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LE TOUR DU MONDE - Volume NS17 - 1911 - Pages 61-108, 253-300

MES TROIS ANS D'ANNAM
Burgos & Asturies Saragosse

PAR GABRIELLE M. VASSAL

Traduit et adaptE par le Dr. J.-J. Vassal.

Chapitre I

Arrivée à Nhatrang. - La réception que nous font les indigènes. - Notre installation. - La lutte contre les animaux parasites. - Nos domestiques, les ennuis qu'ils me causent. - Notre vie journalière. - L'heure délicieuse du bain. - L'Institut Pasteur de Nhatrang. - Le Dr. Yersin et le sérum de la peste. - Les malades annamites.

À Saïgon où nous avait conduits le grand paquebot Salazie des Messageries Maritimes, nous prîmes un petit vapeur annexe pour gagner l'Annam. Mon mari, médecin de l'armée coloniale française, allait servir au poste de Nhatrang et à l'Institut Pasteur qui y est installé. Je l'accompagnais. Ce long voyage n'avait nullement surpris ma famille que je laissais à Londres. Mes amies de France n'envisageaient pas avec la même sérénité mon désir de suivre mon mari en Indo-Chine : elles oubliaient d'abord que j'étais toute jeune mariée et ensuite qu'étant Anglaise, j'étais habituée depuis mon enfance à voir mes compatriotes des deux sexes s'en aller au loin pour de très longues absences...

Vingt-quatre heures après notre départ de Saïgon, nous nous rapprochions de la côte de l'Annam. Il était cinq heures du matin quand je me levai et regardai autour de moi. Quel superbe tableau ! Jamais plus je n'ai oublié l'enchantement de ce réveil. C'était donc dans une telle contrée que nous allions vivre ! Nous avions laissé les plaines basses de Saïgon; de hautes collines et des montagnes s'élevaient de tous côtés, pour la plupart couvertes de forêts aux verdures sombres; des histoires de tigres et de jungles mystérieuses vinrent à mon esprit. Il n'y avait pas trace de mainmise de l'homme; les montagnes s'enfonçaient dans l'intérieur du pays, une chaîne derrière l'autre, aussi loin que le regard pouvait atteindre. Le soleil étant encore à l'horizon, de grandes ombres s'allongeaient sur les versants des montagnes tandis que les parties éclairées s'enlevaient avec une précision de détails et des couleurs extraordinaires. Que d'excursions on pourrait faire dans ces bois silencieux, que d'impressions nouvelles à recueillir ! Dans la brousse tropicale, je me voyais déjà, m'abandonnant à mes illusions et à mon inexpérience, sur des sentiers bordés de magnifiques fleurs et de gazons comme on en trouve en Europe.

Les eaux de la baie où nous nous engagions maintenant avaient des teintes bleues de Méditerranée. À notre droite s'étendait la grande île montagneuse, l'île Trê qui ferme en partie la baie à l'Est, puis d'autres îles de moindre importance, dont les verdures se dessinaient nettement sur la ligne d'horizon.

Tandis que je m'oubliais dans la contemplation de cette scène, un bruit retentissant de chaînes et celui d'un plongeon m'annoncèrent que nous venions de jeter l'ancre. Mon mari montait sur le pont, charmé aussi, mais n'ayant pas eu le temps, à cause des paquets et des préparatifs, d'admirer à loisir. Je lui cédai ma place et descendis dans la cabine pour boucler les dernières valises et mettre mon casque.

Enfin tous nos bagages furent rassemblés sur le pont et prêts à être débarqués. Une embarcation s'était détachée de la petite plage jaune où l'on percevait avec les jumelles, une série de cases basses et sombres comme des fourmilières. Il n'y avait pas autour de nous d'indigènes dans des sampans pour vendre au bateau des fruits, des oeufs et du poisson, ainsi que cela se voit à toutes les arrivées dans les ports; point de bateliers pour escalader les échelles de coupée et offrir de nous transporter à terre : c'était le calme de la pleine mer. Cette fois d'ailleurs, nous étions les seuls passagers à débarquer. Quand l'embarcation accosta, M. Schein, vétérinaire de l'Institut Pasteur, se présenta bientôt à nous; nous le suivîmes dans son embarcation et tandis que nos bagages, placés sur une jonque, se rendaient directement à Nhatrang, nous cinglions vers Cuao Bê, à trois ou quatre kilomètres de notre mouillage.

Cuao Bê ne possédait même pas le débarcadère primitif des plus pauvres villages de la côte. Nous fûmes obligés de nous laisser porter par des indigènes pour gagner la rive. Je fus enlevée par un petit homme deux fois moins grand que moi, qui s'en tira cependant à souhait. On s'enfonçait davantage à chaque pas dans le sable brûlant de la plage. Tout le village n'avait pas tardé à se mettre à nos trousses. Des cases étaient sortis les vieillards graves à la peau parcheminée, les femmes à la bouche pleine de bétel et toute une ribambelle d'enfants tout nus. Les garçons aussi bien que les filles de sept à huit ans portaient un bébé non dans leurs bras, mais sur la hanche à califourchon, et ces pauvres petits avaient à faire des contorsions terribles pour équilibrer leur charge aussi grosse qu'eux. Le village paraissait beaucoup moins prospère que la majorité de ceux qui entourent Saïgon; les maisons mal tenues, les ophtalmies et les boutons trahissaient chez la plupart des indigènes une condition assez misérable, mais leur bonne humeur ne s'en montrait pas affectée.

Le premier moment de défiance passé, les enfants s'approchèrent de nous. Je tendis mon sac à qui voudrait le porter : vingt paires de petites mains s'élevèrent en même temps. Aussitôt, ils s'emparèrent de tous nos bagages, et l'ombrelle qui allait m'être si utile me fut enlevée des mains. Ils paraissaient ravis de s'employer ainsi; même ceux qui étaient presque aveugles écarquillaient leurs pauvres yeux et dansaient avec autant de conviction que les autres. C'était navrant de voir ces malheureux que l'ignorance et la pauvreté allaient bientôt priver de la vue.

Deux voitures dites « américaines » ou cradle cars, nous attendaient au bout de la route. C'est un type de véhicule très pratique pour les routes d'Annam, qui ne valent souvent pas mieux que des sentiers défoncés. La caisse est suspendue sur des ressorts à boudins : au lieu d'être cahoté et projeté en l'air à chaque pierre ou à chaque trou, vous êtes simplement balancé. Son faible poids permet aux petits chevaux du pays de la tirer sans trop de peine même dans la boue et le sable; elle glisse sur un pont où d'autres s'effondreraient. On ne se sent point d'abord très à l'aise dans la petite caisse étroite qui remue toujours; et il est plutôt difficile d'y monter ou d'en descendre, d'autant plus que nos poneys ne se conduisirent pas le mieux du monde. Avant d'arriver à Nhatrang je connaissais déjà beaucoup de leurs tours malicieux.

