L'usage en est recommandé, de
sang-froid et de bonne foi, à tout propos et hors de propos. Des gens
sérieux vont jusqu'à me reprocher de ne pas pousser mon mari à
boire.
Nous venons de voir passer deux enterrements.
Le premier cercueil était simplement déposé dans une petite
voiture attelée de deux ânes. Le second, qui contenait probablement
les dépouilles d'un fermier, reposait dans un wagon traîné
par seize boeufs noirs, et était suivi par une foule d'hommes vêtus
de deuil.
Cette pompe funèbre, quoique primitive, ne laissait pas que d'être
imposante; elle m'a émue. L'idée d'avoir peut-être le Veld
pour dernière demeure m'a désagréablement impressionnée.
On nous a dit que la plaine est couverte de fleurs; nous avons voulu nous en
assurer et nous nous sommes dirigés du côté' de New Rush.
En effet, à quelque distance, nous avons trouvé le sol couvert
d'une quantité de fleurs d'un jaune pâle qui rappellent les primevères
d'Europe. Leur tige est très longue, et leur feuillage ressemble à
de l'herbe qui serait très dure.
Il est rare que les gens qui cherchent la fortune au loin ne soient pas un peu
superstitieux; certains objets portent bonheur, dit-on; si on les ramasse, il
n'y a pas de mal évidemment, et puis, après tout, qui peut prouver
qu'on a tort ? Nous trouvâmes un fer de cheval sur notre chemin, et nous
le ramassâmes pour le clouer au-dessus de notre porte.
VI
Tempête. - Noms des différents camps. - Les frayeurs du fermier
Du Toit. - Billets à ordre.
Verrons-nous toujours aller crescendo ces orages qui nous assaillent depuis
notre arrivée. ? C'est à craindre quand on compare les orages
précédents à celui qui vient de fondre sur nous. Tout ce
que nous avons ressenti jusqu'ici n'est en comparaison qu'un jeu d'enfant: nous
venons de subir une effroyable tempête avec pluie diluvienne. Et quel
tonnerre 1 Toutes les décharges de l'artillerie d'une grande bataille
ne donneraient qu'une faible idée du fracas qui vient de nous assourdir.
Un coup entre autres, ou plutôt une série non interrompue de coups,
n'a pas duré moins de trois minutes: tout cela accompagné d'éclairs
se succédant avec une telle rapidité que l'on y voyait à
certains moments comme en plein jour. C'était, le lendemain, le sujet
des conversations de tout le monde.
Le tonnerre a cessé, mais les éclairs ont continué. L'atmosphère
était à tel point chargée d'électricité qu'en
passant un peigne dans ses cheveux, on en faisait jaillir des gerbes d'étincelles;
on eût dit un feu d'artifice; chaque cheveu paraissait flamber à
son extrémité.
Ce combat de tous les éléments sur notre pauvre petite planète
s'est terminé par une autre tempête, rentrant dans le cadre de
celles dont j'ai parlé plus d'une fois: une tempête faite de tourbillons
de vent et de sable.
Il n'y a pas de roses sans épines, dit-on. Ce proverbe est vrai partout,
mais peut-être ici plus qu'ailleurs. Si le sol produit des diamants, le
climat les rend bien difficiles à recueillir.
Pour la première fois nous sommes allés au camp de Bultfontein,
notre voisin, de l'autre côté de la route. Comme c'est par comparaison
que nous apprécions les choses, je dirai qu'à Bultfontein la végétation
est luxuriante: j'y compte deux arbres et demi; l'un d'eux ombrage la chapelle
catholique.
Le kopje de Bultfontein est tout petit, les diamants y sont rares, mais la qualité
tient lieu ici de la quantité; ils se vendent à un prix beaucoup
plus élevé que ceux des autres kopje. Leur inconvénient
est d'être petits; on n'en a jamais trouvé, m'a-t-on dit, de plus
de dix carats. Le camp a conservé le nom de ' la ferme sur laquelle il
est situé, tandis que le nôtre, établi sur une ferme contiguë,
a pris celui de Du Toit's Pan, à cause du petit lac qui s'y trouve et
que les gens du pays appellent " Pan " en raison de sa forme qui est
celle d'un pan ou bassin rond: littéralement, le mot pan signifie poêle.
J'ai parlé précédemment d'anciennes familles françaises
émigrées lors de la révocation de l'édit de Nantes,
qui vinrent s'établir au milieu des Hollandais dans ces pays déshérités.
M. du Toit était le descendant d'un de ces émigrés et vivait
ici fort tranquillement: non seulement il pensait bien peu à la France,
la patrie de ses ancêtres, mais très probablement il ignorait complètement
l'existence de notre grand et beau pays.
Un beau jour, un groupe d'individus, alléchés par les histoires
de diamants trouvés, de fortunes que l'on ne pouvait manquer de faire
du jour au lendemain, envahit la propriété de M. du Toit: celui-ci
fut pris d'une telle panique que, la nuit venue, il attela ses boeufs à
son wagon, y entassa tout ce qu'il put, literie, effets, argent, famille, et
se mit en route, à moitié fou de chagrin, pleurant sa prospérité.
II chercha si bien à dépister les soi-disant envahisseurs, qu'il
prenait pour des ennemis implacables acharnés à le suivre jusqu'au
bout du monde, que ses persécuteurs eurent toutes les peines du monde
à savoir où il s'était réfugié.
Mais quelle ne fut pas la frayeur du brave fermier quand il vit arriver les
mêmes hommes qui s'étaient mis à sa recherche et qui, ayant
découvert sa retraite, venaient lui offrir d'acquérir sa ferme
de Dorstfontein. Ces spéculateurs espéraient faire une grande,''
fortune en revendant au détail tout le terrain qu'ils voulaient acheter
en bloc.
Malheureusement ils avaient compté sans leur hôte: la frayeur du
pauvre homme était telle, qu'il ne voulut jamais consentir à se
montrer, et les visiteurs s'en retournèrent déçus.
Cependant le désir de faire fortune les rendant tenaces, ils revinrent
après quelque temps et cette fois ils furent assez heureux pour arriver
à leur fin. Cet homme primitif ne pouvait pas laisser entrer dans sa
tête l'idée que des gens qui l'avaient forcé d'abandonner
sa maison, vinssent lui offrir sérieusement une somme qu'il considérait
comme une fortune. Force lui fut de se rendre à l'évidence, et
un acte de vente, préparé d'avance par les acquéreurs,
fut signé: aux termes de cet acte, il cédait Dorstfontein moyennant
la somme de cent vingt-cinq mille francs. Il ne fut parfaitement convaincu de
son bonheur que lorsqu'il fut mis en possession de cette somme en or et qu'il
en eût maniée toutes les pièces.
On prétend qu'aujourd'hui son plus grand bonheur est de compter et de
recompter ces 125000 francs, qu'il laissera certainement intacts à ses
héritiers.
Cet amour de l'or est commun à tous les Boers; ils amassent continuellement
sans jamais rien dépenser.
On affirme que plusieurs d'entre eux sont extrêmement riches et possèdent
les économies de plusieurs générations. Ils ne songent
jamais à faire travailler cet argent; ils le gardent entassé dans
des boites, dans des trous, partout où ils peuvent le croire en sûreté.
Tous leurs échanges se font contre de l'or. Les billets de banque ne
sont reçus par eux qu'avec la plus grande méfiance, Il faut avouer
que cette méfiance a été quelquefois bien justifiée.
Beaucoup ont été ruinés, par exemple, il y a deux ans,
lors de l'introduction des billets à ordre, auxquels ils ne comprenaient
rien. Ordinairement ils apportaient leurs denrées à la ville,
et les échangeaient avec les marchands soit contre de l'or, soit contre
les objets dont ils avaient besoin. Tout allait bien, quand, un beau jour, les
négociants leur proposèrent des marchandises sans argent comptant,
sans autre exigence que leur signature ou une croix au bas d'un morceau de papier.
Les fermiers ne comprenant pas l'importance de cet acte et, leur grande avidité
aidant, ils s'estimaient très heureux d'avoir des marchandises sans débourser
d'argent. Ils achetèrent, et beaucoup, sans calculer.; bref, quand les
échéances arrivèrent à jour fixe, plusieurs furent
dans l'impossibilité de payer leurs billets et, finalement, on les expropria.
Maintenant ils ont horreur de tout ce qui est papier, et c'est à peine
si l'on peut, avec des billets de banque, se procurer les objets de première
nécessité lorsqu'ils viennent au camp apporter leurs denrées.
Certains d'entre eux aiment mieux s'en retourner avec ce qu'ils ont apporté,
souvent de fort loin, que de le céder contre du papier: il leur faut
des espèces sonnantes et trébuchantes.
DE
DRÉE,
d'après les notes de madame P....
(La suite à la prochaine livraison.)
VOYAGE
AUX MINES DE DIAMANTS DANS LE SUD DE L'AFRIQUE
(CAP DE BONNE-ESPÉRANCE)
PAR
MADAME P....
1872-1877. - TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
VI
(suite)
Madagascar et son fusil. - L'évêque du Cap. - Le révérend AI. Doxat. - Un traitement cafre. - Incendie du Veld - Un nègre enseveli dans un claim. - Un grenat. - Second éboulement. - Voyage des Cafres pour venir aux camps.
Dans ces pays exotiques, rien ne ressemble à ce que nous voyons dans
noire Europe. Tout y est splendide ou horrible; tout est extrême, rien
n'est moyen, modéré. J'ai parlé des orages qui chez nous
feraient croire à la fin du monde; en même temps, je ne connais
rien d'aussi magnifique que le firmament lorsqu'il fait beau, avec ses nuages
brillant des couleurs les plus variées. Tous les tons de la palette d'un
peintre ne suffiraient pas à donner une idée de cette richesse
de coloration.
Aujourd'hui nous venons de jouir d'un spectacle vraiment extraordinaire: un
arc-en-ciel d'une beauté merveilleuse, d'une netteté et d'un éclat
incomparables; il était double et formait dans le ciel deux arcs concentriques.
Mais ce qui est ici particulièrement remarquable, ce sont les couchers
du soleil; je ne saurais trouver aucune expression pour peindre nos émotions
devant ces scènes majestueuses et véritablement féeriques.
Un fait à noter chez les nègres, ou du moins chez les Cafres qui
habitent les mêmes latitudes que nous, est leur fanatisme pour les armes
à feu. Dès qu'ils ont amassé quelques économies,
ils demandent l'autorisation d'acheter un fusil. Beaucoup ne viennent travailler
aux mines qu'avec cette intention; leur but atteint, ils s'empressent de retourner
à leurs tribus.
Madagascar, un de nos nègres, a obtenu de mon mari la permission de se
procurer cette arme si universellement convoitée; aussi ne se possédait-il
pas de joie. Il est parti comme un fou, sans dîner, pour New-Rush, d'où
il est revenu avec une rapidité incroyable; il avait eu le temps d'acheter
un fusil, mais qui ne peut lui être encore livré, parce que sa
permission n'a pas été visée par le magistrat.
Nous venons d'assister à un sermon prêché à l'occasion
de la mort toute récente de l'évêque protestant d u Cap.
Tout le monde était fort ému, on pleurait. Mon mari a beaucoup
admiré le sermon. Quant à moi, j'étais véritablement
incommodée par la chaleur étouffante dont on avait à souffrir
dans cette église en fer et qui a été cause de plusieurs
accidents.
La religion protestante a tant de sectes, que ces sectes, si différentes
soient-elles, doivent souvent entendre les offices dans une seule et même
église. C'est le cas qui se présente ici. Le ministre de cette
petite église, le révérend M. Doxat, est ritualiste, ce
qui choque beaucoup d'âmes pieuses qui n'appartiennent pas à cette
secte. Aussi cet honnête ministre est-il blâmé par les uns
et par les autres malgré sa conduite charitable. Il donne gratuitement
son temps et ses services à la congrégation des Champs et se dépouille
du peu qu'il possède en faveur des pauvres et des malheureux de toute
sorte.
Je viens de trouver mon deuxième diamant, pas bien gros: un carat trois
quarts ! Je fais la réflexion que jusqu'ici mon fameux fer à cheval
ne nous a guère enrichis. J'admets bien que I PR diamants ne peuvent
pas être aussi nombreux que les cailloux; mais il me semble que les chances
ne sont pas assez également réparties et que les uns en trouvent
trop, les autres trop peu; malheureusement je suis forcée de constater
que j'appartiens à la deuxième catégorie; après
tout, comme c'est une sorte de loterie, on est toujours soutenu par l'espoir
d'être plus heureux le lendemain.
Un de nos Cafres, Tom, est malade; l'autre jour, il est allé à
la cantine chercher de l'eau-de-vie pour son camarade, et, je ne sais à
quel propos, quelqu'un, sans doute un ivrogne comme il y en a tant ici, lui
a allongé sur la tempe droite un de ces épouvantables coups de
poing à l'anglaise dont le résultat a été le gonflement
démesuré de l'oeil. Aujourd'hui il est presque guéri, grâce
à une opération faite par deux Zoulous.
La rapidité avec laquelle l'amélioration se produisit mérite
une courte description de l'opération Un de ces nègres a préparé
avec de la boue une espèce de coupe représentant à peu
près un nid d'oiseau; l'autre s'est muni d'une corne de boeuf qu'il a
coupée assez près du bout; puis il a allumé du papier qu'il
a mis dedans et a appliqué la corne renversée sur l'endroit malade.
Bien entendu, le résultat a été de faire lever la peau.
Alors l'opérateur a fait avec un morceau de verre à cassure bien
nette trois incisions longues d'un pouce environ, par lesquelles tout le sang
coagulé s'est échappé, ce qui a soulagé Tom presque
instantanément.
Il est intéressant de voir des hommes privés des premiers éléments
de la civilisation, de vrais sauvages, se tirer d'affaire avec autant d'adresse
et d'intelligence.
La chaleur devient excessive, on étouffe véritablement; elle est
telle qu'une partie du Veld a brûlé aujourd'hui. Ce soir, c'est
comme un immense incendie; il faut qu'une bien grande étendue de la plaine
soit en feu pour jeter de semblables reflets jusqu'ici.
Notre pauvre Tom n'a pas de chance pour la guérison de son oeil, car
une nouvelle tempête nous couvre de sable, ce qui doit beaucoup le faire
souffrir. Ajoutons que le vent souffle du sud et que, par conséquent,
il est glacial, le pays des diamants étant dans la zone australe. Ici
tous les éléments se font la guerre, et malgré tout on
va travailler au claim, d'où l'on revient méconnaissable, aveuglé,
les yeux très fatigués, en dépit des lunettes de crin et
des voiles.
A quelques pas de notre claim, il y a eu un éboulement considérable;
heureusement les hommes qui y travaillaient venaient de remonter, à l'exception
d'un pauvre diable qui est resté enseveli et qui n'a pu être retiré
que ce matin.
