Le TOUR du MONDE 1864 ( vol X )
UNE VISITE A YOUEN-MING-YOUEN,
PALAIS D'ÉTÉ DE L'EMPEREUR
KHIEN-LOUNG
PAR M. G. PAUTHIER (1) .
1862. - TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
I
A trente li ou trois lieues, au nord-ouest de la porte de Pékin,
appelée Si-tchi-mén (la "porte située directement
à l'ouest "), on trouve un grand bourg que l'on nomme Haï-thien,
habité naguère encore, comme autrefois Versailles, par une population
nombreuse, attachée à la cour des empereurs chinois, cri qui vivait
uniquement des nombreuses industries que ces empereurs se plaisaient à
entretenir et à encourager. Au delà de ce bourg, est situé
un parc immense, plus grand à lui seul que toute la, ville de Pékin,
et ayant aussi deux enceintes carrées concentriques, dans lesquelles
se trouvaient disséminées quarante palais d'architecture purement
chinoise, dont on donne ici plusieurs spécimens dessinés d'après
quelques-uns des quarante magnifiques dessins coloriés et exécutés
sur soie par des artistes chinois, lesquels dessins ornent un album provenant
du cabinet de l'empereur Khien-loung, et acheté, dans ces derniers temps,
par la Bibliothèque impériale de Paris
(2) . On y a ajouté une autre vue, tirée d'un album
représentant en vingt dessins, aussi coloriés, les palais construits
à l'européenne par le même empereur.
Ce fut l'empereur Young-tching, qui, sur les recommandations de son père,
le célèbre Kang-hi, contemporain de Louis XIV, choisit cette localité,
au nord-ouest de Pékin, pour y établir sa résidence d'été;
mais ce fut son petit-fils, l'empereur Khien-loung, mort en 1796, après
un règne de soixante ans, qui fit de cette résidence l'ensemble
le plus extraordinaire de palais, de pavillons, de kiosques, de pièces
d'eau, de rochers, de collines et de vallées factices que la main de
l'homme ait jamais créé.
Dès les premiers temps de la monarchie chinoise on voit les souverains
de ce pays, comme d'ailleurs ceux des autres monarques asiatiques, rechercher
avec passion le luxe des palais et des grands parcs réservés.
Ainsi on lit dans le philosophe Meng-tseu (368 avant J.-C.)
" Siouan-Wang, roi de Tsi, interrogea Meng-tseu en ces termes : "
J'ai entendu dire que le parc de Wen-Wang avait soixante-dix li (sept lieues)
de circonférence; les avait-il véritablement ?
Meng-tseu répondit "c'est ce que l'histoire rapporte
Le roi dit : " D'après cela, il était donc d'une grandeur
excessive?
Meng-tseu dit : " Le peuple le trouvait encore trop petit.
Le roi ajouta : " J'ai un parc qui n'a que quarante li (quatre lieues)
de circonférence , et le peuple le " trouve encore trop grand ;
pourquoi cette différence ?
Meng-tseu répondit : " Le parc de Wen-Wang avait soixante-dix li
de circuit; mais c'était là que se rendaient tous ceux qui avaient
besoin de cueillir de l'herbe ou de couper du bois. Ceux qui désiraient
prendre des faisans ou des lièvres allaient là. Comme le roi avait
son parc en commun avec le peuple, celui-ci le trouvait trop petit (quoiqu'il
eût sept lieues de circonférence; cela n'était-il pas juste
?
Moi, votre serviteur, continue le philosophe, lorsque je commençai à
franchir la frontière, je m'informai de ce qui était principalement
défendu dans votre royaume, avant d'oser pénétrer plus
avant. Votre serviteur apprit qu'il y avait un parc de quatre lieues de tour;
que l'homme du peuple qui y tuait un cerf était puni de mort, comme s'il
avait commis le meurtre d'un homme ; alors ce parc est une véritable
fosse de mort de quatre lieues de circonférence ouverte au sein de votre
royaume. Le peuple, qui trouve ce parc trop grand, n'a-t-il pas raison ?
Le roi parla d'autre chose . (3)
"
Le célèbre empereur des Thsin, Chi-Hoanq-Ti, qui, deux cent cinquante
ans avant notre ère, fit brûler tous les livres, après avoir
détruit tous les royaumes féodaux qui s'étaient formés
en Chine sous les précédentes dynasties, se fit faire des jardins
de plaisance de trois cents li (ou trente lieues) de circonférence, qu'il
peupla de quadrupède, de poisons, d'oiseaux, d'arbres, de plantes et
de fleurs de tous les pays. Les historiens chinois disent qu'il y réunit
plus de trois mille espèces d'arbres. Il y fit construire en outre autant
de palais qu'il avait détruit de principautés; et ces palais étaient
bâtis sur le modèle le plus beau qu'avait, offert chacune de ces
mêmes principautés.
L'empereur Wou-Ti des Han (140 av. notre ère) qui avait porté
ses armes jusqu'aux bords de la mer Caspienne et aux frontières de l'Inde,
se fit construire un parc qui avait plus de cinquante lieues de tour, parsemé
de palais, de kiosques, de grottes, de décorations de toutes sortes.
Trente mille esclaves y étaient continuellement occupés; toutes
les provinces de l'empire devaient y envoyer chaque année ce qu'elles
avaient de plus rare, en plantes, en fleurs, en arbrisseaux et en arbres de
toutes sortes
Un autre empereur de la même dynastie ne partageait pas de tels goûts
de magnificence et négligeait ses jardins de plaisance. Un de ses ministres
lui ayant fait des observations à ce sujet, l'empereur répondit
: " Je veux l'aire un jardin de toute la Chine; si mon prédécesseur
avait employé en défrichements les sommes immenses qu'il a dépensées
à agrandir et embellir ses parcs, bien des milliers d'hommes, qui manquent
de riz, en auraient abondamment.
1-Après avoir étudié la ville de Pékin
avec la légation française que nous suivrons bientôt dans
les déserts de la Mongolie, il ne déplaira pas sans doute aux
lecteurs du Tour du monde de faire un pèlerinage au Versailles de la
Chine, et de retrouver cette résidence impériale telle qu'elle
était avant l'exécution militaire du 18 octobre 1860 qui la livra
aux flammes. Le nom de l'auteur de cet article doit être pour eux comme
pour nous une garantie d'exactitude, d'érudition et de fidélité scientifique. F. de L.
2-Cet album, acheté quatre mille francs en vente publique
par la Bibliothèque impériale, est l'oeuvre de deux artistes chinois
nommés Tang-taï et Tchin-youen, qui l'exécutèrent
pour l'empereur Khien-loung en 1744; la description en langue chinoise qui accompagne
les dessins, a été rédigée par Wang Yeou-tun, alors
ministre des travaux publics.
3-Meng-Tseu, traduit par l'auteur de cet article et publié
dans les Livres sacrés de l'Orient, p. 225, § 2