Nhatrang (de annamite Maison Blanche) est un village de pêcheurs comprenant 3000 âmes environ. C'est la capitale européenne de la province de Khanh-Hoa, bien que la population blanche ne dépasse guère vingt ou trente personnes : le Résident, les fonctionnaires de la province, l'Institut Pasteur, quelques colons, c'est à peu près tout. Tous les quinze jours, les bateaux annexes qui vont de Saigon à Haiphong débarquent des Européens qui rejoignent leur poste, des fonctionnaires de la Douane ou des Travaux publics. il n'est pas facile à un voyageur de trouver un logement à Nhatrang; il existe bien un hôtel-restaurant tenu par un Chinois, mais qui n'a d'alléchant que son enseigne.

Cependant nous n'avions pas à nous en préoccuper, puisque nous étions logés pas l'Administration. J'étais d'ailleurs très impatiente de voir la petite maison qui allait devenir notre résidence pour plusieurs années.

Nous avions reconnu de loin les bâtiments de l'Institut, qui, avec l'Hôtel des postes et la demeure du Dr. Yersin, sont les seuls qui soient à étage. À quelques minutes de l'Institut, nous découvrons notre futur logis. Il est petit, mais splendidement situé au bord de la mer. Comme c'est en vain que nous essayons de faire franchir la porte du jardin à notre poney, nous mettons pied à terre et entrons chez nous. La maison est en briques enduites d'un crépi blanchâtre. Le toit est couvert de tuiles brunes. Notre maison est divisée en trois pièces qui communiquent; chacune d'elles ouvre sur les vérandas par des portes-fenêtres; les murailles blanchies à la chaux et les parquets de ciment blanc donnent à notre logis une apparence claire, propre, mais assez monotone. Seules, les boiseries en vert clair mettent un peu de variété dans la tonalité générale... Tout cela constitue un type de maison coloniale assez commun en lndo-Chine. La cuisine, les écuries et les chambres des domestiques sont réunies dans une construction annexe, sur le côte et à quelques mètres du bâtiment principal. Pour bien des raisons c'est une bonne disposition, car, avec les portes ouvertes, les bruits des serviteurs, la chaleur et la fumée de la cuisine seraient insupportables.

Pendant les premières semaines, les ennuis causés par les cancrelats, les fourmis, les mouches, les moustiques et autres insectes nuisibles, et l'influence déprimante du climat chaud et humide, nous incommodèrent tellement que nous ne pouvions nous préoccuper d'autre chose, pas même des erreurs de service de nos domestiques. Nous étions installés depuis deux jours seulement que les fourmis avaient envahi le sucre, les gâteaux et presque toutes nos provisions. Et bientôt après, je trouvais des papillons et des cancrelats dans les armoires, sur nos vêtements et un scorpion dans la chambre à coucher sans compter les mouches et les moustiques ! Je dus placer les pieds des étagères à provisions et des dressoirs dans des boites de vinaigre pour en défendre l'approche aux fourmis, mais cela n'empêchait pas des centaines de ces insectes de se précipiter sur un morceau de sucre tombé sur le parquet. Je passai beaucoup de temps à suivre des traces de fourmis d'une pièce à l'autre afin de trouver l'objet qui les attirait; à défaut de sucrerie c'était le cadavre d'une coccinelle sous l'armoire ou d'une mouche dans quelque fente de la muraille; il devenait évident que les murs blanchis à la chaux avaient l'avantage de faciliter cette chasse.

En outre, des lianes et des buissons menaçaient d'envahir les appartements et cachaient peut-être des serpents; nous dûmes couper, arracher, déraciner ces fouillis. Les étoffes, draps, etc., furent placés dans des caisses de fer-blanc uni, fermant hermétiquement, quitte à les sortir tous les quinze jours pour les secouer et les brosser. Les cancrelats adorant les belles reliures, où ils tracent des arabesques indélébiles, il fallut recouvrir, doubler de papier de journal tous les volumes que nous pûmes leur arracher. Nous réalisâmes un grand progrès en protégeant notre chambre et notre cabinet de toilette avec de la toile métallique afin de pouvoir nous habiller et nous déshabiller sans devenir la proie des moustiques et pour dormir la nuit ou faire la sieste sans avoir recours à des moustiquaires, qui arrêtent l'air.

De leur côté, nos domestiques nous causèrent mille ennuis. Nous avions été salués par cinq indigènes à notre arrivée dans la maison. Tous à la fois s'étaient agenouillés, avaient placé la paume de leurs mains sur le plancher, avaient mis leur front dans la poussière, s'étaient relevés et avaient répété les mêmes gestes plusieurs fois. J'étais fort étonnée : mon mari me dit que c'était l'habitude courante de saluer ainsi les mandarins de haut rang et quelques Européens. C'étaient des cuisiniers, des servantes, des jardiniers qui avaient appris notre arrivée et nous offraient leurs services. D'abord je les avais pris pour de jeunes garçons, sinon pour des femmes, et je n'avais pas pu me figurer que c'étaient des Annamites adultes mariés et pères de famille. Ils portaient le veston blanc et le pantalon blanc, très large, qui distinguent tous les serviteurs des Européens; leur regard placide et leur air soumis me donnaient à espérer que je pourrais en avoir facilement raison; je devais bientôt perdre mes illusions !

L'anse des pêcheurs à Nhatrang.

Nous arrêtâmes notre choix sur trois d'entre eux : un cuisinier, un boy et un jardinier. Avec un soldat indigène qui servait d'ordonnance à mon mari nous trouvâmes que c'était suffisant. Quand ils sont trop, c'est un sous-boy qui fait l'office du boy pendant que celui-ci joue ou dort, et le dîner est préparé par le marmiton ou le petit tireur de pankah. Assez peu experte en ménage, je débutai cependant avec beaucoup d'assurance, et d'un coeur léger, dans mes nouvelles fonctions de maîtresse de maison sous les tropiques.

Que de déceptions m'attendaient ! Je découvris, dès la fin du premier mois, que toutes les serviettes et tout le linge que j'avais tirés de mes plus beaux stocks n'existaient plus ou étaient en morceaux. Le torchon spécial de la verrerie avait servi à nettoyer les souliers, un autre figurait comme turban sur la tête du boy - ce qui n'empêchait pas ce dernier d'en essuyer encore les assiettes ! - beaucoup étaient perdus ou vendus ! Chaque boy reçut dorénavant deux torchons à la fois; il devait les laver tous les soirs et me les montrer propres chaque matin. Dans notre puits découvert, des tas d'objets tombaient. Comme c'était de là, que nous tirions notre eau potable, il fallait veiller aussi à ce que les boys ne prissent pas fantaisie de laver sur la margelle. Nous le fîmes récurer, nettoyer à fond et désinfecter. Après quoi il fut muni d'une pompe et couvert. Si j'avais pu seulement me faire comprendre de mes domestiques !

Mais ils parlaient très peu le français et j'étais parfaitement incapable de donner au français que j'avais appris dans mes classes une tournure petit nègre propre à me faire mieux entendre. J'étais par moments désespérée. Heureusement, le côté comique de la situation finissait par me faire rire. C'était le meilleur parti; autrement j'aurais perdu la tête.