Le propriétaire du claim a fait transporter le corps à sa demeure,
et l'on raconte qu'il y a trouvé des diamants dans les vêtements
de ce malheureux.
Les Zoulous viennent encore de nous gratifier du spectacle de leur danse. C'est
toujours amusant; on se croirait en plein carnaval; ils s'accoutrent d'une façon
si comique qu'il est impossible de garder son sang froid. L'un d'eux s'était
noué des cravates de laine aux deux genoux et gesticulait avec une corne
de boeuf à la main; son camarade, haut de plus de six pieds, était
coiffé d'une couronne de plumes blanches; tout leur vêtement consistait
en une chemise de flanelle rayée; un autre, qui possédait un pantalon,
s'était fait un col en papier de couleur; tout le reste était
aussi grotesque.
La danse finie, leur maître les a gratifiés de deux bouteilles
d'eau-de-vie, rafraîchissement pour lequel ils ont une véritable
tendresse; en cela d'ailleurs ils diffèrent peu des Européens
qui nous entourent. La seule différence est qu'ils en boivent -pan peu
moins, ayant moins d'argent.
Pour la première fois nous venons de trouver un grenat. Ici on appelle
ces pierres grenats ou rubis indifféremment.
A la suite d'une nouvelle tempête, la pluie, accompagnée de gros
grêlons, ayant détrempé la terre, il vient de se produire
un second éboulement. Un énorme bloc déjà fendu,
entraîné par son propre poids, s'est écroulé sur
six individus qui travaillaient dans un trou au pied de ce bloc. Pendant un
certain temps, il n'a pas été possible de se rendre compte de
ce qui était arrivé à ces hommes, car il a fallu attendre
que la poussière fût dissipée. Quatre d'entre eux se retirèrent
plus ou moins contusionnés; un cinquième remonta aussi sur le
sol ferme, mais blessé. Malheureusement il en restait un enseveli vivant
sous cette masse de sable, et ce n'est que le lendemain, après beaucoup
de peine et avec l'aide de tous les voisins, qu'on a pu le retirer du trou.
Comme le précédent, le cadavre a été transporté
chez son maître, et nous avons appris par un Irlandais, chargé
de la surveillance, que l'on avait de même trouvé des diamants
sur lui. Il est donc bien probable que les ouvriers font de meilleures affaires
que les patrons.
Notre nègre Madagascar vient de nous quitter et nous l'avons remplacé
par un autre. Autant le premier était affreux, autant ce dernier a les
traits beaux et réguliers. Tous ces nègres, Bosutos, Zoulous et
autres, diffèrent complètement de ceux qui habitent la côte
occidentale.
Nous venons d'engager un autre nègre, dont le costume est des plus pittoresques.
Il porte un gros collier de perles bleues autour du cou et dans sa chevelure
laineuse flotte une belle plume d'autruche blanche; ainsi orné et drapé
dans sa couverture de laine, il est majestueusement comique.
Il ne se porte pas bien; l'excès de fatigue et les privations en sont
la cause. Tous ces gens font la route à pied et sont soixante jours en
voyage. Comment vivent-ils? Dieu seul le sait; car ils partent sans provisions,
sans argent, cela va sans dire; et les fermiers hollandais n'ont pas la réputation
d'être généreux et hospitaliers ! Aussi quand ils nous arrivent,
ils sont à demi morts de faim et épuisés.
VII
Un de nos nègres mordu. - Les travaux de M. Esd... - Sauterelles. - Terrible chaleur. - Une conversazione à Saint-Jame's-Hall. - Départ de Tom. - Le gros diamant de Waldek's Plant. - Le déluge: une église dans l'eau. - Un incendie. - Arrivée du gouverneur. - Ruse du gouvernement. - Accident à BrackRiver.
Un
des nègres de M. E.... est revenu avec une plaie à la jambe, occasionnée
par la morsure d'un gros chien. Il nous a raconté que, pour s'amuser,
des blancs avaient excité contre lui le chien du boucher. Le capitaine
a lavé le sang, après quoi j'ai bandé la plaie. Elle ne
sera pas grave, cette morsure; cependant il ne pourra pas travailler de trois
à quatre jours. Étrange divertissement pour des gens qui se disent
civilisés ! et, surtout, étrange manière de prouver leur
prétendue supériorité à ces pauvres sauvages qui,
eux, eussent été incapables d'une brutalité pareille. Après
tout, c'est peut-être un des effets produits par l'usage excessif de l'eau-de-vie:
la raison est troublée, et les instincts brutaux la dominent.
Nous avons craint un instant que le chien ne fût enragé, mais on
nous rassure en nous affirmant qu'au Cap de Bonne-Espérance on n'a jamais
pu citer un cas d'hydrophobie. Une autre particularité, sans aucun rapport
avec la précédente, mais bien extraordinaire aussi, c'est que
les insolations sont inconnues ici, malgré la chaleur excessive du climat.
Coup sur coup nous venons de trouver trois diamants, malheureusement tout petits.
Il est vrai que nous n'avons pas encore le droit de nous plaindre, car généralement
il faut avoir atteint environ seize pieds de profondeur pour en trouver; nous
n'en sommes pas encore là: nous pouvons donc espérer; néanmoins
je trouve l'attente bien longue!
Nous prenons le soir le thé tandis que M. Esd.... va à l'église
qu'il fréquente assidûment, ce qui ne l'empêche pas de bien
peu pratiquer ce précepte que le travail est une prière: son claim
est complètement négligé; il s'en rapporte entièrement
à la bonne foi de ses nègres, surveillés par un chef qu'on
dit capable de tout le mal possible pour un peu d'argent. Aussi rien d'étonnant
si le produit du claim est absolument nul pour le propriétaire, tandis
qu'il est peut-être fort productif pour les ouvriers et leur surveillant.
Un jour qu'il allait se promener, un de ses voisins vint le féliciter
au sujet du beau diamant que ses noirs avaient trouvé le matin. Comme
on ne lui avait rien remis, il interrogea ses ouvriers; alors le surveillant
lui apporta un petit diamant fort ordinaire que, sans doute, il avait substitué
à celui qui avait été trouvé. Nous renonçons
à conseiller à ce brave homme de se méfier de ses gens;
il s'emporte et prétend que ses Cafres sont bien trop honnêtes
pour le voler! Il passe son temps dans sa tente à lire des romans. Et
cependant, près de ceux qui ne le connaissent pas bien, il a la réputation
d'un homme très occupé. A le voir passer dans les rues, l'air
affairé, en bras de chemise, les manches retroussées, on le prend
généralement pour un grand travailleur.
Nous venons de régaler nos nègres. Depuis quelques jours une bande
d'Indiens circule dans le camp en vendant des gâteaux et du ginger-beer.
Ils trouvent cela excellent et sont joyeux comme de grands enfants qu'ils sont.
Quant à moi, je déclare que c'est détestable.
Voici une seconde invasion de sauterelles; cette fois l'espèce en est
différente; elles sont plus grosses et plus laides. Je me demande vraiment
ce que les malheureuses peuvent venir faire dans ce pays. On conçoit
qu'elles aillent dans les contrées où il y a des récoltes
à dévorer; mais ici, dans cette plaine aride qu'on appelle le
Veld, où il n'y a que des pierres, du sable et des buissons à
épines, que peuvent-elles bien trouver pour se nourrir?
Nous sommes véritablement cuits; la chaleur est horrible! 41 degrés
à l'ombre et 71 au soleil; tout ce qu'on touche brûle. Tout le
monde aspire à la tombée du jour; alors la température
fraîchit sensiblement.
Cette chaleur devait nécessairement nous amener un orage; la pluie est
arrivée avec une telle abondance que la terre est toute trempée.
Un pareil temps est bien mauvais pour ceux qui ont des rhumatismes, et ceux
qui n'en ont pas ont bien des chances d'en être atteints. Tous nos nègres
sont malades à tour de rôle, parce qu'ils couchent sur cette terre
mouillée. Notre maison est un petit hôpital, dont mon mari et moi
sommés les infirmiers. C'est ennuyeux et surtout fatigant; nous n'avons
personne pour nous aider.
Mon mari étant souffrant et forcé de rester à la maison,
je suis allée travailler au claim toute seule, malgré la poussière
qui était si désagréable que je fus tentée de tout
abandonner. Cependant je repris courage, et bien m'en prit, car je revins à
la maison avec un diamant de deux carats et demi.
Le révérend M. Doxat, le pasteur de l'église anglicane
de Du Toit's Pan, avait imaginé un genre de distraction dont il voulait
faire bénéficier ses pauvres. Accompagnée de M. Esd....
et de M. et de Mine St..., je me rendis à Saint-Jame's-Hall, où
devait avoir lieu ce qu'on appelle une " conversazione ", bien improprement,
il me semble, car nous n'avons entendu que de la musique, à l'exception
d'un poème de Tennyson lu par M. Doxat lui-même.
Cette musique avait été composée par des amateurs, et une
bonne partie en fut interprétée par les filles de notre épicier.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'était absolument médiocre.
Une dame a chanté " the village Blacksmith ", écrit
pour voix de basse. On petit facilement juger de l'effet produit sur les auditeurs;
si elle n'a pas été sifflée, elle le doit à son
bon vouloir, dont on lui a tenu compté, non moins qu'au but charitable
de la réunion.
Somme toute, triste soirée, bien désillusionnante pour ce pauvre
M. Doxat qui avait projeté d'en organiser une semblable tous les mois
au bénéfice de ses ouailles nécessiteuses. Quelques jeunes
gens, dans l'intention de jeter un peu de gaieté au milieu de la tristesse
occasionnée par cet énorme fiasco, essayèrent vainement
d'organiser une danse; ils se brisèrent contre la déclaration
de " shoking " qui fut généralement prononcée.
Ainsi se termina la conversazione de Du Toit's Pan.
Les Zoulous engagés à notre service nous quittent et retournent
dans leur pays. Nous regrettons surtout notre pauvre Tom, le meilleur serviteur
que nous ayons eu et que nous aurons sans doute.
Ce brave garçon est d'une honnêteté à toute épreuve,
et, pendant tout le temps qu'il est resté avec nous, jamais il ne nous
a rien manqué. A l'opposé de ses compatriotes, il est sobre, et
il a poussé la délicatesse jusqu'à refuser de nous recommander
qui que ce fût de ses amis, prétendant qu'ils aiment trop l'eau-de-vie
et qu'il ne peut par suite se porter garant de leur probité.
Ils sont partis ce matin à huit heures pour Natal, leur pays, et ils
estiment qu'en marchant la nuit et se reposant pendant le jour ils arriveront
dans trois semaines. Ils emportent des provisions, des fusils et une quantité
de vieux habits.
Tom ne se soucie pas de porter son fusil si loin aussi a-t-il fait prix (12
francs 50) avec un de ses compagnons qui le portera et le lui remettra à
l'arrivée.
On montre, expose chez un négociant, le fameux diamant trouvé
à Waldek's Plant, avec un deuxième moins gros, mais encore très
respectable. Il en coûte deux francs cinquante par personne; le produit
de ces entrées reviendra à l'hôpital.
Le gros diamant pèse deux cent quatre-vingt-huit carats; il a quelques
défauts; sa couleur d'un jaune foncé est à peu près
celle des plus gros de Du Toit's Pan. Son volume est environ celui d'un oeuf
de pigeon. Le deuxième, qui ne pèse que soixante carats, est d'une
blancheur parfaite; il serait pur sans une, tache noire qui se trouve au beau
milieu et qui a la forme d'une mouche. Il a été immédiatement
baptisé et s'appelle " le diamant à la mouche ". Il
peut passer à juste tite pour une curiosité.
Nous venons d'avoir une répétition du déluge! Si la pluie
avait duré un peu plus longtemps, certes tous les habitants de Du Toit's
Pan auraient été noyés, à moins de se construire
une nouvelle arche de Noé; il faut espérer qu'il se serait bien
trouvé parmi nous une famille de justes.
Jamais nous n'avions vu rien de pareil, ni même rien imaginé qui
pût en donner une idée. A un certain moment, par un temps calmé,
un coup de vent formidable se déchaîna, entraînant tout à
sa suite; après quoi, tomba une pluie, - je n'ai pas d'autre mot, - une
pluie accompagnée de grêlé, mais si abondante qu'en quelques
minutés le camp fut inondé. Nous nous étions calfeutrés;
impossible de se rendre compte de ce qui se passait. Le bruit que faisait l'eau
empêchait de s'entendre même en criant, comme lorsqu'on s'approche
d'une cataracte. Cela dura une heure; après quoi, nous ouvrîmes
nos maisons pour constater les dégâts. Sans les fossés qui
entouraient nos tentes, nous aurions eu un pied d'eau dans l'intérieur;
il n'y avait déjà plus un seul endroit où l'on pût
poser son pied à sec.
Les chemins étaient devenus des lits de torrents; l'eau courait, envahissant
tout.
Nous voyons arriver M. Esd..., qui revenait de l'église; mais dans quel
état, grand Dieu! Il avait son pantalon retroussé jusqu'à
mi jambes et portait ses chaussures à ses mains.
Les scènes les plus émouvantes se passaient dans l'église;
les femmes s'évanouissaient, criaient de frayeur en voyant l'eau entrer;
on n'était pas loin de croire à la fin du monde! L'eau montant
toujours, on s'était juché sur les bancs, et c'est dans cette
situation que s'était achevé le service.
Le coup d'oeil le plus pittoresque fut la sortie! Les hommes, nu-pieds et nu
jambes, portaient leurs femmes ou leurs filles sur leur dos ou dans leurs bras,
et le brave Révérend dut abandonner le sanctuaire en montant sur
une table, qui lui servit de pont.
Pour nous aussi le désastre fut sensible, car nous fûmes obligés
de nous passer de dîner. Tous nos vivres avaient été mouillés
au point de ne pouvoir servir. Ce ne fut que le soir, l'eau s'étant retirée,
que nous pûmes improviser un léger souper dont nos estomacs avaient
grand besoin.
Dieu, quelle journée! Il doit y avoir eu de grandes pertes partout; nombre
d'animaux ont dû être noyés dans les fermes; nous entendons
dire que le désastre a été considérable à
New-Rush; des magasins entiers ont été inondés, et par
conséquent tout ce qu'ils contenaient perdu. C'est une ruine pour leurs
propriétaires! Presque toute leur fortune était peut-être
là; d'ailleurs, comment s'approvisionner de nouveau à cette distance
de la métropole et même du Cap ?
A part un peu de boue dans la grande rue, tout est redevenu sec ici; mais il
s'exhale de cette boue une telle puanteur qu'on est suffoqué. Elle recouvre
toutes les immondices que les eaux ont entraînées. Il faudra un
bon nombre de corvées pour nettoyer le camp.
Allons-nous donc enfin être désensorcelés? Voilà
notre premier gros diamant; il est de dix-huit carats, ce qui ne laisse pas
d'être une jolie grosseur, mais de couleur jaune comme tous ceux qu'on
trouve au Cap de Bonne-Espérance. Cependant nous sommes bien satisfaits
et nous faisons des voeux pour en trouver d'autres pareils.
Spectacle horrible ! Nous venons d'avoir un homme écrasé à
côté de nous dans un claim. C'est un Allemand qui travaillait près
d'un bloc de pierre suspendu au-dessus de lui. On lui faisait observer vainement
le danger qu'il courait, quand tout à coup le bloc se détacha
et notre homme fut enseveli. Il était écrasé quand on le
retira, et il mourut dans la soirée. Ces accidents arrivent presque toujours
par la faute de ceux qui en sont victimes. Tous les mineurs sont ici d'une imprudence
extrême.
Un incendie vient de se déclarer sur la place du Marché et de
détruire le grand magasin d'un nommé Salomon, ainsi que le bureau
du journal. On parle de cent soixante-quinze mille francs de marchandises brûlées,
entre autres une grande quantité de fusils destinés à être
vendus aux Cafres, commerce très-important, bien que ce soient des armes
de rebut qu'on leur vend fort cher.
Le gouvernement, qui perçoit vingt-cinq francs par fusil, y gagne trop
pour empêcher ce commerce, malgré le danger dont il peut menacer
l'avenir. Il est notoire que les différents chefs de tribus n'envoient
les Cafres travailler aux mines que pour les armer.
C'est aujourd'hui le 11 janvier 1873; et ce jour étant le grand jour
des Hollandais, on n'entend que coups de fusil, pétards, boîtes
d'artifice. Les nègres sont radieux; tout cela les amuse beaucoup; ils
ne font que danser et chanter, et, pour peu que cela dure quinze jours, comme
on nous l'a dit, le travail en souffrira beaucoup.
Nous venons de voir enfin le gouverneur anglais qu'on attendait; depuis longtemps
on avait pavoisé une partie du camp. On attribue le retard du cortège
au gouvernement de l'État libre d'Orange, qui s'était, diton,
opposé à son passage à Hope-Town. Il faut que tout cela
se soit assez vite arrangé, car M. et Mme Southey ont déjà
pris possession de leur gouvernement de West Griqualand, qui leur donnera sans
doute bien des satisfactions; d'abord celle de toucher soixante-quinze mille
francs de traitement, ce qui vaut la peine de se déranger. Le groupe
qui a été au-devant d'eux les a escortés jusqu'au tribunal,
où Son Excellence a prononcé le discours d'usage; après
quoi, il est remonté en voiture au bruit du canon. Tout était
en joie, excepté un pauvre nègre tué raide par une des
pièces de cette artillerie improvisée.
Voilà maintenant six mois que nous sommes ici, et, à part le diamant
de dix-huit carats, nous n'en avons trouvé que quatorze, et encore tous
petits! Eh bien, notre mauvaise chance veut qu'on vienne de nous en voler trois
à la maison. Quel est le voleur? nous n'avons que des soupçons.
Un monsieur Marais, d'origine française, a été plus heureux
que nous; il a trouvé un diamant de quatre-vingt-quinze carats, qu'il
a, le jour même, vendu vingt mille francs.
Le bruit s'est répandu qu'on vient de découvrir un nouveau kopje;
aussitôt tout le monde de s'empresser d'aller y retenir des places. Mais
ce n'était là qu'une ruse éventée presque aussitôt.
Voici ce qui s'était passé: Les habitants de l'endroit avaient
obtenu de faire enclore leur cimetière, mais la difficulté était
de se procurer des pierres dont l'extraction occasionnerait une certaine dépense.
On envoya un policeman accompagné de quelques nègres avec des
outils pour explorer le terrain. Au bout de quelques instants, sous une grosse
pierre, ce policeman trouva deux diamants qu'il porta de suite au gouverneur.
Le bruit s'en répandit aussitôt. On espérait que les mineurs
extrairaient assez de pierres avant de s'apercevoir qu'ils étaient joués;
mais le stratagème fut presque aussitôt découvert, et la
police en fut pour ses frais d'argent et de malhonnêteté.
Nous apprenons la nouvelle d'un accident arrivé à un wagon de
l'Inland-Transport-Company, au passage de la rivière Brack.
Le wagon a chaviré au beau milieu du torrent, et c'est un miracle que
les voyageurs en aient été quittes pour un bain forcé,
une grande émotion et une nuit de bivouac au bord du torrent. Huit mules
ont été noyées et les bagages perdus ou fort endommagés.
Les habitants de la ferme la plus rapprochée ont refusé de porter
secours, et force a été d'envoyer deux exprès à
un autre endroit éloigné pour chercher des bêtes et un véhicule
de rechange.
On commence à se plaindre de notre gouverneur; il exige que l'on porte
les détritus du kopje à cent vingt pieds du bord: c'est une très
grosse dépense; il faut doubler les fils de laiton, acheter des cordes
et une roue. Pour nous, ce serait au moins mille francs de frais.
La mine rapporte peu, aussi le mécontentement est-il général;
on tient force réunions pour décider l'envoi d'une pétition
à Son Excellence. Qu'adviendra-t-il de tout ceci?
Comme tout se complique! Je ne doute pas que les simples procédés
dont nous nous servons ici pour laver le sol diamantifère ainsi que ceux
que l'on emploie pour laver les sables dans le Vaal Klipdrift ne soient remplacés
plus tard par des machines très coûteuses. N'avons-nous pas déjà
notre première machine à laver?
Nous venons de trouver deux diamants, un de trois carats et un autre de un carat.
Nous en sommes à seize.
.... Grâce à la pétition, qui a été portée
par plus de trois cents mineurs, le gouverneur est venu au kopje et a promis
de faire droit à leur réclamation; il a été accueilli
par de nombreux hourras.
Nous sommes allés faire une nouvelle visite à New-Rush, qui prend
une grande importance. A moitié chemin se trouve un hôpital où
Dieu me garde d'entrer jamais; ce qu'on raconte des soins que l'on y donne fait
frémir!
Les principales maladies du sud de l'Afrique sont les rhumatismes, le toenia
et différentes affections des poumons. En général, on ne
se soigne pas, les fermes étant beaucoup trop éloignées
des endroits où l'on pourrait trouver des secours. Seuls quelques charlatans
parcourent le pays et se font payer leurs remèdes, tantôt en argent,
tantôt en nature; on leur donne le plus souvent un mouton ou une chèvre.
On parle encore d'une nouvelle mine de diamants à quelque distance de
New-Rush; un certain nombre de mineurs, une soixantaine environ, y ont marqué
des places; mais il est à présumer que c'est un faux bruit propagé
par les marchands de diamants pour engager les mineurs à vendre à
vil prix.
VIII
Abaissement du prix des diamants. - Un courtier enrichi. - Nouvelles des champs d'or; effet de ces nouvelles sur notre camp. - Le Transvaal. - Un triste Noël. - Chaleurs excessives. - Le mariage du duc d'Édimbourg.
Les
jours se suivent et se ressemblent. Nous avons trouvé quelques petits
diamants et un plus gros, mais de si mauvaise qualité, qu'il est presque
impossible de les vendre. M. Vanrenen vient de faire une belle trouvaille: un
diamant de quarante-sept carats trois quarts. Presque aussitôt on lui
en a offert cinq cents livres, mais il en voulait mille; il a eu bien tort,
aujourd'hui il n'en trouve plus que trois cents.
Les gros bénéfices sont faits par les courtiers et les marchands.
Un courtier a acheté , il y a quelque temps, un diamant de soixante-quinze
carats pour neuf cents livres; d'autres prétendent qu'il l'a payé
mille cinq cents; toujours est-il qu'un autre courtier polonais, le comte P.,
l'a vendu neuf mille livres.
Le premier acheteur fait ses préparatifs pour quitter la mine et retourner
en Europe jouir de son argent. Il n'y a pas d'histoires qui ne se débitent
sur le compte de l'heureux courtier: superstition singulière! La vente
des objets qu'il n'emporte pas monte à des sommes énormes: les
acheteurs se figurent acheter en même temps un peu de sa chance; il est
bien difficile de s'expliquer ces aberrations d'esprit: cependant, faisant un
retour sur nous-mêmes, et me rappelant le fer de cheval que nous avons
cloué à notre porte, je ne me crois pas beaucoup le droit de rire
des autres; je me tais.
Ce pauvre M. Vanrenen nous quitte; il est très souffrant; il prétend
qu'il ne pourrait séjourner ici plus longtemps sans mourir. Il est tellement
faible qu'il a fallu l'aider à monter dans le wagon.
A côté de lui se trouvait un Français, M. X..., qui fut
jadis fiancé à la fameuse Florence Newington actuellement en prison
en Angleterre pour avoir causé la mort du fils d'un alderman de Londres.
Ce pauvre garçon frémit chaque fois qu'il pense à son ancienne
fiancée. C'est peut-être celui de nous tous qui a le moins de regret
de sa vie d'exilé.
Un de nos voisins, un autre Français d'un certain âge, a été
tellement effrayé par la proclamation de la République en France
qu'il ne s'en relèvera jamais. Il est resté, nous a-t-on dit,
à Paris pendant le siège et la Commune, et il y a fait son devoir;
mais il a perdu deux de ses fils dans les combats hors Paris, ce qui suffit
pour expliquer sa profonde tristesse.
Un autre, ancien capitaine de mobiles, est devenu mineur; malheureusement: il
n'a pas apporté ici de bonnes habitudes: on le voit plus souvent dans
les cantines qu'au travail; il ne représente pas bien dignement la nation
française.
On vient de recevoir des nouvelles des mines d'or qui se trouvent dans le Transvaal,
à environ quatre cent cinquante milles d'ici (725 kilomètres),
au milieu des Drakensberg ou montagnes du Dragon. On en raconte de telles merveilles
que c'est à qui abandonnera les champs de diamants pour aller à
la conquête du précieux métal. Chaque matin nous voyons
vides des places qui la veille étaient laborieusement occupées.
Le déménagement n'est pas long; il suffit de démonter sa
tente, de la porter au marché, où tout se vend aux enchères,
et, quelques instants après, on met sa maison, ou du moins son prix,
dans sa poche. Quelques-uns font des paquets et veulent emporter leur logis
avec eux; mais ce déménagement est difficile et coûteux.
Un wagon part toutes les semaines une fois et vous transporte, vous et quarante
livres de vos bagages, en dix jours, pour la somme de dix-huit livres (450 francs).
Il y a d'autres wagons attelés de boeufs qui font le même trajet
en trente jours et qui accordent cent livres de bagages.
Quelquefois on achète des ânes quand on peut en trouver. L'âne,
dans ce pays-ci, est très robuste et supporte la fatigue beaucoup mieux
que les boeufs, les mules et les chevaux. On le charge de bagages, de provisions
et d'une tente légère que, chaque soir, on dresse au moyen de
quatre pieux.
Le pays étant boisé, il est possible de faire en chemin du feu
et de cuire les aliments.
La route, dit-on, n'est pas sans danger; on traverse des contrées qui
sont infestées d'animaux féroces de toute sorte. Lions, panthères,
léopards pullulent, et l'on est exposé à rencontrer d'innombrables
serpents de toute taille , depuis les plus petites jusqu'aux grandes espèces
qui atteignent trente pieds.
Mais le véritable fléau est un petit insecte bien connu de tous
les voyageurs en Afrique, appelé le tsétsé . C'est, comme
l'on sait, une sorte de mouche qui ne s'attaque jamais à l'homme, mais
seulement aux chevaux et aux boeufs. Les chiens, non plus, n'ont rien à
craindre de sa piqûre. Les ânes résistent souvent; cependant,
souvent aussi, quoique ne mourant pas tout de suite comme le cheval et le boeuf,
ils ont le sang empoisonné, languissent pendant quelque temps et finissent
par succomber. On profite généralement de la nuit pour mener boire
les animaux, parce que cette mouche se cache dès que le jour disparaît.
A mesure qu'on approche de plus en plus des tropiques, la chaleur augmente encore
d'intensité, ce qui doit être insupportable.
Quoique les mines d'or du Transvaal ne fassent pas partie de notre sujet, elles
ont tellement influé sur les mines de diamant, qu'il ne me paraît
pas inutile de donner quelques renseignements géographiques sur cette
partie de l'Afrique si peu connue en Europe.
En effet, les mines d'or qui sont exploitées par une compagnie anglaise
près de Marabastad, ont été une des causes les plus sérieuses
de la diminution constante du nombre des mineurs aux champs de diamants.
Le Transvaal embrasse le territoire compris entre le Vaal, affluent de l'Orange,
et le fleuve Limpopo; sa superficie est d'environ trente millions d'hectares.
Sa frontière orientale est formée par la chaîne de montagnes
du Lolombo, qui sépare des colonies portugaises cet État hollandais,
jadis indépendant, aujourd'hui annexé à l'empire colonial
anglais; les monts Drakensberg le séparent des tribus des Cafres Zoulous.
A l'ouest, le Magnassi Sprint ou rivière Pogola le sépare des
tribus Batlapies.
On estime la population blanche, presque toute hollandaise, à quarante
mille habitants et la population colorée à plusieurs centaines
de mille.
Le siège du gouvernement est Potschefstrom.
Le sol est très fertile; on y trouve de nombreux pâturages et la
salubrité du pays permet aux Européens d'en supporter la grande
chaleur.
Pour décrire cette contrée, il est nécessaire de la diviser
en trois parties: le Hooge-veld ou haut pays, le Banken-veld ou pays de collines,
et le Busch-veld ou pays des bois.
Le Hooge-veld est situé au sud du vingt-cinquième parallèle;
il s'étend, à l'occident des Drakensberg, des monts de Lydenberg
à ceux de la Nouvelle-Écosse (New Scotland); et plus à
l'ouest, le long de la chaîne de Wittwater (Wittwater's Range), au sud
de Prétoria, jusqu'à Lichtenberg, aux sources de la rivière
Hart.
Beaucoup de points de cette magnifique contrée ont une altitude de quatre
mille pieds; quelques-uns même atteignent celle de sept mille pieds. Le
climat est sain; les mois d'hiver, du milieu de mai à octobre, bien que
très froids, sont très secs et la pluie ne tombe en averses que
pendant l'été.
Le Banken-veld est la partie du pays qui relie la contrée haute ou Hoog-veeld
à la contrée basse ou Busch-veld; c'est une région formée
de collines séparées par des ravins profonds, où coulent
de nombreux ruisseaux bordés de grands arbres; on y trouve beaucoup de
pâturages. Les bêtes à cornes y vivent toute l'année,
tandis que les moutons et les chevaux ne prospèrent en toute saison que
dans certaines fermes particulièrement bien situées. Les parties
les moins accidentées sont très propres à la culture, et
il y a tout lieu de croire que le sol est riche en métaux précieux.