Mon cuisinier était le pire de tous ! Je m'aperçus que mes provisions apportées d'Europe disparaissaient rapidement. Je finis par découvrir que tandis que je faisais mes distributions dans l'office, ce rusé compère tirait le loquet de la fenêtre. Lorsque j'avais fermé la porte, il rentrait par la fenêtre pour faire main basse sur ce qui se trouvait là.

II allait au marché tous les jours. Au lieu de le rembourser article par article, je trouvai préférable de lui allouer une somme fixe de dix francs environ par semaine en exigeant trois plats au déjeuner et trois plats au dîner. Je me félicitais déjà de cette innovation qui me dispensait désormais de faire les menus, lorsque je découvris que ce serviteur malhonnête trouvait encore moyen de prélever sa part sur l'argent que je lui donnais. Et pourtant, les provisions étaient d'un bon marché ridicule à Nhatrang : les soles coûtaient vingt centimes dans leur saison; une douzaine d'œufs trente centimes, un régime de bananes dix, un poulet, soixante. Mais je ne tardai pas à découvrir mieux encore. Une de nos voisines vint un jour chez nous pour me confier ses peines : tous ses pigeons avaient disparu en son absence; sur vingt-deux, il en restait trois ! À mon grand effroi je me souvins que les pigeons figuraient avec insistance sur nos derniers menus, et, en comparant ce que mon cuisinier et le sien nous avaient servi la veille, nous arrivâmes à cette conclusion, que les mêmes repas avaient été préparés pour les deux maisons. Tandis qu'un cuisinier se reposait, l'autre travaillait pour deux !

Je m'évertuai en vain à styler mes domestiques ou tout au moins à modifier certaines de leurs plus déplorables habitudes. C'était trop souvent peine perdue. Ils ne purent jamais consentir par exemple à laver les verres sur une table plutôt que dessous, et à polir l'argenterie ou à faire de la couture autrement qu'accroupis sur le parquet. Une jolie table que je leur avais préparée pour toutes ces opérations ne leur parut convenable que pour s'y étendre et dormir à l'occasion. Leur façon de repasser le linge peut à peine se décrire : ils remplissaient leur bouche d'eau et, avant d'empeser, humectaient en vaporisant bruyamment, avec la bouche; tremper leurs doigts dans un verre d'eau pour asperger le linge leur parut toujours un acte trop compliqué. Les Annamites simplifient bien des petites opérations et se passent le plus possible d'instruments. À quoi bon un tire-bouchon quand on a des dents solides, et une pelle à charbon quand les doigts sont agiles ? Une telle ingéniosité peut être appréciable dans un poste éloigné dépourvu de charpentier, de ferblantier, mais elle est souvent poussée trop loin. Je surpris un jour mon cuisinier roulant des croquettes de pommes de terre sur sa poitrine. Il continua son manége devant moi, le trouvant probablement très naturel; mais les croquettes ne connurent plus désormais les honneurs du menu. Je me suis laissé raconter plus tard une anecdote analogue : un cordon-bleu réussissait admirablement les ornementations sucrées des gâteaux, sortes de filigranes avec lesquels on figure des oiseaux et des papillons. La maîtresse de maison le complimenta et lui demanda comment il s'y prenait. Avec un sourire de satisfaction, il montra sa bouche, et, avançant la tête, il produisit un bruit significatif entre ses dents.

Il est peu de cuisiniers qui ne se livrent à des fugues de deux et trois jours. Le mien ne faisait point exception; quand cela se produisait au milieu d'un repas où j'avais des invités, c'était fort ennuyeux !

Je dois confesser cependant que tous ces troubles domestiques ne durèrent que les six premiers mois de notre installation. Je finis par recruter un personnel de choix qui me donna toute satisfaction et que nous gardâmes jusqu'à notre départ; c'étaient le cuisinier A-Koi, un Céleste tranquille et habile, Y, un boy actif et très consciencieux, le fidèle et brave Sau, le modèle des jardiniers Hai.

À Nhatrang, les jours succédaient aux jours sans grand changement. Nous avions l'habitude de nous lever à six heures et de nous baigner dans la mer avant que le soleil fût trop chaud; c'était un des meilleurs moments de la journée que ce bain dans une eau attiédie et dans une atmosphère encore fraîche. Cela ne rappelait que de très loin la plage mondaine, grouillante de baigneurs en Europe. Il n'y avait pas ici à attendre des heures pour obtenir une cabine ni à s'enfermer dans une petite boîte chaude et à grelotter dix minutes dans une eau glacée. Sans doute les requins pullulent sur cette côte ! Juste de quoi éloigner les peureux.

Après le premier déjeuner, j'accompagnais mon mari, s'il avait à se rendre dans les environs pour voir ses malades. Il allait à l'hôpital, puis au laboratoire à huit heures. Je restais seule jusqu'à midi. Que de loisirs pour jardiner, coudre, lire. Mou mari rentrait chez nous entre cinq et six; nous allions alors jouer au tennis ou faire une promenade à cheval, en voiture, ou en bateau. Les genres de sport ne manquaient pas, heureusement; mais il fallait savoir les varier. Nous avions aussi des passe-temps, tels que la photographie, les collections d'insectes, d'oiseaux, de plantes et de mammifères. Pour la photographie qui nous amusait beaucoup, que de patience était nécessaire ! Dans la chambre noire, terriblement chaude, les moustiques nous dévoraient; puis c'était la conduite d'eau qui était bouchée, la glace qui fondait trop vite, - la pire de toutes les calamités, - la gélatine qui se décollait. Et encore nous abordâmes les plaques colorées, les « autochromes-Lumière » !

Malgré bien des difficultés au cours de nos chasses et de nos excursions, nous avons réussi à faire une ample moisson zoologique. Lorsque nous essayâmes d'envoyer des indigènes à la chasse, il nous arriva des aventures fâcheuses : l'un s'échappa avec le fusil, l'autre tua le cochon de son voisin, etc., etc. Un jour, mon mari avait réussi à rapporter un faisan qu'il recherchait depuis fort longtemps et qui était probablement d'une espèce inconnue; pendant qu'il prenait son bain et changeait de vêtements, il laissa un moment le précieux volatile pour le réclamer bientôt. Le cuisinier l'apporta... plumé !

Le nom de Pasteur est associé dans l'esprit de beaucoup de personnes à celui de la rage et le nom d'un Institut Pasteur au traitement de cette maladie. Il est vrai que la guérison de la rage est une des plus glorieuses découvertes du grand savant; grâce à lui, en effet, des milliers d'êtres humains ont échappé à la plus horrible des morts. Mais il ne faut pas oublier que par ses études sur les vins, ses travaux sur la maladie des vers à soie, sa découverte de l'atténuation des virus et ses vaccinations anticharbonneuses, il a été le créateur de méthodes nouvelles et l'inspirateur de recherches dont les merveilleux résultats ont transformé nombre de sciences dans le domaine de la biologie et surtout la médecine.

Aux noms illustres des disciples de Pasteur, tels que Roux, Metchnikoff, Koch, Lister, Laveran Ross, Calmette, etc., on peut ajouter celui de Yersin, qui fut un des premiers élèves du Maître. Après avoir passé plusieurs années dans les laboratoires de l'Institut Pasteur de Paris, il partit pour l'Extrême-Orient. Tandis qu'il était au Tonkin, une épidémie de peste éclata à Hong-Kong et à Canton (1894). Il y fut envoyé par le Gouvernement français alors que le fléau avait déjà frappé des milliers de Chinois.

Le Dr. Yersin établit un petit laboratoire de fortune dans une salle abandonnée d'un hôpital et se mit tout de suite à l'oeuvre. Ce qui le frappa tout d'abord en visitant les logements misérables des indigènes, ce fut le grand nombre de rats crevés. On lui dit que cette mortalité affectant les rongeurs était connue depuis longtemps et précédait toujours la peste humaine. Yersin examina donc au microscope le sang des rats et vit que ces animaux mouraient de la même maladie que les indigènes. Dans les bubons, il discerna un bacille qu'il réussit à cultiver. Des rats et souris sains furent inoculés avec une parcelle de culture et montrèrent rapidement les symptômes de la peste; le microbe de la peste était trouvé. Yersin rechercha quel pouvait être l'intermédiaire infectieux entre le rat et l'homme et indiqua plus tard que ce devaient être les puces, si abondantes dans les climats chauds.

Cependant le petit laboratoire du début ne pouvait suffire. Il fallait des crédits pour fonder en Indo-Chine un nouvel Institut où l'on ferait des études sur la peste et où se préparerait le sérum antipesteux. L'Institut de Saigon créé par Calmette et déjà célèbre ne paraissait pas susceptible de recevoir les installations pour les grands animaux fournisseurs de sérum. Quand Yersin eut obtenu les crédits demandés, on fut donc obligé de chercher un endroit favorable pour y créer une station d'expériences. Yersin connaissait très bien l'lndo-Chine, ayant été un des premiers explorateurs de l'Annam. Il avait déjà découvert le plateau du Lang Bian qui aurait parfaitement convenu s'il n'avait été aussi éloigné de tout centre et en dehors de toute communication. C'est pourquoi il dut s'installer près de la côte et son choit se porta sur Nhatrang; ce petit village de pêcheurs dans une baie renommée pour sa beauté, remplissait toutes les conditions désirables; c'était une localité salubre, abondamment fournie de chevaux et de boeufs, avec des pâturages à proximité et desservie par les courriers bimensuels entre Saigon et Hanoi.

Quand nous arrivâmes à Nhatrang, en 1904, le bâtiment principal de l'Institut allait être terminé. Le premier étage était affecté à la bibliothèque, au laboratoire du Dr. Yersin, à ceux de mon mari et du vétérinaire; le rez-de-chaussée comprenait les salles de manipulations et de saignée des animaux avec la chambre des autoclaves et des fours à flamber. On trouvait à côté les différentes installations pour la machine à glace, la photographie, la conservation des sérums; puis les cages pour les singes, les cobayes et les rats; enfin, les écuries des grands animaux. Tout à fait à part étaient les chevaux et les vaches qui servaient au personnel de l'Institut et qui n'étaient pas en traitement. La préparation des sérums destinés à combattre la peste humaine et la peste bovine demande un nombre d'animaux plus considérable qu'on n'aurait pu raisonnablement en nourrir à Nhatrang, où le sol est sablonneux et la végétation pauvre. Il fallait aller chercher au loin l'herbe qui constitue leur principale nourriture. C'est pourquoi les réserves des troupeaux se trouvent à l'île Trê et à Suoi-Giao.

Suoi-Giao ou « Concession Yersin » comme l'appellent les cartes géographiques, est une vaste propriété, à dix-huit kilomètres environ de Nhatrang, et qui a été offerte par la colonie au Dr. Yersin.

On y cultivait d'abord le tabac, le café, la coca, d'où l'on tire la cocaïne; mais les plantations de caoutchouc hœvea bresiliensis y priment tout aujourd'hui. Elles sont déjà en plein rapport. On a récolté ces dernières années plus d'une tonne du précieux caoutchouc. Deux ménages européens vivent sur la plantation : M. Pernin est chargé surtout de l'élevage et des petites cultures, M. Vernet des caoutchoucs. De vastes laboratoires sont aménagés pour toutes les études se rapportant au caoutchouc et à sa préparation industrielle. Le Dr. Yersin a ainsi montré quel parti on peut tirer du sol de l'Annam pour de nouvelles cultures qui enrichiront la colonie.

Contrairement à Nhatrang, Suoi-Giao est très malsain; sa réputation à cet égard est si bien-établie parmi les Annamites que le recrutement des coolies y est rendu difficile. Les blancs y étaient aussi malades que les indigènes jusqu'à ces dernières années, avant que les ouvertures des maisons ne fussent protégées par des toiles métalliques. Tandis que les Européens et leurs familles n'ont plus de fièvre, les Annamites, qui n'usent d'aucune protection contre les moustiques, meurent toujours en grand nombre. Il est en effet établi aujourd'hui que la fièvre est donnée par les moustiques. On en distingue différentes espèces qui sont plus ou moins dangereuses; mais les pires, les anophelines pullulent à Suoi-Giao. Les moustiques ont absolument besoin d'eau pour y déposer leurs oeufs et les faire se développer. Comme ils ne s'éloignent pas beaucoup de leur habitat, il n'y aura pas de moustiques dans un pays dépourvu d'eau; mais il est souvent très difficile de débarrasser une contrée marécageuse ou sujette à des inondations de toute eau stagnante.

À Nhatrang, tout contribuait à écarter les moustiques: sol sablonneux, végétation clairsemée, absence de mares et même de rivière dans le voisinage, éloignement des centres indigènes. Il suffisait d'y couvrir les puits et de répandre du pétrole sur les nappes d'eau stagnante. À Suoi-Giao, ces précautions ne suffiraient pas : il y existe non seulement des rizières et des canaux, mais des marais qu'on ne peut ni pétroler, ni drainer. Il a fallu trouver autre chose. Comme le moustique dangereux, l'anophèle, ne pique guère que le soir et dans la nuit; c'est donc à ce moment qu'il faut se soustraire à son atteinte. Malheureusement on ne peut demander au colonial le plus soucieux de l'hygiène de dîner à cinq heures pour s'enfermer dans sa moustiquaire avant la tombée de la nuit. La seule détermination raisonnable à prendre c'est de protéger toute la maison avec de la toile métallique. C'est un système qui, sans arrêter la brise, met à l'abri de toutes les mouches et moustiques. On devrait bien le voir se généraliser : on éviterait ainsi non seulement des piqûres fort désagréables, mais encore la plus terrible des maladies tropicales, la fièvre.