Le Busch-veld, au nord et au nord-est, est peu élevé; il est malsain
dans ses parties les plus basses. Les Cafres mêmes y souffrent de la fièvre.
L'eau y est généralement amère, excepté dans le
torrent du Magaliesberg, dans le Marico et dans les principaux affluents de
ce dernier. Le pays est couvert de grands arbres, entre autres le mimosa. Sur
les bords du Limpopo et au bas de certaines collines, on trouve un arbre nommé
apiesdoorn. En hiver, toutes les espèces de bétail vivent dans
les herbes épaisses et grasses du Busch-veld; mais en été,
excepté dans quelques endroits privilégiés, aucune ne peut
supporter l'excessive chaleur du climat. Pendant quatre mois de l'année
on s'y occupe d'engraisser les troupeaux; on n'y trouve d'habitations fixes
que pour les mines. L'hiver, on peut y cultiver le froment et certains fruits.
La canne à sucre et le café viennent aussi dans les terrains que
l'on peut irriguer.
Les fermes y sont comme des succursales de celles du Hooge-veld, qui sont beaucoup
plus agréables et plus animées. Dans cette dernière partie
tous les animaux viennent bien pendant l'été; cependant il est
bon de garder les chevaux dans les parties élevées. Le district
de Lydenburg est spécialement affecté à la culture du seigle,
qui y pousse très bien à cause de l'abondance de l'eau. Le maïs
n'a pas besoin d'irrigations, il se contente des pluies. De nombreuses espèces
d'arbres fruitiers donnent rapidement de beaux fruits et le pays est riche en
minéraux.
C'est là qu'en 1871 une compagnie anglaise a commencé l'exploitation
d'une mine d'or, et les nouvelles qui en sont venues jusqu'à nous ont
porté un terrible coup à nos champs de diamants.
Nous venons de célébrer la fête de Noël. Quoique cette
fête soit fort en honneur chez les Anglais, car elle remplace chez eux
notre premier jour de l'an, elle a été bien triste ici. Personne
n'est gai; les affaires vont très mal et la misère est grande.
Aussi pas la plus petite fusée, pas un seul pétard, aucune de
ces marques de réjouissance qui ordinairement signalent cette époque
de l'année.
Noël a ici cette particularité d'être le moment de la plus
grande chaleur. Ce jour, disent les habitants du Cap, est toujours marqué
par une très grande mortalité chez les animaux, que l'excessive
chaleur empêche de manger. Je n'ai pu constater le fait que sur les chiens,
les chats et les poules.
L'année 1874 commence bien mal: un courtier de diamants vient de prendre
la fuite avec une dizaine de mille francs qui ne lui appartiennent pas. Le nombre
des endettés qui font comme lui est incalculable; ils se dirigent tous
vers l'État libre d'Orange, où les autorités anglaises
ne peuvent les poursuivre.
Nous vivons au milieu d'orages continuels et la chaleur devient de plus en plus
suffocante. Nous venons d'avoir 72 degrés au soleil et la température
s'élève toujours. Il nous devient impossible de constater le nombre
des degrés atteints.
Le gouvernement a nommé mon mari inspecteur sanitaire; cette situation
ne devant l'occuper que la matinée, ne l'empêchera pas de travailler
au claim comme à l'ordinaire.
Kimberley, capitale de l'État de West Griqualand, et Du Toit's Pan se
sont mis en fête à l'occasion du mariage du duc d'Édimbourg,
qui a dû avoir lieu le 21 à Saint-Pétersbourg. On a offert
un grand dîner à S. E. le gouverneur et à Mme Southey, sa
femme; mais un invité de Du Toit's Pan a raconté que l'excessive
chaleur a gâté tous les mets et que, quand on est entré
dans la salle du festin, il a été impossible d'y rester, tant
l'odeur des viandes corrompues était forte.
L'enthousiasme est fort grand; le prince Alfred est adoré au Cap de Bonne-Espérance.
On parle ici de faire présent de deux gros diamants à la duchesse.
Il est bien extraordinaire que des gens si pauvres, couverts de dettes, trouvent
assez d'argent pour de pareilles largesses.
On avait organisé dans le Veld une grande fête pour les nègres.
Trois cents Zoulous munis de torches devaient exécuter leurs danses de
guerre et de mariage, pendant qu'un boeuf tout entier rôtirait à
leur intention.
La chaleur et le prix exorbitant exigé par les voituriers pour nous y
conduire nous ont privés de ce spectacle.
Bien nous en prit, car on nous a raconté que tout le monde avait beaucoup
trop sacrifié à Bacchus: aussi la fête ne fut-elle qu'un
désordre. Le boeuf, au lieu d'être mis en entier à la broche,
fut dépecé, et chaque morceau cuit séparément par
les nègres. On ne sait trop quel blâme on peut infliger à
tous ces pauvres sauvages, lorsqu'on songe aux détestables exemples que
leur donnent les blancs.
IX
Un nouveau déluge. - Conséquences. - M. Garland. - Départ de nos amis. - Une machine à faire de la glace. - Le prix du charbon. - M. Chapman et le Zambèze. - Mort d'un prédicateur méthodiste.
Depuis
quelques jours il pleut ici, à ce point que notre maison n'est qu'un
petit lac; nos lits sont tellement mouillés qu'il devient impossible
de se coucher. Nos chemins, qui sont devenus des rivières, ne peuvent
plus contenir l'eau qui déborde partout. Il est à craindre que
nous n'oubliions jamais Du Toit's Pan, grâce aux rhumatismes que nous
y aurons probablement gagnés!
Un matin, malgré cette pluie, mon mari était parti pour son bureau,
quand tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer, tout effarée,
une Indienne qui referme la porte sur elle avec précaution. Je ne comprenais
rien à cette invasion et j'en attribuais la cause au temps; cette femme
me fit comprendre qu'elle ne voulait pas retourner chez elle, que son mari la
battait et qu'elle était résolue à profiter un jour de
son sommeil pour lui couper le cou. Sa violence m'effraya, et je donnai l'ordre
à l'un de nos nègres d'aller chercher mon mari; elle crut sans
doute que j'envoyais chercher le sien; elle se cacha sous la table, ce fut là
que mon mari la trouva. Ni prières ni menaces ne purent la décider
à partir; il fallut se mettre en quête de son mari, que l'on finit
par découvrir: il pensait que sa femme s'était noyée et
en était déjà tout consolé.
Un vieil Indien, son père, arriva aussi; devant ce déploiement
de force elle consentit à partir; encore fallut-il lui promettre de faire
emprisonner son mari s'il la battait de nouveau.
Nous recevons la visite d'un de nos amis qui habite New-Rush; les dégâts
occasionnés par les pluies y sont immenses; il y a deux pieds d'eau dans
les magasins et une grande partie des marchandises est avariée. L'hospice
a été tellement inondé qu'il a fallu transporter les malades
à la prison, construite en fer.
La pluie ayant cessé, nous nous sommes un peu promenés dans la
plaine pour y voir les effets de l'inondation. Une végétation
assez abondante pour le pays s'y était développée; c'étaient
principalement des plantes ressemblant un peu à l'iris; j'ignore si elles
donnent des fleurs Nous avons vu une grande quantité de trous faits par
de petits animaux que l'on nomme ici meerkatz. Les dictionnaires donnent une
fausse traduction de ce mot, celle de , singe, babouin, etc... "; tout
au contraire, ces petits animaux ressemblent plutôt à des belettes
ou à des fouines. Ils sont charmants, mais très sauvages. Quand
ils ont quitté leurs trous pour s'en creuser d'autres, les serpents et
les lézards s'en emparent. On trouve aussi dans la plaine des porcs-épics,
auxquels on fait une chasse acharnée avec des chiens dressés à
cet effet.
Nous venons de faire déblayer un nouveau claim, et, comme nos travaux
précédents ont été fort peu productifs, nous nous
en tiendrons à celui-ci en y travaillant avec notre seul nègre,
non sans une secrète crainte qu'il n'en soit de ce dernier comme des
autres.
Les rivières entre le Griqualand et le Cap de Bonne-Espérance
sont tellement gonflées que nous entendons parler constamment d'accidents
arrivés à ceux qui en tentent le passage. La malle même
ne continue son service qu'avec beaucoup d'irrégularité. Comme
les voitures qui la transportent sont petites et ne peuvent plus traverser les
rivières, on fait passer au moyen de chaînes les sacs de cuir qui
contiennent les lettres. Jusqu'ici les nôtres nous sont parvenues, mais
il faut toujours s'attendre à quelque retard.
Les éboulements qui sont la conséquence des pluies sont de plus
en plus fréquents et causent généralement la perte du claim;
le travail qu'il faudrait faire pour le déblayer devant être souvent
excessif, on préfère l'abandonner et en choisir un autre. Notre
voisin, qui en exploitait un à côté de nous, vient d'être
victime d'une chute de terrain qui a enseveli tout son matériel et les
outils de quatorze nègres.
Mon mari a rencontré un monsieur du nom de Garland, qu'il avait connu,
il y a quatorze ans, à Valparaiso. Ce monsieur parcourt l'intérieur
de l'Afrique depuis deux ans, escorté de quarante nègres qu'il
paye chacun à raison d'une livre de perles de verre, achetées
par lui un peu plus de deux francs cinquante la livre. Voilà deux ans
que ce Nemrod parcourt ainsi le sud de l'Afrique, se nourrissant, ainsi que
ses nègres, des produits de sa chasse.
Il a tué pendant ces deux années huit cents gros animaux. Il n'a
presque rien conservé pour lui, si ce n'est deux ou trois peaux de lions;
tout le reste a été abandonné à son escorte, qui
en a tiré fort bon parti.
Il est resté des mois entiers sans rencontrer un blanc; quelquefois il
laissait son wagon et ses animaux dans une ferme, et, accompagné de quelques
hommes choisis dans son escorte, il s'enfonçait dans l'intérieur,
où il chassait à outrance.
Il tuait tout ce qu'il rencontrait; les hommes dépeçaient les
victimes, en faisaient sécher les morceaux, et quand, après deux
ou trois mois de chasse, il avait une quantité suffisante de provisions,
il retournait à la ferme où il avait laissé son matériel.
Plusieurs de ses boeufs sont morts d'une inflammation des poumons, maladie fatale
à tous les animaux dans le sud de l'Afrique.
Il faut qu'il ait tué beaucoup d'éléphants, car il a tout
un wagon chargé d'ivoire; c'est la seule chose qu'il ait jugée
digne d'être rapportée.
Quand nous l'avons rencontré, il retournait en Angleterre, où
il ne devait faire qu'un court séjour; après quoi il avait l'intention
d'aller en Asie continuer ses chasses, ayant déjà parcouru toute
l'Amérique le fusil à la main.
Encore un diamant assez gros que l'on vient de découvrir et qui s'est
bien mal vendu! Ce diamant de trente-six carats a été trouvé
dans le claim de M. Vanrenen et n'a été acheté que deux
mille cent trente sept francs cinquante centimes; encore a-t-il fallu le vendre
à New-Rush.
L'effet des pluies qui viennent de nous inonder a été, comme je
l'ai dit, d'activer la végétation; aujourd'hui les plantes dont
je parlais sont couvertes de fleurs très jolies: entre autres la camomille
sauvage, la sauge et une petite fleur blanche dont les Boers se servent pour
la fabrication de leur savon. Les iris abondent aussi, mais ils sont petits.
En revenant du claim nous avons rencontré un mineur qui vient de trouver
un diamant de cent trente sept carats trois quarts. La pierre est jaune; néanmoins
il l'a vendue vingt-cinq mille cinq cents francs. C'est un menuisier du Cap;
comme il en a déjà trouvé un de cent sept carats, il se
déclare assez riche et veut s'en aller; tout le monde lui donne raison.
C'est un des rares mineurs qui se retirent avec des bénéfices.
Nous avions engagé M. Vanrenen à acheter le claim de cet homme,
mais il n'en fit rien, ne le trouvant pas assez facile d'accès.
Un de nos voisins abandonne les diamants et part pour les mines d'or. Nous lui
souhaitons plus de chance qu'il n'en a eu ici.
M. Woodville, un de nos amis, est venu nous faire ses adieux. Il part pour Natal
avec un vieil Australien nommé Herfield. Là ils comptent s'embarquer
pour l'Australie; ils feront la route jusqu'à Natal (450 milles ou 725
kilomètres) avec un wagon attelé de mules et pensent mettre un
mois à franchir cette distance. Cela fait huit personnes de notre connaissance
qui quittent ces tristes lieux! Je commence aussi à rêver du départ,
car j'ai peine à espérer encore et puis notre vie va devenir bien
plus monotone.
Nous regrettons surtout M. Woodville, qui est un homme charmant, de bonne compagnie
et toujours gai. Il a longtemps voyagé, notamment en France, où
il se trouvait heureux. Son grand désir est de faire fortune et d'aller
habiter Paris.
On vient d'installer une machine à vapeur pour faire de la glace, et
je me suis donné la satisfaction de manger une glace à la vanille
pour la somme de deux francs cinquante, ce qui n'est pas cher, quand on pense
qu'il n'y a pas de combustible ici et que le charbon de terre nécessaire
pour chauffer cette machine coûte trois mille francs la tonne !
Les propriétaires ont l'intention de remplacer le charbon par le bois:
ce qui sera une économie, mais coûtera encore excessivement cher.
Entre temps nous avons eu une journée qui n'a pas été trop
mauvaise; nous avons trouvé, à peu d'intervalle, deux diamants;
un de deux carats et demi, jaune, et un de dix carats. Malheureusement ce dernier
n'est qu'un fragment, ce qui en diminue considérablement la valeur; aussi
n'avons-nous pu tirer que cent cinquante francs des deux.
Le 17 avril, tout le kopje a été en grand émoi à
cause d'une éclipse totale de soleil qui a été visible
à quatre heures trente minutes du soir. Il y avait trente-cinq ans qu'on
n'en avait vu une pareille dans les colonies anglo-hollandaises du Cap de Bonne-Espérance.
Aussi les trois quarts des habitants ne savaient-ils pas ce que signifiait ce
phénomène. Les nègres jetaient leurs outils et couraient
vers les cases en poussant des clameurs; ils prétendaient que la lune
allait tuer le soleil et l'enterrer; les maîtres criaient pour rappeler
leurs nègres, et n'y réussissant pas; ils les poursuivaient pour
les ramener au travail.
On prétend que les Boers eux-mêmes avaient cru à la durée
des ténèbres et avaient imité les Cafres en se sauvant
de tous côtés. Enfin, au bout de cinq minutes, quand la lumière
reparut, chacun reprit ses sens et retourna à son travail.
Quelle destinée que celle de certains voyageurs qui ont consacré
leur existence entière et leur fortune à une idée fixe!