Les boeufs sont envoyés à Nhatrang suivant les besoins du laboratoire. Ces fournisseurs de sérum ne peuvent pas être saignés trop souvent; quand ils ont rempli leur office, on les renvoie à Suoi-Giao pour se refaire. Les vaches laitières destinées à l'usage du personnel de l'Institut doivent être changées fréquemment, car ces bêtes ne donnent que très peu de lait dès que leurs veaux ont atteint trois mois; leur rendement maximum n'est pas d'un litre par jour. Encore, la traite est-elle singulièrement malaisée - les Annamites ne boivent pas de lait eux-mêmes et n'en donnent pas à leurs enfants; il faut donc leur enseigner comment s'y prendre pour traire et surveiller toutes leurs opérations. Ils ne voient pas la nécessité d'user de récipients propres ou de se laver les mains; la plupart de leurs vaches sont si difficiles à approcher qu'il faut parfois leur attacher les quatre membres. Les troupeaux de l'île Trê abandonnés à eux-mêmes retournent presque à l'état sauvage; et, quand il fallait les faire revenir à Nhatrang, l'embarquement était singulièrement délicat. Pour le débarquement, on usait d'un stratagème bien annamite : les bêtes étaient jetées à l'eau un kilomètre environ avant d'arriver, de sorte qu'elles étaient suffisamment domptées par la fatigue quand elles abordaient.

Mon mari était le premier médecin titulaire du poste de Nhatrang. Les Européens virent sans doute arriver un docteur avec plaisir, mais les Annamites, dont les maladies sont d'un plus grand intérêt scientifique, hésitèrent avant de se confier à lui. Tout d'abord, il n'eut à traiter que des cas désespérés, des moribonds que les médecins annamites ou chinois avaient abandonnés. Mais un revirement ne tarda pas à se produire. Un jour, des pêcheurs de Cuao Bê portèrent à l'infirmerie un de leurs camarades couvert de sang et grièvement blessé; il avait été à la pêche la nuit, comme d'habitude, et vers le matin il avait sauté dans l'eau pour lever son filet; s'aidant d'un gros bambou, il nageait rapidement et ramenait avec ses camarades le filet vers le bord; tout à coup, les pêcheurs virent avec terreur un énorme requin qui s'avançait à la poursuite des poissons, et qui vint se heurter avec eux au filet; surpris, le squale tourna à angle droit, passa près de deux hommes sans les toucher, mais s'élançant sur le troisième, il le saisit par la jambe; le pauvre diable se débattit désespérément, tandis que les marins restés sur le bateau suivaient la scène et poussaient des cris épouvantables; le monstre lâcha sa proie et disparut; mais déjà, la terrible mâchoire avait fait son couvre.

Quand le blessé fut hissé à bord, le sang coulait en abondance d'énormes blessures; les Annamites, avec tout ce qui leur tomba sous la main, firent une compression qui, par bonheur, tint bon jusqu'au bout. En toute hâte, le blessé fut porté au village, où la principale autorité médicale indigène l'examina, puis déclara qu'il n'y avait pas le moindre espoir de le sauver; le médecin annamite avait vu un bon nombre de cas analogues et, sans exception, les malheureux qui échappaient à l'horrible perte de sang ne tardaient pas, affirma-t-il, à succomber d'une autre façon, car il attribuait aux blessures du requin comme à celles du tigre un maléfice surnaturel. On mit néanmoins le malheureux sur un palanquin pour l'apporter à l'infirmerie, où mon mari l'examina. Le fémur était mis à nu sur une grande étendue, les muscles pendaient arrachés, le mollet était détaché, le sang ruisselait de partout; il fallait se hâter. Mon mari plaça la bande de caoutchouc et se prépara à amputer la cuisse. Les Annamites n'avaient jamais entendu parler d'une chose semblable; ils étaient consternés. Une vieille femme se jeta à ses pieds. « Sauvez mon fils, criait-elle, mais je ne veux pas que vous lui coupiez la jambe ! »

Elle n'écoutait pas les paroles rassurantes du docteur, pleurait et poussait des gémissements, ce qui peut passer ici pour un phénomène tout à fait extraordinaire, car les Annamites, même en face de la mort, ne perdent jamais leur impassibilité. Mais comme ce n'était pas le moment de s'attendrir, mon mari fit enlever la pauvre vieille et demanda au malade lui-même l'autorisation de l'opérer.

Pendant ce temps, les infirmiers, - des novices à peine dégrossis, - multipliaient les bévues. L'un enfonçait la compresse de chloroforme jusque dans la bouche du malheureux et l'étouffait à moitié; l'autre touchait avec ses mains le coton stérilisé : on dut le faire sortir. Néanmoins, l'opération fut menée à bien. J'arrivai à l'infirmerie pour le dénouement; j'avais attendu mon mari à déjeuner plus de deux heures ! J'étais venue moi-même le chercher. Par la porte ouverte, je vis un petit groupe autour de la table d'opération où gisait un corps nu et ensanglanté; c'était la première fois que cela m'arrivait et je frissonnai du peu que je vis. L'air assuré et tranquille de mon mari me surprit étranglement, car j'étais trop émue pour bien comprendre la satisfaction que l'on doit éprouver en sauvant une existence humaine. Peu après le malade fut porté dans son lit et j'allai le voir; c'était un jeune homme de vingt ans peut-être ! Le lit n'avait ni coussin ni matelas, c'était seulement une natte sur des planches; une natte pour un malheureux qu'on allait immobiliser pendant plusieurs jours ! Mais les lits annamites ne sont point autrement faits. Dès qu'il fut réveillé, nous quittâmes l'infirmerie. Le même soir, j'accompagnai mon mari dans sa dernière visite aux malades, après le dîner. Deux femmes se tenaient près de l'amputé : l'une était sa mère qui avait retrouvé tout sou calme, l'autre était sa femme. Malgré ses dénégations l'opéré était marié. Sa mère l'avait nié aussi pour éviter que la femme ne soit amenée à consentir à l'amputation.

Le malade se rétablit. Cette cure fut vite connue et l'on en parla dans toute la province. Non seulement les Annamites n'avaient jamais vu de guérison après des blessures de requin, mais ils ne croyaient pas une amputation possible. La réputation du docteur était faite : les malades allaient venir en grand nombre.

Les Annamites sont des malades déconcertants avec leurs mille superstitions et leur autour de l'indépendance. Des opérés s'en vont avant qu'on leur ait enlevé les fils de suture; d'autres disparaissent au moment le plus critique de leur affection. Un soir, nous discutions les moyens de procurer une jambe de bois à un amputé qui avait déjà reçu des béquilles dont il se servait à merveille; un appareil aurait été pour lui d'un prix inestimable, car il aurait pu gagner sa vie presque comme auparavant; le matin suivant, nous apprîmes qu'il était parti. Les béquilles avaient suffi à notre protégé pour disparaître. Nous n'aurions jamais cru tout de même qu'un homme avec une seule jambe aurait pu filer ainsi.

Pourtant, parmi les indigènes qui s'en allaient sans crier gare, quelques-uns revenaient apporter à mon mari des présents témoignant de leur gratitude: quelques bananes, des oeufs. Une fois, je vis à la porte de notre jardin un pauvre vieillard tout brisé par l'âge; ses haillons et ses cheveux en désordre révélaient son extrême pauvreté. J'allais lui donner quelque chose quand, avec un flot de paroles incompréhensibles, c'est lui qui me remit un cadeau : deux oeufs ! Mon mari ne se rappelait même pas l'avoir traité.

J'ai parlé des superstitions religieuses des indigènes; elles ménagent beaucoup de surprises au médecin.

Certain jour il arriva qu'un employé de l'infirmerie tomba malade. Comme c'était un excellent serviteur, mon mari se donna la peine de l'aller voir matin et soir pendant plusieurs semaines; la fièvre à la fin céda et la convalescence commença sans trop de complications. Cependant, un soir que j'accompagnais mon mari chez le malade, nous trouvâmes la case pleine de monde; la chambre était d'ailleurs dans une obscurité presque complète; seuls, des cierges éclairaient faiblement une extrémité où l'on distinguait un autel et l'image de Bouddha. Nous nous dirigeâmes vers le lit où était couché d'habitude notre patient. Pour la première fois il s'était levé et manifestait une grande agitation : ses yeux étaient brillants, ses joues très rouges. Il nous expliqua qu'une grande cérémonie religieuse allait avoir lieu en l'honneur de sa guérison et que le bonze qui officiait était un des plus célèbres du pays. Nos yeux s'habituant à la demi obscurité, nous distinguions maintenant très bien l'autel; il était changé, outre les vases rituels, de jarres d'alcool, de corbeilles de fruits et de fleurs, de poulets rôtis, de canards laqués et d'un petit cochon bien verni. Le bonze était un homme âgé aux cheveux gris coupés court; il portait une longue robe de soie verte. Tantôt il se livrait à des contorsions du corps accompagnées de gestes des mains, tantôt il se tenait en contemplation dans une immobilité de statue. Finalement, à un signe de sa main, on lui tendit un vase rempli d'eau; il le porta à ses lèvres, remplit sa bouche, puis, avec beaucoup de dignité, se tourna à droite, à gauche, et aspergea tout alentour, fruits, fleurs et rôtis.

Le mouvement qui su produisit dans la salle après cette aspersion sembla signifier que c'était la fin de la cérémonie. Au silence religieux de tout à l'heure succéda un grand vacarme. Le prêtre enlevait pendant ce temps ses ornements sacerdotaux et reprenait ses habits ordinaires. Se dirigeant vers la porte il dit quelque chose à voix basse aux indigènes près de lui; ceux-ci se précipitèrent vers l'autel et s'en allèrent en procession avec les fruits, les rôtis, le cochon et toutes les offrandes sacrées. L'autel était dévalisé. Le jeune convalescent se tourna alors vers nous et nous dit : « Fini, malade. Maintenant monsieur bonze guérir moi !...» puis, sur un ton plus bas: « Lui, manger tout ! »

Des incidents comme celui-ci ont un côté comique qui sauve la situation; mais parfois il en est d'autres qui sont légèrement décourageants ! Un malade qui s'échappe, c'est surtout ennuyeux; mais une température mal observée, des préparations microscopiques qu'un aide maladroit lave consciencieusement avant qu'on les ait regardées; un animal en expérience depuis plusieurs mois qui disparaît soudain parce que les indigènes l'ont enterré sous des tas de chaux avant l'autopsie tant attendue, voilà qui est plus grave de beaucoup ! Plus d'un Annamite peut devenir un garçon de laboratoire adroit et intelligent; mais il en est aussi qui, pour s'épargner de la peine, ont recours à des enfantillages incroyables qui compromettent les meilleures expériences. Quoi qu'il en soit, pour un chercheur convaincu, les difficultés n'existent que pour être surmontées. Sous les tropiques il faut peut-être, pour arriver à un résultat, plus de persévérance et de patience qu'en Europe. L'Institut Pasteur de Nhatrang n'en manque pas; il remplit bien son rôle. Comme les autres Instituts coloniaux, il travaille avec énergie à libérer l'homme des maladies qui retardent le progrès sous les tropiques : les résultats qui ont déjà été obtenus font bien présager de l'avenir.

Chapitre II

Description de Nhatrang. - Notre jardin. - Village annamite et village tonkinois. - Pagodes et tombeaux. - Promenades dans les environs. - Les troupeaux de buffles et leurs jeunes gardiens. - Spectacles du soir. - Aventures de chasse.

Nhatrang est situé à l'entrée d'une vallée relativement étroite qui est fort bien ventilée; la succession des brises de mer et des brises de terre s'opère presque toute l'année avec beaucoup de régularité. L'eau potable est excellente; elle provient de puits où elle a filtré à travers les sables; aussi Nhatrang est-il un endroit salubre. Les cas de malaria et de dysenterie y sont inconnus parmi les Européens. Ceux que l'on y rencontre parfois proviennent de l'intérieur de la province. D'ailleurs, cette salubrité naturelle est encore augmentée par des mesures d'hygiène mieux observées ici que dans le reste de l'Indo-Chine, comme par exemple la séparation des blancs et des jaunes. Les habitations des Européens sont construites le long du rivage de la mer, tandis que les indigènes se tiennent plus volontiers sur le fleuve et sur une bande de sable appelée « Pointe des Pêcheurs »; celle-ci forme une jetée naturelle qui convient en effet au mouillage des bateaux et au commerce du poisson et qui vient finir au point où l'embouchure du fleuve est le plus étroite. Il y a là un service de bac, où les indigènes, des femmes surtout allant au marché, passent et repassent continuellement, du lever au coucher du soleil; elles restent blotties dans le fond du bateau; on ne voit que le fouillis des chapeaux et des paniers; au débarquement, elles relèvent le bas de leur pantalon et pataugent consciencieusement dans l'eau après avoir dégagé non sans peine leur personne et leurs marchandises. Quand le bateau repart, d'autres passagères accourent et surchargent tellement le bateau qu'il menace de couler. Les faibles protestations du passeur sont immédiatement couvertes par une tempête de clameurs indignées. Que peut le pauvre homme contre tant de femmes dont la voix est perçante et le vocabulaire fourni ? Aussi la frêle embarcation chavire-t-elle parfois; mais tous les Annamites, y compris les femmes, nagent comme des anguilles, et ces bains intempestifs ne sont jamais des noyades. Malheur toutefois au passeur qui leur a fait perdre quelques oranges ou du riz ! Sur la plage grouillent des enfants : des douzaines de petites formes souples jouent au bord de l'eau ou font des cabrioles et des plongeons dans la mer.

C'est dans l'après-midi que le village montre le plus d'animation, à l'arrivée des bateaux de pêche. Le pêcheur met à la voile à l'heure où s'élève la brise de terre, c'est-à-dire le soir; il pêche toute la nuit au filet, à l'aide de torches, et regagne la rive à l'aube en profitant de la brise de mer. Ses pêches sont toujours fructueuses : les bateaux à peine amarrés sont assiégés par une foule empressée de femmes, qui marchent dans l'eau et remplissent de poisson des paniers et encore des paniers. Il n'est pas rare de trouver parmi le fretin ordinaire une magnifique pièce, telle qu'un requin; celui-ci est traîné sur le sable où une femme est solennellement désignée pour dépecer le monstre; maniant son long couteau avec dextérité, elle découpe la bête en tranches nettes et régulières; elle en a l'habitude ! La distribution est rapidement menée : le monstre disparaît morceaux par morceaux dans les corbeilles.