Il est mort ici à l'hôpital un certain monsieur Chapman, originaire
du Cap de Bonne-Espérance, qui a passé sa vie à vouloir
prouver que le fleuve Zambèze est navigable sur tout son parcours. S'il
n'a pas prouvé le fait, puisque la navigation de ce fleuve est interrompue
par d'immenses cataractes, du moins a-t-il donné sur le pays des renseignements
très intéressants et fort peu connus, les Cafres qui l'habitent
en interdisant l'accès pour empêcher qu'on ne vienne faire le commerce
dont ils veulent conserver le monopole. Parfois cependant ils donnent quelques
rares autorisations, à la condition qu'on promettra de ne pas trafiquer
avec les tribus qui habitent de l'autre côté du fleuve.
Le Zambèze est un fort grand fleuve qui, après avoir traversé
une partie de l'Afrique, va se jeter dans le canal de Mozambique. Comme je l'ai
dit plus haut, il est coupé par d'immenses cataractes, notamment par
la, chute Victoria. D'après M. Chapman, les villages cafres de ce pays
sont curieux à visiter. Les maisons sont bâties en terre, elles
ont la forme de huttes rondes et sont rangées en cercle, le centre étant
occupé par la maison du Conseil. Il y a aussi dans chaque village un
grand magasin où sont conservés les provisions et ustensiles qui
servent aux habitants. Ce magasin est gardé la nuit par une sentinelle
armée.
Le chef a un pouvoir absolu sur ses sujets; c'est lui qui ordonne les expéditions,
soit pour s'emparer de quelque village mal gardé, soit pour aller à
la chasse et rapporter de l'ivoire et des peaux. Dans ce dernier cas, il emmène
des wagons qui reviennent chargés au bout de quelques mois. Chacune de
ces expéditions est d'un profit considérable.. Les chefs se distinguent
par les riches fourrures dont ils sont vêtus. Ces Cafres possèdent
aussi de beaux troupeaux, ainsi que des terres sur lesquelles ils récoltent
le maïs et le blé cafre, qui ressemble beaucoup à notre sarrasin,
si ce n'est que les grains sont rouges et un peu. moins gros. Tous les travaux
sont faits par les femmes; elles préparent la terre, l'ensemencent et
font la récolte; les maisons sont aussi construites par elles. Les hommes,
qui, pour une raison quelconque restent au village, fabriquent des ustensiles
de ménage, des gourdes et des amulettes en cuir ou en ivoire. Il n'est
personne qui ne porte de ces amulettes, auxquels on attribue le pouvoir de préserver
des maladies. Celles des chefs sont généralement faites avec des
griffes de lion.
Les villages sont gardés d'une manière remarquable. Les chefs
postent des hommes à deux ou trois lieues de distance afin d'être
prévenus de l'approche des voyageurs. Ils tiennent. les malades éloignés,
par crainte de la contagion. Quand la permission d'entrer est accordée
aux voyageurs, on leur donne l'hospitalité dans une habitation convenable
au centre du village; on attache à leurs personnes des serviteurs et
on leur fournit en abondance des provisions pour tout le temps de leur séjour.
S'il leur est volé quelque chose, ils n'ont qu'à se plaindre;
le voleur est bientôt trouvé et sévèrement puni.
Ils se laissent difficilement gagner par les présents, si l'on en excepte
le rhum et les perles, qui exercent sur eux une fascination extraordinaire.
Ils deviennent terribles quand on insulte leurs femmes.
Il y a quelques années, un nommé Fleming, s'étant rendu
coupable d'un délit de ce genre, fut attaché à un poteau
et fouetté par l'ordre du chef. Cet homme en ressentit une telle impression
qu'il ne voulut pas survivre à cet affront. Il pouvait fuir et aller
cacher sa honte partout ailleurs: il préféra mourir.
Après avoir envoyé dehors son fils, un enfant de douze ans, il
mit le feu à un baril de poudre dans sa demeure, et se fit sauter avec
tout ce qui lui appartenait. Cette anecdote est authentique: beaucoup de personnes
ici ont connu Fleming. C'est un triste exemple qui doit rendre les Européens
très réservés et très circonspects Ce conseil est
bon à donner à ceux qui voyagent même en d'autres parties
de l'Afrique.
Mon opinion personnelle est que les Cafres sont paisibles et inoffensifs, de
moeurs douces et disposés à la bienveillance, mais très
vindicatifs: si on les attaque ou si on les offense gravement, il arrive souvent
qu'ils se vengent en vrais sauvages et commettent des atrocités.
Ici on les traite de voleurs; mais je suis certaine que ceux-là seulement
qui vivent avec des gens civilisés méritent d'être appelés
ainsi. Ils sont souvent excités au vol par les blancs, qui tirent grand
profit de leurs actes d'improbité; cela ne fait de doute pour personne.
On est venu avertir mon mari qu'on a découvert un homme que l'on supposait
mort dans le claim. C'était le médecin qu'il aurait fallu prévenir;
mais en l'absence du docteur on jugea que mon mari pourrait être utile;
il ne pouvait refuser ses services: il trouva un homme étendu à
terre, la figure enfoncée dans le sable, comme si on l'avait poussé
par derrière. On l'a transporté à l'hôpital, où
l'on a reconnu en lui un prédicateur méthodiste qu'on avait vu
la veille buvant dans une cantine voisine. Tout fit supposer qu'étant
ivre, il était tombé ou avait été poussé
dans le claim. Il était sans souliers et sans chapeau; ces objets avaient
été volés sans aucun doute.
DE
DRÉE,
d'après les notes de madame P....
(La fin à la prochaine livraison.)
VOYAGE
AUX MINES DE DIAMANTS DANS LE SUD DE L'AFRIQUE
(CAP DE BONNE-ESPÉRANCE)
PAR
MADAME P....
1872-1877. - TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
X
Gold-Fields
(les champs d'or). - Les courses - M. Moss et l'Adeezlurer. - Chefs cafres.
- De la neige.
Le docteur Holub. - Le Beau Lion et son peuple.
Nous
venons de recevoir des nouvelles directes des mines d'or par un jeune homme
qui a travaillé autrefois avec nous et qui est de retour. Ces nouvelles
sont fort mauvaises; il prétend qu'on ne trouve rien et que la plupart
des chercheurs d'or sont dans la plus grande misère. Cette assertion
ne concorde guère avec ce qu'on a dit jusqu'ici. Il est très difficile
d'être bien renseigné , car peu de mineurs disent la vérité
vraie. Dans un but facile à coin prendre, les propriétaires de
terrains aurifères ou soi-disant tels répandent des rapports fort
exagérés. Il y en a même qui sèment dans le sol de
la poudre d'or et de petits lingots, et bientôt le bruit court partout
que le terrain de telle ou telle ferme est aurifère.
Ce genre d'escroquerie s'appelle " saler la terre ", et, quoiqu'il
soit très connu, il ne manque jamais de faire des dupes.
Il est bien rare que des Anglais pénètrent quelque part sans y
importer les divers genres de sport qui leur sont chers. Nous venons d'avoir
des courses, à deux milles d'ici, dans une espèce d'hippodrome.
Les voitures ne brillaient pas par leur luxe; je n'ai remarqué que trois
cabriolets d'une forme originale, avec des attelages comme on n'en voit qu'au
Cap; ils appartenaient à des médecins de Kimberley. Ce qu'il y
avait de particulièrement curieux, c'était l'exhibition de diamants
faite par les dames, qui, presque toutes, sont femmes de marchands de pierres
précieuses.
Un des juifs de l'European a voulu s'improviser sportsman. Il avait acheté
un grand cheval noir et l'avait nommé the Adventurer, et, comme on lui
avait dit que c'est la coutume d'accoutumer le cheval aux couleurs qu'il devra
porter, on put voir toute la semaine l'Aventureux attaché à la
porte de son maître devant un costume de jockey suspendu. Le jour de la
course, Moss, déguisé en jockey, se présenta au pesage,
mais son épopée se termina à peu de distance de l'enceinte
: l'Aventureux se débarrassa de lui en le jetant sur le chemin avec de
fortes contusions et prit son galop à travers champs; puis, le soir,
fatigué sans doute d'errer à l'aventure et rappelé par
le souvenir de sa dernière mesure d'avoine, il prit, au galop, le chemin
de son écurie; mes, avant d'y arriver, il se jeta sur le brancard d'une
voiture et s'éventra.
En nous rendant aux courses, notre désir était principalement
devoir trois chefs cafres qui étaient venus parler d'affaires au gouverneur.
Nous eûmes la chance de nous trouver très près de leur voiture
et de pouvoir les examiner tout à notre aise. Ce sont d'assez beaux hommes;
ils portent le costume européen. J'ai tout lieu de croire que ce sont
des Griquas.
L'un d'eux, nommé Waterboer, est celui qui a cédé au gouvernement
anglais le territoire du Griqualand, (lui, de fait, ne lui appartenait plus,
ce pays étant partie intégrante de l'État libre d'Orange
quand les diamants y furent découverts. Il est grand et maigre, a une
physionomie intelligente, des manières fort courtoises. Il a la réputation
d'être assez instruit et de connaître la loi hollandaise, en usage
ici, mieux que beaucoup d'hommes de loi de la colonie; il parle fort bien l'anglais.
Un autre chef, accompagné de son fils, jeune homme de quinze à
seize ans, se nomme Mankoroane; je ne puis me rappeler le nom du troisième.
Somme toute, il est facile de reconnaître en eux, au premier aspect, des
hommes supérieurs, habitués au corn mandement.
Les courses ont duré trois jours. Nous avons pu examiner les toilettes,
qui avaient bien leur attrait. Il fallait voir les dames nègres avec
leurs costumes blancs, roses ou bleu de ciel, et leurs petits chapeaux surchargés
d'une quantité de fleurs et perchés sur le sommet de leur tête
laineuse. Il y avait une femme dans une tenue éblouissante, de fort mauvais
goût d'ailleurs, qui se faisait remarquer par la richesse de ses diamants.
Après information, j'ai su que c'était une Canadienne, dont le
mari est Hongrois. Ce couple fait le commerce des diamants : madame traite les
affaires, tandis que monsieur se livre à l'ivrognerie. Un jour, un individu,
que l'on dit Hongrois, profita de ce que monsieur était ivre pour lui
vendre cher un mauvais diamant ; peu de temps après, espérant
sans doute que son compatriote serait dans le même état, il revint
lui proposer un autre diamant. Cette fois il fut reçu par madame, qui
lui dit que son mari était absent, mais qu'elle suffirait bien pour recevoir
un voleur; et aussitôt, s'emparant d'un fouet, elle tomba à bras
raccourcis sur le malheureux, qui était loin d'être de sa force
et ne parvint qu'à grand'peine à éviter les coups en courant
avec peine, gros et lourd comme il l'était.
Un procès s'ensuivit et la dame fut condamnée à cinquante
francs d'amende; elle paya de bon coeur, en se disant prête à recommencer
au même prix.
Quand nous avons un peu de joie, elle est de courte durée ; mon mari
en travaillant fit rouler au milieu des pierres un diamant qui nous parut assez
gros; mais, après l'avoir examiné, nous vîmes avec peine
que ce diamant,, qui pesait sept carats trois quarts, de forme octaèdre,
presque blanc, était fracturé à l'intérieur et n'avait
presque pas de valeur à cause de ce défaut. Nous eûmes toutes
les peines du monde à le vendre deux cents francs. Sans la fracture,
on en eût trouvé mille deux cent cinquante francs pour le moins.
Aujourd'hui nous avons vu la procession organisée par les Francs-Maçons
à l'occasion de leur prise de possession de la loge qu'ils ont fait construire.
Cette cérémonie eût été assez solennelle sans
l'état d'ivresse complète où étaient plusieurs d'entre
eux, tandis que les autres, quoique n'étant pas tout à fait privés
de leur raison, montraient assez qu'ils ne devaient faire partie d'aucune société
de tempérance. Ce soir, ils se réuniront dans un grand banquet,
au prix de soixante-deux francs cinquante centimes par tête! Que sera
l'aimable corporation après le dîner? Quelqu'un ;les convives pourra-t-il
retrouver son domicile?
Il paraît que nous vivons dans une année exceptionnelle; ce matin,
quelle n'a pas été notre surprise de voir tout le pays couvert
d'une épaisse couche de neige ! On assure que de mémoire d'homme
on n'en avait jamais vu ici; les indigènes, blancs et noirs, sont émerveillés;
ils trouvent cela magnifique. Quelques-uns même, plus naïfs que les
autres, nous disent qu'ils ont bien vu des gravures représentant de la
neige, mais qu'ils n'y ont jamais cru jusqu'à ce jour.
Une maladie dont j'ai beaucoup souffert nous a fait faire ample connaissance
avec le docteur Holub, qui m'a soignée pendant quelques jours. Ce docteur
est un naturaliste de Prague, envoyé par une société scientifique
de cette ville pour étudier la flore et la faune du sud de l'Afrique.
Il a déjà établi un musée dans sa ville natale,
et ici sa maison renferme des collections en tous genres que l'on peut voir
librement. Il est aidé aussi, dit-il, par une société de
Saint-Pétersbourg; mais, comme toutes ces subventions sont loin de suffire
aux dépenses occasionnées par ses voyages, il exerce la médecine
dans le camp. Il a très-bonne réputation comme médecin
et il est très-occupé.
A la suite de son dernier voyage, il a expédié quatre mille cinq
cents livres de colis composés de curiosités de toutes sortes
qu'il a recueillies dans l'intérieur, et ce n'est pas son premier, c'est
son troisième envoi en Autriche.
La direction qu'il a prise dans ce dernier voyage est celle du lac Ngami ; il
a traversé le grand désert de Kalahari, où il a failli
mourir, étant resté trois jours sans une goutte d'eau. Plusieurs
fois il a échappé à la mort : le pays est infesté
de serpents, parmi lesquels se trouve le cobra, dont la, morsure est mortelle.
Il voyage seul avec quelques Cafres et un fourgon. C'est sans plus d'embarras
qu'il se propose de quitter prochainement les champs de diamants, de traverser
l'Afrique de l'est à l'ouest, et d'aller s'embarquer à Sierra-Leone
pour l'Europe, en disant à l'Afrique un éternel adieu.
Nous venons de rencontrer un petit homme que nous avions connu autrefois; il
m'avait vendu des plumes dont il fait principalement le commerce. Il revient
d'un voyage dans l'intérieur et nous a fait une description assez curieuse
d'une tribu de Cafres qu'il a visitée. Le chef de cette tribu porte un
nom dont la traduction est " Beau Lion ". Il commande à vingt
mille nègres, qui lui obéissent aveuglément.
Les huttes forment une grande ville fort bien tenue, qui a une police et des
gardes armés de fusils et d'assagais (sorte de lance de fabrication indigène).
Quand un " trader " (trafiquant) arrive avec ses wagons, le chef envoie
immédiatement un certain nombre d'hommes armés monter la garde
autour de lui, afin de le protéger contre toute tentative de vol jusqu'à
son départ. Il est désireux de faire des affaires, mais il veut
qu'on soit persuadé qu'il ne vend rien; le tout est de s'entendre; et
ce serait l'insulter que de le croire. On lui fait présent d'habits,
de quelques fusils, d'eau-de-vie, d'étoffes de couleurs voyantes, d'un
chapeau à fleurs pour sa femme ou ses filles; alors il devient d'une
courtoisie et d'une générosité sans bornes ses visiteurs
peuvent charger leurs wagons de peaux, de plumes et même d'ivoire.
Ce chef ne manque jamais de passer une revue de ses guerriers devant les étrangers
et il est très sensible aux éloges qu'on lui adresse à
ce propos. Pendant tout le séjour que l'on fait chez lui, on est nourri
et logé à ses frais. Aussi le petit monsieur qui nous raconte
ces choses est-il fort enthousiasmé; il se propose, aussitôt qu'il
aura terminé ses affaires ici, de retourner faire une visite au "
Beau Lion ". Cet empressement seul prouverait qu'il nous a dit la vérité.
XI
Les fermes des Boers. - Sables mouvants. - L'élevage des autruches. - Étangs salés. - La ferme de Belmont. - Le chef des Griquas. - Hope-Town et son commerce.
Notre
travail journalier est toujours le même; les jours se suivent et se ressemblent
beaucoup, ce qui rendrait notre vie fort monotone, si de temps en temps nous
n'avions la visite de nouveaux arrivants, ou bien d'anciens amis qui, après
nous avoir quittés pour entreprendre un voyage, viennent, par leurs observations,
compléter celles que nous avons faites nousmêmes.
J'ai déjà plusieurs fois parlé des boers à différents
points de vue, mais je n'ai rien dit de leurs fermes et de leur existence.
La première chose à laquelle pense le fermier lorsqu'il prend
possession du terrain sur lequel il doit s'établir, c'est de créer
un étang : ce qui est en effet la chose la plus indispensable dans un
pays où il n'y a pas de sources, où les rivières sont fort
rares et où les ruisseaux manquent absolument. Sa seconde opération
est de construire sa maison : à cette fin, il cherche une terre qui ressemble
un peu à l'argile; il la délaye et la pétrit avec l'eau
de son réservoir, et forme des espèces de briques d'un pied de
long et de six pouces d'épaisseur, qu'il laisse sécher au soleil;
après quoi, il ne lui faut plus que peu de temps pour assembler ses matériaux
et bâtir_ sa maison, qui se compose invariablement de deux ou trois pièces
et n'a, bien entendu, qu'un rez-de-chaussée; une couche de peinture ou
de chaux sur, les murs termine l'opération. L'ornementation est un superflu
dont le Boer se soucie peu. Désormais, dans cette maison, le fermier
laissera écouler en paix sa vie paresseuse, en dormant régulièrement
trois ou quatre heures au milieu du jour. Il faut pour cela que les serviteurs
hottentots soient de bien bons travailleurs.
La maison n'a qu'une chambre à coucher, occupée par deux lits
pour les parents : les enfants couchent par terre sur des matelas ou, le plus
souvent, sur des peaux.
Tous ces fermiers sont énormes, en grandeur comme en grosseur, qu'ils
soient d'origine française, hollandaise ou allemande. Ce sont certainement
les hommes les plus grands et les plus lourds du monde. On assure que leur taille
moyenne est d'au moins six pieds anglais, soit cinq pieds et demi de France,
et que, dans une même famille, on trouve souvent des individus qui dépassent
cette " hauteur " de deux, trois et même quatre pouces. Ils
engraissent de bonne heure, par suite de leur indolence et de leur monstrueux
appétit. Trois fois par jour ils se gorgent de morceaux de mouton frits
dans la graisse dudit animal qui ressemble fort à de la chandelle; ou
bien, s'ils veulent varier, ils absorbent une espèce de hachis de la
même viande, relevé de je ne sais quel condiment, et frit de même
dans la graisse.
Ils mangent rarement des légumes : aussi en cultivent-ils peu. En somme,
ces gens vivent ensemble depuis leur naissance jusqu'à leur mort à
la façon des animaux, sachant à peine lire et tout au plus signer
leur nom, ignorant absolument ce qui se passe dans le reste du monde.
L'ancienne loi du Cap relative à la distribution des terrains publics
aux colons était assez curieuse. Chaque colon, après avoir choisi
l'emplacement qui lui convenait, obtenait le droit de possession de trois à
quatre mille " morgen ", c'est-à-dire un peu plus de six mille
arpents; il n'était pas toutefois obligé d'en prendre autant,
mais, quelle que fût l'étendue de sa ferme, elle devait être
de forme circulaire ; de sorte que, deux propriétés ne pouvant
se toucher que par un point, il restait entre elles de vastes étendues
de terrain inculte.
Cette ordonnance avait été établie par la Compagnie hollandaise
des Indes orientales, qui redoutait sans cesse les conspirations et les révoltes.
La loi existe toujours, mais elle n'est plus exécutée à
la lettre; de sorte que les fermiers s'emparent des terrains intermédiaires
et les cultivent, sauf à en payer l'impôt dès que l'administration
s'en aperçoit.
M. Bayle, qui a fait un voyage dans le sud de l'Afrique, dit que, depuis son
départ d'Angleterre jusqu'à son retour, il n'a pas foulé
un pouce de terre semblable à celle de l'Europe. Il n'a trouvé
que du sable, rouge ou blanc, salé ou doux, mais toujours du sable. Les
prés, les céréales poussent dans du sable. En outre, les
sables mouvants s'avancent insensiblement, couvrent les terres et finissent
par les ensevelir.
L'invasion s'opère avec une lenteur infinie, grain par grain. Ces déserts
ambulants prennent toutes les formes et toutes les grandeurs, depuis le petit
monticule gros comme une charretée de sable jusqu'à la vaste mer
aux vagues onduleuses. Si l'on ne peut arrêter complétement leur
marche, du moins on peut l'entraver pour un certain temps, et, pour y parvenir,
chaque fermier a le droit de demander des secours au gouvernement. Le moyen
ordinaire est d'opposer au sable une grande quantité de plantes grasses.
Ces plantes rampantes s'étendant lentement, étreignent peu à
peu la masse de sable et finissent par la retenir. Toutefois un moment vient
où il faut reculer la ligne de défense; c'est une retraite en
bon ordre, mais c'est une retraite.
Entre le Cap de Bonne-Espérance et le Griqualand, on traverse deux déserts
qui ne sont séparés que par une oasis de peu d'étendue.
Ces déserts se nomment l'un le Karrou, l'autre le Gouff. Ils n'ont absolument
rien qui les fasse ressembler au désert du Sahara. C est une terre désolée,
sans eau, sans végétation; de temps en temps on rencontre quelques
arbustes épineux, hauts de sept à huit pouces, quelques pieds
de camomille; ce terrain brûlant est d'une monotonie désespérante.
A partir de Beaufort seulement on commence à voir le Cafre sauvage et
un peu de végétation; c'est la fin du Gouff et c'est dans cette
contrée relativement fertile que se trouvent les fermes où l'on
élève l'autruche. Cet élevage est très simple :
on achète une couvée d'autruches comme on achète des poulets,
avec cette différence qu'on les paye de cent vingt-cinq à deux
cent vingt-cinq francs; elles ne coûtent rien à nourrir; la seule
dépense est l'établissement d'une haie autour de leur pare. En
trois années elles atteignent l'âge où le plumage est complet
et doivent rapporter de cent à cent cinquante francs par an. Elles pondent
beaucoup et exigent peu de soins. On menace d'une amende de mille deux cent
cinquante francs quiconque volerait leurs nids dans la colonie du Cap. Le commerce
de ses plumes procure de grands bénéfices aux éleveurs,
quoique les plumes des autruches domestiques aient bien moins de valeur que
celles des autruches sauvages.
Une excursion sur le bas du Vaal, affluent de l'Orange, offre un intérêt
particulier : d'abord parce qu'il y a sur le Vaal des lavages de diamants, ensuite
à cause de la différence qui existe entre ce pays et celui que
nous habitons.
Après avoir passé Alexandersfontein, raconte un voyageur de nos
amis, et avoir traversé les plaines avoisinantes, peuplées d'une
grande quantité d'antilopes, de grues et de " chats de mer ",
nous arrivâmes chez un riche fermier possédant des terres considérables
sur lesquelles paissent de nombreux troupeaux. Sa maison est relativement opulente
pour ce pays. Il doit sa fortune aux diamants, mais il ne veut pas avoir l'air
de s'en souvenir. Il prétend même que sur sa ferme ils abondent,
mais que personne ne viendra les y chercher. Plus loin on trouve la Modder ou
Rivière boueuse; aujourd'hui c'est un vilain ruisseau sans eau. Il nous
fut donné plus tard d'y voir un changement à vue : à la
place de ce lit desséché, un torrent impétueux roulait
ses vagues mugissantes, entraînant avec lui tout ce qui se trouvait sur
ses bords; de grands arbres déracinés étaient emportés
par le flot comme des fétus de paille.
Pendant ce temps-là une armée de wagons attendait sur ses deux
rives la retraite des eaux.
" Nous visitâmes Jacobsdaal, qui compte parmi les villes les plus
commerçantes de l'État libre d'Orange, mais qui a ici un autre
genre de célébrité, celle d'être mal peuplée;
vers cette cité se dirigent tous les individus qui ont quelque raison
de fuir la justice britannique.
Au delà de la ville, on traverse de grandes plaines couvertes d'herbes;
on commence à sentir la fertilité. En continuant notre route,
nous trouvons de grands étangs d'eau salée qui fournissent du
sel à tout le pays.
" Après les pluies, la terre est couverte d'une couche saline ,
véritable manne pour les Boers ; dès que les eaux sont retirées,
ils s'empressent de venir faire leur provision. Ces étangs sont assez
nombreux; les plus grands sont ceux auprès desquels nous nous sommes
arrêtés. Les dépôts cristallisés couvrent une
étendue d'au moins trois milles. Le sel, mêlé à d'autres
minéraux, a un goût particulier qui n'est pas désagréable.
Les Boers le préfèrent au nôtre, qui n'a pas de goût
selon eux ; il faut dire qu'ils sont aussi du même avis quant à
l'eau pure, tellement ils sont habitués à boire de l'eau saumâtre
et boueuse.
C'est près de ces étangs que nous fûmes reçus à
la ferme de Belmont par le propriétaire, M. Wayland. C'est bien la plus
charmante ferme qui se puisse imaginer, et l'heureux propriétaire est
certainement, à l'encontre de tous ceux que nous avons visités
jusqu'ici, l'hôte le plus aimable et le plus hospitalier qui existe sur
la terre d'Afrique. Il y avait grande réunion, et eût-elle été
plus grande encore, M. Wayland n'en eût été que plus heureux.
" En 1867, le chef des Griquas publia une résolution du conseil
de sa nation ayant pour but de faire appel aux colons européens. Il les
engageait à venir s'installer sur ses domaines et leur permettait de
prendre des fermes à fief.
" C'est à ce moment que M. Waylan vint s'installer dans le pays.
Toute son industrie consiste à élever de nombreux troupeaux, Cette
partie du Griqualand s'appelle l'Albania, et notre hôte y possède
sept fermes, indépendamment de vingt mille arpents de terrains diamantifères
sur le Vaal.
Malgré l'insistance gracieuse qu'il mit à nous garder, nous primes
congé de notre hôte et nous nous dirigeâmes vers l'Orange.
Ce grand fleuve, qui traverse l'Afrique de l'est à l'ouest, est bordé
de saules, mais le silence y règne; ni bateaux ni canots ne l'animent;
les habitants n'ont pas encore trouvé moyen de tirer parti des ressources
d'une artère aussi considérable. Son cours est très-rapide,
et comme il n'est d'aucune utilité aux habitants du pays, comme il est
même pour eux un "inconvénient à cause de la difficulté
de le traverser, ses rives sont désertes.
L'unique endroit habité sur ses bords est la ville d'Hope-Town, qui possède
les deux seuls bacs établis sur le fleuve Orange dans toute la longueur
de son cours, depuis sa source dans les monts Drakenberg jusqu'à la baie
du pays des Namaqua où il se précipite dans l'Atlantique.
On éprouve une impression bien agréable quand., après avoir
traversé ces terres désolées du Veld et ces déserts
de sable, on rencontre, au milieu de la verdure, des arbres et des fleurs, des
maisons proprettes blanchies à la chaux et habitées par des gens
vivant de la vie européenne ou à peu près. La ville d'HopeTown
n'est pas grande, ayant tout au plus deux cents blancs et quatre cents nègres.
L'aisance, l'opulence même y règnent, et cela s'explique, en ce
que la ville sert de centre à tout le commerce de l'intérieur.
C'est là que les trafiquants viennent s'approvisionner de tout ce qui
peut séduire les populations nègres avec lesquelles ils font du
commerce, et c'est aussi à Hope-Town qu'ils viennent vendre tous les
produits qu'ils se sont procurés chez les indigènes, plumes d'autruche,
peaux, ivoire, cornes, etc..
" L'activité commerciale de cette ville est incroyable. Ou cite
une seule maison qui expédie tous les quinze jours à Port-Élisabeth
dix mille livres pesant de plumes d'autruche : ce qui fait deux millions de
plumes par mois.
" La livre, qui se compose de soixante-dix à cent plumes, se vend
en gros mille francs et quelquefois plus. Il y a de ces plumes qui atteignent
quinze et vingt pouces de largeur, et notre ancien magistrat de Du Toit's Pan,
M. Palgrave, qui a fait de nombreux voyages dans l'intérieur, nous a
affirmé en avoir vu de vingt-quatre pouces.
" Le commerce des fourrures est moins important, le transport et la conservation
en étant plus difficiles. Ce sont les champs de diamants qui ont accaparé
ce trafic ; les plus recherchées sont les peaux de loutre. "
Notre ami, qui a parcouru le monde entier, ajoute qu'il n'a jamais souffert
de la chaleur autant que dans cette partie de l'Afrique. A Hope-Town, il était
suffoqué et brûlé, malgré toutes ses précautions.
Il nous raconte encore beaucoup d'autres choses intéressantes ; c'est
pourquoi je crois devoir, dans l'intérêt des lecteurs, lui céder
de nouveau la parole.
XII
Eskdale et M. Arnot. - L'hôpital des lépreux. - Le premier diamant. - Village bassouto. - Un trafiquant - Permis de chasse. - Un Buschman. - Établissement de Klipdrift sur le Vaal. - La sauterelle et le voet-ganger.