La plus grande partie du poisson est portée dans l'intérieur du pays, surtout à « La Citadelle », qui est la capitale annamite et la résidence des grands mandarins provinciaux. Les femmes comme les hommes font office de porteurs. On croise sur la route leurs longues files qui s'avancent à toute allure, celle à peu près d'un cheval au trot, sans s'arrêter, pendant une douzaine de kilomètres.

Quand nous arrivâmes à Nhatrang, l'enclos autour de la maison désigné sous le nom de « jardin » était aussi sablonneux et sec que la plage elle-même. Notre premier soin fut d'acheter de la bonne terre dans un village situé sur les rives du fleuve, et quand les sampans nous en eurent apporté une provision suffisante, nous arrêtâmes un plan digne d'un horticulteur : massifs variés et sentiers aux courbes gracieuses. Mais ce fut moins facile de passer à l'exécution. Le coolie que nous avions pris comme jardinier n'avait jamais travaillé auparavant dans un jardin d'Européen; ses connaissances en agriculture étaient limitées à la culture du riz; c'est sur le modèle d'une rizière qu'il fit nos massifs. Il bâtit avec de l'argile des bordures à pic qui possédaient le double avantage, en été, de retenir l'eau et, en hiver, de ne pas laisser les fortes pluies entraîner la terre, mais ce n'était pas extrêmement gracieux. Heureusement, nous découvrîmes bientôt une petite plante au feuillage rouge qui poussait bien : elle cacha très vite les vilaines bordures des massifs. Nous avions assez à faire de garder nos massifs à leur place sans chicaner le coolie sur ses méthodes de bordure. Dès que nous avions le dos tourné, il mettait les parterres où nous voulions les sentiers et les sentiers où étaient les parterres. Il ne comprenait pas un mot de français, de sorte que mes ordres donnes par signes et sans explications devaient lui paraître un peu fous. Il s'étonnait d'avoir à user de fumure pour les plantes : se sert-on d'engrais pour les rizières ? Il aurait de beaucoup préféré que les allées fussent rectilignes; pour lui, les courbes n'avaient aucune raison d'être et manquaient de beauté. D'ailleurs, il restait toujours calme et travaillait très consciencieusement.

En Europe, il y a peu de désagréments et beaucoup de plaisir à diriger les divers travaux d'un jardin; mais ici, avec un soleil aveuglant dans les yeux et une chaleur torride dans le dos, il n'en est point de même. Mais on en est dédommagé largement, car la verdure délicate et les riches couleurs des fleurs font d'un jardin une véritable oasis au milieu d'un désert; en Angleterre, avec les champs voisins et les haies, on ne sent pas un tel contraste.

Au moment où j'écris ces lignes, deux années se sont écoulées depuis notre arrivée à Nhatrang et j'ai sous les yeux, à la place de sable jaune, une merveilleuse floraison dont les teintes s'avivent sur la verdure des pelouses. Des instruments de jardinage nouveaux dans le pays ont fait leur apparition : rouleau, tondeuse et cisailles. Le jardinier a été abasourdi d'avoir à tondre de l'herbe; mais, quand cela fut devenu une pelouse il s'est pris à aimer son oeuvre. Peut-être le gazon a-t-il un aspect de jeune semis de rizière qui touche son coeur d'Annamite. Les flamboyants au fond du jardin sont en pleine floraison; leurs taches d'un rouge écarlate éblouissent les yeux. Près de la maison, par les portes grandes ouvertes, les caféiers envoient leur parfum. La fleur du caféier est du blanc le plus pur; elle est si régulière qu'elle semble artificielle; elle dure deux jours, mais elle revient deux fois par mois; l'arbuste se couvre alors tout d'un coup d'une véritable neige; on est très étonné au matin de le trouver chargé de fleurs alors que la veille on n'avait même pas aperçu les boutons; chaque fois c'est une charmante surprise d'être salué au réveil par ces effluves embaumés. La bas se trouvent les filaos, sortes de pins tropicaux dont on retrouve de nombreux spécimens le long des rues du village; leurs fines aiguilles sont très délicates et la brise fait en se jouant parmi elles un murmure que les poètes ont noté, mais elles ont l'inconvénient de tomber en masses et de former un tapis serré où il n'y a place pour aucune plante. Cependant, nous avions fini par acclimater des pervenches roses et blanches qu'on trouve en grand nombre sur le rivage. Plus loin, nous avions des grevilleas aux feuilles argentées rappelant certains peupliers d'Europe, quelques céaras qui sont des arbres à caoutchouc, et des lilas du Japon. Les fleurs de ces lilas sont blanches et violet clair; elles sont très parfumées; les grappes sont moins belles que celles d'Europe, mais le feuillage est d'un vert plus délicat et plus fourni. À l'ombre de ces arbres, nous avions planté des fougères arborescentes et des capillaires, tandis que de leurs branches pendaient des corbeilles d'orchidées.

Des cycas, en grand nombre, étaient disséminés un peu partout; les cycas, que l'on prend dans la brousse, où ils poussent librement, peuvent devenir très âgés et atteindre exceptionnellement le développement d'un cocotier. Les sujets moyens, ayant de deus à dix ans, ont trois ou quatre pieds de hauteur; le sommet de leur tige trapue porte un panache de fines palmes qui tombent périodiquement; de l'extrémité de la tige sortent de nouveaux rejetons qui s'entr'ouvrent et donnent naissance à des feuilles d'une rare délicatesse; leur développement est si rapide qu'on peut presque le suivre à vue d'oeil. Nous avions trouvé des cycas dans le jardin, mais ils paraissaient perdus; cependant, nous réussîmes à en sauver plusieurs en leur donnant beaucoup d'eau et de la fumure.

On nous avait aussi laissé des agaves qui devenaient trop envahissants; nous résolûmes de les détruire. Il ne fallait pas songer à transplanter ces masses dont l'approche est si bien défendue par leurs feuilles, aussi menaçantes que des épées. On nous dit qu'ils fleuriraient bientôt et que cela valait la peine de les épargner jusque-là. En effet, quelques mois plus tard, une tige surgit au milieu de la plante; elle finit par atteindre 5 mètres de haut et 30 centimètres de diamètre à la base; et un bouquet de fleurs blanchâtres se balança au sommet, bouquet à la vérité assez décevant ! Mais sa destinée étant accomplie, il se prépara à mourir. Ce fut trop lent à notre gré; nous perdîmes patience. Un beau jour, cinq indigènes et un boeuf s'attelèrent ensemble pour déraciner et enlever nos malheureux agaves, dont on n'entendit plus parler. Quelques rejetons de taille moyenne furent placés dans un coin écarté du jardin, et nous trouvions au bleu ardoisé de leurs teintes un réel attrait.