....
A Hope-Town, nous dit-il, on est généralement hospitalier; aussi
ne fus-je que médiocrement surpris de me savoir invité chez M.
David Arnot, qui reçoit beaucoup de monde dans sa propriété
d' Eskdale. Je montai à côté de M. Lilienfeld dans sa voiture
attelée de magnifiques chevaux connus de tout le pays. Nous eûmes
de la peine à décider le batelier à nous faire traverser
le fleuve, qui est dangereux quand le vent souffle trop fort. Toutefois nous
arrivâmes sur l'autre rive sans accident et nous atteignîmes Eskdale
après avoir parcouru un pays aride, à travers de nombreux coteaux
qui servent de repaires à des babouins farouches.
M. David Arnot, peu connu certainement du public, l'est beaucoup mieux du gouvernement
anglais. Dans une sphère modeste en apparence, il s'est donné
une mission d'une grande importance. C'est lui qui, depuis dix-sept ans, conduit
les affaires du chef Griqua, et l'on peut affirmer que, malgré toutes
les difficultés qu'il a rencontrées, il les a dirigées
avec une habileté qui lui fait honneur. Tenace, intrépide, habile,
il n'a jamais dévié de son but, celui de faire accepter ces territoires
par le gouvernement anglais. Jamais homme n'a été aussi détesté
qu'il l'est par le gouvernement des Boers. Il a su conseiller les deux chefs
cafres, Waterboer des Griquas et Monkavan des Korannas ; et, sans posséder
une seule arme, grâce à la force de son caractère, il a
empêché que ces Chefs ne tombassent, l'un au pouvoir de l'État
libre d'Orange, l'autre de 'la république du Transvaal.
En outre, M. Arnot est très instruit ; il correspond avec le docteur
Hooker, et les jardins de Kew lui doivent de précieux spécimens.
Eskdale est situé au milieu d'un pays désolé, entouré
de coteaux absolument nus ; pas une goutte d'eau, pas un brin d'herbe ! Sur
les bords des ravins,qui peuvent d'un instant à l'autre devenir des torrents,
et au milieu de cailloux rouges, on voit quelques rares aloès et de petits
groupes de cotonniers du Cap; mais leur pâle verdure disparaît dans
l'ensemble de ce morne paysage. Au milieu de cette désolation, la maison
est isolée; pas une branche à l'entour, si ce n'est quatre ou
cinq arbres fruitiers misérables; on la croirait bâtie sur les
cendres d'un volcan. Derrière le bâtiment, à une certaine
distance, dans un endroit sans doute plus propice, se trouvent un jardin et
un petit étang; le jardin offre à la vue des arbres fruitiers
d'Europe et des fleurs.
Grâce à la reconnaissance des deux chefs cafres, M. Arnot est l'un
des plus grands propriétaires fonciers du globe. Je ne parlerai qu'en
passant de la manière simple et grande en même temps avec laquelle
nous fûmes accueillis et du regret que nous eûmes de nous séparer
sitôt d'un hôte aussi aimable.
De retour à Hope-Town, le docteur Muskett me proposa de visiter avec
lui les lépreux. Quelle que soit l'horreur de ce spectacle, j'en dirai
quelques mots. D'un côté, l'on voit le fleuve avec son rivage couvert
de saules; de l'autre, une succession de coteaux nus ; çà et là
quelques pieds de casse grimpante serpentant sur le sol; aucune ombre et une
chaleur horrible pendant l'été, et, pendant l'hiver, des vents
impétueux et glacés. C'est sur la pente d'un de ces coteaux exposés
à toutes les intempéries que l'on a construit quelques huttes
d'osier portant le nom d'hôpital des lépreux. Elles peuvent avoir
six pieds de diamètre et autant de hauteur, et sont protégées
contre le froid et le chaud par une couverture formée de peaux dans un
tel état qu'il serait impossible de dire à quels animaux elles
ont appartenu.
A notre approche les lépreux arrivent, les enfants cessent leurs jeux
pour accourir aussi, pauvres petits qui ont déjà reçu le
fatal avertissement ; tous sont condamnés à courte échéance.
Ce que nous vîmes dans les huttes était plus affreux encore : des
hommes, des femmes dont les membres tombaient en pourriture. Et cependant il
y en a qui sont mariés, et les enfants que nous avons vus sont leurs
enfants !
Voilà comment sont traités les lépreux dans un pays soumis
à des magistrats chrétiens ! Sans ce pauvre docteur, sans les
prodiges de charité qu'il parvient à faire, ces malheureux n'auraient
pas même un abri et de quoi manger; ils mourraient de misère et
de souffrance. Je ne crois pas qu'il existe rien de comparable à une
pareille maladie : se voir mourir à petit feu, tomber en morceaux et
pouvoir fixer l'époque de sa mort! Une fois qu'on est atteint, l'amputation
peut enrayer la maladie, mais pour un temps seulement.
Quoique les enfants des lépreux soient irrévocablement condamnés,
on assure que la maladie n'est pas contagieuse, et même qu'un homme ou
une femme qui épouse un lépreux n'en est pas nécessairement
atteint. Les principales victimes de ce terrible fléau se trouvent parmi
les Hottentots, les Korannas et les Buschmen ; rarement il sévit chez
les Cafres.
Le docteur Muskett fait tout ce qu'il peut pour ne pas croire à l'incurabilité
de cette maladie, qu'il traite par la strychnine.
Dans la colonie du Cap, il existe plusieurs hospices de cette sorte, et j'ai
entendu dire qu'il s'en trouve un près de la ville du Cap. Là
aussi, dit-on, on tolère les horribles mariages qui perpétuent
la race de ces malheureux.
Peu de temps après notre départ d'Hope-Town, nous nous arrêtâmes
dans une jolie ferme, entourée d'un jardin rempli d'arbres fruitiers
et de légumes-, malheureusement tout venait d'être dévasté
par une épouvantable tempête de grêle. Les grêlons
étaient
gros comme le poing. Le fermier nous dit que plusieurs de ses boeufs et de ses
moutons avaient été tués avant d'avoir pu rentrer à
la ferme.
Son prédécesseur ayant trouvé un diamant de cinquante-cinq
carats, lui avait vendu la ferme et était parti.
Plus loin nous fîmes halte dans une autre ferme, à laquelle s'attache
un grand intérêt. C'est là que fut trouvé le premier
des diamants de l'Afrique méridionale. Nous vîmes l'individu qui,
sans s'en douter, changea pour une grande part la face du monde.
Quelques relais plus loin, nous arrivâmes à une petite ferme et
nous fûmes reçus par un gigantesque Griqua. C'est la demeure favorite
du chef Waterboer, depuis qu'il a abandonné Griqua-Town, sa capitale.
Puis nous nous trouvâmes au milieu d'une tribu de Bassoutos, qui est venue
se fixer sur le territoire des Griquas et vit avec eux en bonne intelligence.
Ce petit clan appartenait à une grande tribu, trèspuissante et
très-riche; à une certaine époque, ils tinrent tête
aux Anglais et purent mettre en ligne sept mille cavaliers.
Autour du village s'étendent des jardins pleins de maïs et de légumes.
Les huttes, entourées d'une haute palissade, sont propres, vastes, fraîches;
leur diamètre est d'environ vingt pieds, et lorsqu'il y a des séparations
à l'intérieur, elles sont faites avec de belles fourrures.
Il suffit d'y pénétrer pour être immédiatement convaincu
que ces habitations sont les mieux adaptées au climat de ce pays; je
n'ai jamais rien vu d'aussi coquet et d'aussi propre que ces huttes de Bassoutos.
La réception que nous fit notre hôte fut tout à fait cordiale;
il fallait voir les figures souriantes de tous ces nègres exprimant le
plaisir de recevoir un étranger. Ces Cafres ont de fort beaux troupeaux,
presque tous achetés avec le prix des diamants trouvés par eux.
Ils ont longtemps caché l'endroit où ils les avaient découverts
; mais comme c'était sur les terres de M. Lilienfeld, leur nouveau propriétaire,
et que celui-ci leur a promis de ne les obliger à aucune restitution,
ils sont devenus plus communicatifs. L'endroit qu'ils ont désigné
est au confluent du Vaal et du fleuve Orange. Ils en ont trouvé une vingtaine,
presque tous gros. On assure que le fameux diamant l'Étoile du sud de
l'Afrique ", exposé à Londres, vient de là. Ce diamant
fut d'abord vendu dix mille francs, et ensuite payé trois cent mille
par MM. Lilienfeld, puis huit cent cinquante mille francs par lord Dudley.
Le jour suivant, dans une ferme de ces messieurs, je vis un Cafre apporter un
diamant qu'il venait de trouver; il pesait vingt carats et avait une teinte
rosée. Il fut vendu immédiatement vingt livres (500 fr.), et celui
qui l'acheta le changea presque aussitôt contre quatre cents moutons.
Nous venons d'arriver dans une ferme de Boers. Quel affreux contraste lorsqu'on
vient de quitter un village de Bassoutos! Non, jamais la saleté n'est
allée si loin.
En traversant une contrée stérile, notre attention est attirée
par un bruit de roues et un mugissement de boeufs qui annonce l'arrivée
d'un trafiquant. En effet, nous voyons un jeune Hollandais qui arrive d'une
expédition dans le Namaqualand ; il est peu satisfait de son voyage.
Il y a eu une grande sécheresse et il a perdu beaucoup d'animaux en route.
Les autruches ont souffert et sont mal emplumées, et toutefois, quoiqu'il
se plaigne d'avoir lait de grandes pertes en route, il apporte une riche collection
de plumes et de peaux.
Les Cafres, nous dit-il, veillent sur leurs chasses avec le plus grand soin,
et quiconque vient chasser l'autruche ou l'éléphant sur leurs
terres, doit leur payer tribut. Cette exigence n'est rien que juste; elle est
même nécessaire, car on y fait de tels massacres que les espèces
rares sont dès à présent exterminées dans l'État
libre et le Transvaal. Il y a souvent des contestations entre les chasseurs
trafiquants et les chefs nègres, mais elles viennent de ce que les frontières
ne sont pas toujours bien définies, et aussi de ce que les Européens
ne se gênent guère pour fouler aux pieds les droits des Cafres
: de là des disputes qui dégénèrent parfois en batailles
sanglantes.
Nous avons l'occasion de voir un Buschman. Ces hommes, dont la taille excède
à peine quatre pieds, habitent les bois et se distinguent par une laideur
affreuse et par un talent d'imitation remarquable. Ils sont d'une grande utilité
pour ceux qui possèdent de nombreux troupeaux et qui, sans eux, en perdraient
la plus grande partie.
Après de nombreuses pérégrinations, allant d'un côté
et de l'autre, rebroussant chemin chaque fois qu'une rivière débordée
nous barre le passage, nous arrivons à une ferme où j'ai l'occasion
de voir le plus beau diamant qu'il soit possible d'imaginer. C'est un diamant
de dix-sept carats et demi, provenant des établissements du Vaal ; il
est d'une limpidité remarquable et sans aucun défaut.
Quand on visite les établissements du Vaal après avoir vécu
aux Champs de diamants, on se croit transporté dans le Paradis terrestre,
car il y a là de l'eau et des arbres : avantage inappréciable
au milieu des privations que l'on a à supporter.
Le Vaal est une rivière qui se jette, comme nous l'avons dit plus haut,
dans le fleuve Orange, et c'est sur ses rives, plus verdoyantes que celles des
autres torrents du pays, que beaucoup de mineurs se sont établis et se
livrent à la recherche des diamants dans les sables de la rivière.
Le principal de ces établissements est Klipdrift ce camp a eu momentanément
une certaine importance, grâce à de belles trouvailles qui, grossies
par la renommée, y avaient attiré un grand nombre de chercheurs.
Tandis qu'aux Champs de diamants on opère par le triage, sur le Vaal
on lave les sables .
Un fléau redoutable ailleurs qu'au sud de l'Afrique est peut-être
plus terrible encore ici : c'est la sauterelle. Avant de devenir l'insecte ailé
que nous connaissons, la sauterelle vit pendant trois ans à l'état
de larve; dans cet état, elle est encore plus dangereuse qu'elle ne le
sera plus tard. Voici ce qu'en dit M. Bayle
" Une fois en route, il nous fallut traverser toute une armée de
voet-gangers en voyage. Ces larves demeurent trois ans sans ailes, voyageant
partout en multitudes innombrables, et défient tous les efforts des fermiers
pour sauver leurs récoltes. Du moins les sauterelles s'arrêtent
la nuit pour manger; le voetganger (mot à mot, qui va à pied)
marche toujours, dévorant le sol. S'il rencontre des flammes, il les
éteint en y jetant des millions de larves; s'il se trouve un cours d'eau
sur son passage , serait-ce le fleuve Orange, il le traverse sur un radeau fait
des corps de larves noyés; il peut y en avoir des milliards de sacrifiées,
il ne s'aperçoit jamais de leur perte.
On m'a parlé de troupes de ces insectes occupant des surfaces de huit
k:lomètres de long sur cinq kilomètres de large. L'arrière-garde
se nourrit des plus faibles de la bande. Ceux que nous rencontrâmes appartenaient
à une belle espèce aux couleurs éclatantes; ils avaient
environ deux pouces de longueur et étaient couverts de raies jaunes,
vertes et noires. Il existe une autre espèce encore plus redoutée,
mais dont la livrée est beaucoup moins belle. "
XIII
Histoire des Champs de diamants. - M. Parker. - Du Toit's Pan et Bultfontein. - Contestations et annexion à l'Angleterre. - Cavernes de cannibales.
Le
temps marche sans changements appréciables ; toujours le travail au claim
; toujours la même vie monotone; toujours des orages, de la pluie, de
la poussière, de la boue et du sable-, et, pour surcroît d'ennui,
moins de chance que jamais. J'ai donc le temps de recueillir à droite
et à gauche, et aux meilleures sources, des renseignements précis
sur l'histoire des Champs de diamants.
Dès 1750, sous le gouvernement hollandais, une carte de la mission indiquait
qu'il y avait des diamants dans le Griqualand. On prétend que les Hollandais
s'en occupèrent à une certaine époque ; mais ces traditions
tombèrent et restèrent dans l'oubli jusqu'en 1867, date à
laquelle le gouverneur exhiba le diamant de Hope-Town.
Il est avéré maintenant que de tout temps les indigènes,
Cafres, Korannas, Buschmen, ont employé le diamant, non comme ornement,
mais comme instrument mécanique. Ces sauvages ont le souvenir que leurs
pères faisaient des voyages dans le Griqualand à la recherche
de diamants, dont ils se servaient pour percer leurs meules.
Un trafiquant arriva en 1867 à la ferme d'un Boer nommé Jacobs;
il vit les enfants jouer avec de petits cailloux transparents; un autre voyageur,
chasseur d'autruches, vint aussi à passer, et ces deux hommes eurent
l'idée que ces cailloux pouvaient être des diamants : idée
vague, car ils n'en avaient jamais vu. Ils les essayèrent sur des vitres,
dont on peut encore voir les rayures, et ils conclurent un marché; l'un
d'eux, nommé O'Reilly, emporta une des pierres, la plus grosse, et il
fut convenu qu'il en partagerait le prix avec l'autre voyageur et le Boer.
Le diamant fut vendu cinq cents livres (12 500 francs). Cette nouvelle parcourut
la colonie avec la rapidité de l'éclair et y fit une sorte de
révolution dans un moment où il y avait une panique commerciale
, occasionnée par la baisse des laines et les épidémies
qui sévissaient sur les troupeaux.
Plusieurs autres diamants furent ensuite trouvés par des Européens,
et d'autres apportés par des Cafres qui les conservaient peut-être
depuis des siècles; entre autres cette fameuse " Étoile de
l'Afrique du Sud dont nous avons déjà parlé. Alors il se
produisit une agitation extraordinaire et l'on se mit à explorer le sol.
Trois mois après la découverte du premier diamant à Pniel,
cinq mille personnes s'étaient établies en cet endroit. Presque
aussitôt Hébron, Goug-Goug, Moonlight, Rush et beaucoup d'autres
gisements se révélèrent. En Europe on hésita longtemps
: différents experts se montrèrent incrédules, ayant peut-être
intérêt à le paraître-.
L'affluence rapide des travailleurs rendit nécessaire la création
d'un gouvernement. L'État libre d'Orange et la république du Transvaal
s'en chargèrent. Quelque temps après, les mineurs nommèrent
un président des camps de la rivière; ils choisirent M. Parker,
qui avait une grande connaissance des Boers : il rendait sévèrement
la justice et ses sentences étaient exécutées avec une
rigueur extrême. Les coupables étaient condamnés à
la noyade, au fouet, à l'exposition au soleil.
On avait eu la pensée de créer une république des Champs
de diamants; mais on finit par voir qu'il faudrait certainement entrer en lutte
avec la république du Transvaal, l'État libre et les boers ; une
colonie de mineurs ne pouvait pas se fonder ainsi. Il était impossible
à des sujets anglais, qui formaient la majorité et qui occupaient
un territoire revendiqué par l'Angleterre, de secouer le joug de ses
représentants; aussi envoya-t-on M. Campbell prendre le pouvoir, et M.
Parker eut le bon sens de se retirer sans résistance.
Jusqu'alors les diamants n'avaient été trouvés que dans
les rivières, et ils avaient rapporté trois cent mille livres
(sept millions et demi de francs) ; la somme n'était certes pas sans
importance, mais elle n'était rien auprès de celles que les diamants
devaient fournir plus tard à la douane du Cap. Tout à coup le
bruit se répandit que l'on venait de découvrir la précieuse
pierre dans une ferme, au milieu du Veld, loin de toute rivière, là
où, d'après la science, il n'y en avait jamais existé.
L'histoire du fermier Du Toit que nous avons racontée était la
cause de cette effervescence. C'est à ce moment que fut formée
la " London et South African Company ".
Une seconde compagnie, sous le nom de " HopeTown Diamond Company ",
se constitua à peu près de la même manière à
Bultfontein. Les différents règlements établis par les
mineurs donnèrent souvent lieu à des contestations; mais le gouvernement
de l'État libre fut bien obligé de les accepter en les modifiant
par quelques additions.
Bientôt la guerre éclata entre les deux compagnies . et, après
des complications sans nombre, les propriétaires de Bultfontein se virent
dépossédés de presque tous leurs droits. Ce n'est qu'à
l'époque où l'Angleterre s'annexa définitivement ces territoires
sous le nom de Griqualand Ouest, qu'on put mettre un peu d'ordre dans toutes
ces affaires.
Une partie des mineurs réclamèrent un gouverneur, qui leur fut
accordé; on fonda un conseil composé des représentants
des divers établissements; mais ce qui était à prévoir
arriva : les charges, et par conséquent les impôts, augmentèrent
en même temps que se produisait une baisse considérable sur les
diamants, et il en résulte qu'aujourd'hui tous les champs de diamants
se dépeuplent.
Parmi les curiosités les plus étranges du pays, il faut citer
les cavernes de cannibales qui se trouvent dans la montagne au delà de
Thaba-Bosigo, sur le territoire des Bassoutos. Pour les visiter, on prend des
guides à Cana, ancienne mission, et l'on se fait conduire, à deux
milles de là, au flanc de la montagne. Il faut s'aider des mains pour
gravir la pente escarpée qui mène aux cavernes.
On entre dans une excavation large de cent à cent cinquante mètres
et très-élevée. L'oeil ne distingue de tous côtés
sur le sol qu'ossements ou débris d'ossements qui ont été
brisés en morceaux à coups de hache ou de pierres tranchantes.
La caverne conserve partout des traces de fumée et de suie.
Ces sauvages ne se contentaient pas, croit-on, de manger leurs ennemis, souvent
quelques-uns des leurs étaient sacrifiés. Il y a dans ce pays
quantité de cavernes, grandes ou petites, dont la destination paraît
avoir été la même.
Il y a trente ans à peine, cette tribu était encore la terreur
de la contrée ; aujourd'hui on assure qu'elle a cessé d'être
anthropophage, du moins en masse, car certains voyageurs assurent avoir trouvé
des traces toutes récentes de leurs détestables pratiques. Nous
avons vu un vieillard qui passe pour avoir été l'un des principaux
d'entre ces sauvages. On prétend que des femmes enlevées par eux,
devenues leurs compagnes, refusèrent de les abandonner.
Le cannibalisme a été supprimé par les efforts du prince
George, chef des Bassoutos, et par son vieux père. On suppose que ces
tribus de cannibales, car en fait il y en avait quatre, étaient devenues
anthropophages à la suite des guerres qui avaient dévasté
cette partie de l'Afrique au commencement du siècle ; pressés
par la famine, ces malheureux se mirent à chasser l'homme.
XIV
Un diamant de deux cent quatre-vingt-quatre carats. - Départ pour Kimberley. - L'évêque de Natal. - Un banquet en son honneur. - Les Ring Kop Kafirs. - Vols nombreux. - Départ. - Retour au Cap. - Visite à Constance.
Nous
venons de vendre le claim du capitaine Vanrenen pour la somme de deux cent vingt-cinq
francs; il nous en a coûté cinq cents l'année dernière
et nous n'y avons presque rien trouvé.
Il y a des gens que rien ne décourage. Un mineur vient de faire installer
dans ce :claim une pompe à vapeur. Ce sera de l'argent perdu. On ne saurait
citer un individu sur mille qui ait fait fortune ici en trouvant des diamants,
et même un sur cent qui ait assez gagné pour payer la main-d'oeuvre.
On parle beaucoup, en ce moment, d'un merveilleux diamant de deux cent quatre-vingt-quatre
carats trouvé à De Beer's par un Prussien, ministre protestant.
Il en demande trois cent mille francs, et n'en trouve que soik.ante-quinze mille.
On se fait facilement des illusions sur la valeur de pareils objets.
La baisse se fait aussi sur les ouvriers cafres; cela tient à la diminution
de la population minière et à la sévérité
de la police. Aussitôt arrivés, on demande à ces pauvres
gens un billet d'enregistrement; et s'ils n'en ont pas, ils sont conduits en
prison, où le plus souvent ils sont atteints de la fièvre. Le
nombre de ceux qui meurent est effrayant.
Je viens de trouver deux diamants, un de deux carats et demi et un autre de
huit carats trois quarts. C'est une assez bonne journée; le plus gros
nous a été acheté trois cent vingt-cinq francs. Certes
il n'y a pas lieu de s'enthousiasmer; mais quand on est aussi peu favorisés
que nous le sommes, on se contente aisément de peu. Toutes nos trouvailles
de l'année ne nous ont pas rapporté plus de mille francs. Comment
le découragement ne s'emparerait-il pas de nous?
Depuis quelque temps mon mari insiste pour que nous quittions Du Toit's Pan
afin d'aller nous installer à Kimberley, où il vient de se créer
une nouvelle industrie, celle du lavage des terres qui ont déjà
été triées et qui donnent encore de fort beaux produits.
Les rapports sont tellement séduisants qu'enfin je cède à
ses instances, et nous nous décidons à abandonner Du Toit's Pan
et le petit jardin qui entoure notre maison, malgré toute la peine que
nous nous sommes donnée pour le créer.
A Kimberley, après nous être installés, nous questionnons
un individu occupé au lavage des terres : il nous dit que, depuis sept
mois qu'il travaille à laver avec trois petites machines, il a déjà
mis vingt mille francs à la banque. Mon mari est ravi; moi, je ne le
suis guère.
Nous avons eu la visite de l'évêque de Natal, qui a les Champs
de diamants dans son diocèse; on fait de lui le plus grand éloge,
comme, du reste, de tous les prêtres catholiques dans ces contrées.
Une cavalcade est allée au-devant de lui et il a fait une entrée
triomphale : il y a beaucoup de catholiques ici.
Le soir, on l'a invité à un banquet, qui a été présidé
par un protestant, l'éditeur du journal Diamond's News. Malheureusement,
les convives se sont si fort enivrés que Mgr Jolivet et son vicaire ont
dû se retirer.
J'ai souvent parlé des nègres Zoulous, la peuplade cafre la plus
intéressante parmi celles dont nous voyons journellement les représentants;
mais je n'ai rien dit des nègres " Ring-Kop Kafirs ", qui ont
sur la tête un anneau noir de l'épaisseur du pouce et souvent plus
gros. Quand ils se sont distingués par quelque action courageuse, le
chef de la tribu leur présente cet anneau, qui se porte comme une couronne.
Il est fait d'une espèce de gomme provenant d'un arbuste du pays. On
pétrit cette gomme avec du sang de boeuf et -on l'introduit dans une
grosse veine qui se trouve sous l'épaule gauche du boeuf; après
quoi, on le polit par le frottement.
La cérémonie du couronnement des Ring-Kop se fait tous les deux
ou trois ans ; c'est le chef qui leur met sur la tête l'anneau, qu'ils
ne doivent plus déplacer. Ils ne peuvent se marier avant d'avoir obtenu
cette distinction. Lorsque leurs cheveux repoussent, ils les font tondre et
replacent avec soin l'anneau.
Un nègre que nous avons depuis quelque temps prie mon mari de le conduire
à la banque pour y déposer ses économies; mon mari lui
demande en route combien il possède; le nègre lui répond
: mille deux cent cinquante francs. Où a-t-il pu prendre mille deux cent
cinquante francs, lui qui n'a jamais eu un sou? Au bureau de la banque, il détache
sa ceinture et en retire trois mille cinq cents francs. Il est clair que ce
n'est pas avec ses économies qu'il a pu se créer un pareil capital.
Non-seulement on est volé chez soi de ses diamants, mais on est volé
au dehors ; le vol est partout et la police impuissante y perd sa réputation.
On vient d'arrêter, au moment où ils allaient partir, un homme
et une femme que j'ai vus arriver, ici sans autre avoir que l'industrie du mari,
peintre en bâtiments. Sur des dénonciations sans nombre, on a été
obligé de les arrêter, et l'on a trouvé chez eux dix-sept
mille cinq cents francs, sans compter trois cent mille francs déposés
à la banque et tout ce qu'ils ont déjà expédié
en Allemagne. On les a condamnés à un an de prison, plus cinquante
coups de fouet.
Voici la fin de nos aventures. Nous avons passé près de cinq années
dans ce pays à la recherche de la' fortune que nous n'avons pas plus
trouvée à Kimberley qu'à Du Toit's Pan; de plus en plus
découragés, las d'avoir vainement souffert et travaillé
si longtemps, nous allons abandonner les champs de diamants à des chercheurs
plus heureux.
Nous nous sommes procuré un wagon pour nous seuls et nous nous faisons
traîner par des boeufs. Nous serons beaucoup plus longtemps en route;
mais du moins nous aurons nos aises et nous ne risquerons pas de mourir de faim
devant les fermes inhospitalières des boers.
Il serait oiseaux de raconter notre voyage, jour par jour, comme nous l'avons
fait lorsque nous nous dirigions, pleins d'espoir, vers un brillant Eldorado.
C'est dans des dispositions bien différentes, profondément tristes,
que nous traversons de nouveau ces pays déshérités.
Je me bornerai à dire que nous n'avons pas suivi tout le parcours de
notre premier voyage : nous avons quitté notre ancienne route quelque
temps avant d'arriver aux monts Drakenstein, pour les traverser au col de Mitchell
que nous ne connaissions pas. Le voyage, fort long, n'a offert aucun incident.
Arrivés au Cap, notre désir était de nous embarquer le
plus tôt possible pour l'Europe; toutefois nous tenions beaucoup, sur
la recommandation de M. Vanrenen, à voir les célèbres clos
de Constance, si renommés, et dont une partie appartient à un
de ses parents portant le même nom que lui. Un de nos premiers soins fut
donc de rendre visite à ces vignobles .
La renommée du vin de Constance date de l'année 1685. On rapporte
que le gouverneur Simon van der Steel, qui portait le plus grand intérêt
à l'agriculture, résolut de rechercher le sol le plus convenable
à la culture de la vigne. Il fit faire des analyses comparatives des
vins de France et du Rhin et des vins de Rondebosch, de Boscheuvel, de Tygerberg
et de Constance, et chercha dans la colonie un sol semblable à celui
qui en Europe produit ce dernier vin.
Il obtint du baron Van Rheede van Drakenstein, commissionnaire de la Compagnie
hollandaise, et qui a donné son nom au district, une concession de terres
comprenant tout ce qui est maintenant connu sous le nom de Grand et du Petit
Constance, Witteboom, Bergvleit, etc. Il se procura des plants de choix, et
c'est avec des ceps de muscat et des ceps de Catalogne qu'il donna au vin de
Constance les qualités si recherchées aujourd'hui.
Constance fut vendu en 1715 avec l'habitation princière autour de laquelle
Van der Steel avait fait ses belles plantations. Ce terroir a conservé
son nom de Grand Constance; c'est aujourd'hui la propriété de
M. H. Cloete. M. Sébastien Vanrenen a acquis la propriété
de Witteboom, qui touche à Constance; et le sol en étant identiquement
le même, ses vins ont acquis aujourd'hui une égale célébrité.
Les deux magnifiques propriétés de M. Cloete et Vanrenen attirent
tous les étrangers qui arrivent au Cap, dont elles ne sont éloignées
que de vingt kilomètres.
DE DRÉE,
d'après les notes de madame P.
ERRATUM. - Sous les dessins de la première de ces trois livraisons du Voyage aux Mines de Diamants on a écrit H. de Drée; il faut lire St. de Drée (Stéphane de Drée).