Les couleurs vives du jardin venaient des arbustes, tels que les hibiscus aux larges corolles écarlates, les grenadiers aux cocardes rouge sang et les acacias amis des pagodes, dont les grappes sont jaune d'or ou rouge brunâtre; enfin les bougainvillias. Ceux-ci, quand on les arrose, restent en fleurs toute l'année. Avec l'abondante floraison de leurs clochettes de pourpre rosé, c'est la plus belle liane des tropiques. Les pâles spécimens que l'on voit dans les serres en Europe ne donnent qu'une idée bien imparfaite de leurs frères coloniaux. Deux pieds, s'élevaient de chaque côté de la porte d'entrée et allaient se rejoindre pour former un arc magnifique tandis que de la véranda, leurs grosses taches pourpres se détachaient à ravir sur le bleu de la mer. J'aimais d'autant plus ces arbustes que je les avais plantés moi-même. Ils venaient de jardins d'Annamites.

J'avais une douzaine de rosiers qui, en toutes saisons, me fournissaient chaque jour des fleurs pour la maison. Il y en avait de grosses aux couleurs pâles qui embaumaient et des petites d'un rouge sombre qui ne donnaient aucun parfum, les deux variétés du pays. Tous nos efforts pour avoir des rosiers d'Europe, acclimatés déjà au Lang Bian, avaient été vains. Il est impossible de mentionner tous les arbustes que nous avions dans notre jardin, mais je ne dois pas oublier cependant les mimosas aux petites houppes jaunes, à l'odeur si suave, ni les cocas, ni enfin les gardenias.

Nous avions également des arbres fruitiers: des bananiers aux larges et puissantes feuilles et aux lourds régimes de fruits; des papayers qui portent des sortes de gros coings suspendus à même le tronc, et si légèrement qu'ils semblent vouloir tomber sur le sol à tout moment. On attribue à la papaye des vertus digestives; aussi quelques Européens en prennent-ils à chaque repas. Nous avons goûté aux pommes-cannelle de nos arbres et aussi à nos oranges, à nos citrons, à nos ananas. Les citronnelles forment de magnifiques bouquets d'une herbe ornementale qui s'emploie en infusion chaude agréable au goût.

Nous recevions tous les six mois de Paris ou de Londres des graines toutes fraîches. Je crois que la plupart poussaient mieux à Nhatrang que dans leur contrée d'origine. Par exemple les balsamines, aussi grosses que des roses, et les dahlias de toutes colorations, les capucines, les cannas, les oeillets d'Inde et de Chine, les zinnias, les chrysanthèmes et les pétunias. À la saison fraîche, j'avais le plaisir de récolter une douzaine de violettes par jour. Il avait fallu beaucoup de soins pour arriver à les cultiver; le jardinier s'était donné réellement de la peine ! Les grands amaryllis rouges poussaient au contraire à l'abandon. Ils ressemblent à des lis de Florence, mais la fleur s'attache à la tige en faisant un angle accusé.

La végétation est très rapide : nous avons pu récolter de la moutarde et du cresson quatre et cinq jours après les avoir semés; mais il y a des contre-parties : lorsque ces graines ont été placées un peu trop profondément, elles germent en soulevant la terre en masse et n'arrivent pas, malgré leur vigueur, à percer cette croûte. En outre, il faut avoir bien soin de faire les semis dans des caisses perchées sur des pieds qu'on isole du sol en les faisant plonger dans du vinaigre ou des solutions crésylées, sans quoi ils seraient dévorés par les fourmis. Voilà les plus grandes ennemies des jardins tropicaux. Elles s'attaquent à tout et font de grands ravages. Les fleurs en sont remplies et si vous en cueillez une sans prendre garde, vous êtes cruellement piqué.

Il y a aussi de petits crabes blanchâtres, presque transparents, aux yeux pédonculés, qui grattent terriblement autour des plantes. Ils viennent du rivage; mais notre jardin n'est pas un bon terrain de chasse pour eux, car, bien qu'ils courent très vite, ils n'échappent pas à notre chat quand ils ont une fois attiré son regard de matou siamois aux yeux bleus. Des lézards se logent quelquefois dans nos plates-bandes. Sur les rivages sablonneux du Sud de l'Annam, il y a des quantités de ces animaux qui ont toutes les teintes de l'arc-en-ciel. Quand nous nous promenons en voiture, ceux qui traversent la route se soulèvent sur les pattes de devant, tournent la tête dans notre direction jusqu'à ce que nous les touchions presque; alors, ils se jettent dans le sable et se réfugient dans leurs trous. Les Annamites les trouvent bons et les mangent. Ils les attrapent avec des pièges de bambou qu'ils placent à l'entrée des trous. Nous employions ce procédé avec succès.

Quant au petit lézard domestique, le margouillat, cette curieuse bête qui se promène au plafond et sur les murs de toutes les habitations tropicales, nous n'avons jamais essayé de lui faire la guerre : on dit en effet qu'il mange les moustiques et les araignées. En tout cas il fait une curée de tous les papillons et des éphémères qui sont si nombreux le soir autour des lampes. Il saisit et avale d'un trait les petits insectes; pour les plus grands, il leur détache les ailes et ne les mange que lentement. Au début, vous craignez de voir les margouillats de votre plafond perdre l'équilibre et tomber sur votre tête, mais cela n'arrive que très rarement. Ils sont gris et beaucoup plus petits que les gekkos des pagodes ou les lézards de la plage.

Pendant un mois ou deux, les oiseaux me causèrent beaucoup de tracas. Ils venaient régulièrement à la même heure tous les matins, s'abattaient en bandes sur les massifs de cannas et se perchant au sommet des tiges, déchiquetaient les beaux calices jaunes et rouges. Une corbeille superbe de trente ou quarante pieds que je voyais à mon réveil dans toute sa splendeur, était saccagée pendant que je finissais de m'habiller. Il ne restait plus une fleur intacte. Ces oiseaux, très communs dans le pays, ont une huppe sur la tête, un petit chapeau annamite, qui leur donne un air pimpant et narquois, surtout quand ils viennent d'accomplir leurs forfaits. Passe encore s'ils avaient eu la petite tête lisse et modeste des moineaux et des merles ! Ils devenaient trop insolents à la fin. J'essayai d'abord de les chasser à coups de fusil, mais je criblai les feuilles et les tiges : le remède était pire que le mal. Un grand mannequin, les bras étendus, fut ensuite placé comme épouvantail; mais dès le second jour les oiseaux se posèrent sur son nez et sur ses mains. Il fallut avoir recours à une grosse cloche au bout d'un piquet. C'était une de ces sonnailles suisses que l'on met aux vaches dans la campagne et qui s'entendent de si loin. La ficelle aboutissait à ma table et je sonnais chaque fois qu'un oiseau s'approchait d'une corbeille. Mais j'en eus bien vite assez. Alors, je passai la consigne au cuisinier et aux boys, qui parurent s'amuser beaucoup d'avoir à faire du bruit. Ils y mirent un véritable zèle et sonnèrent à tout moment. Quand un coup de cloche retentissait plus violent que les autres, je me levais instinctivement : je me croyais encore à l'école ! C'était une calamité, mais je me consolais en pensant que nos cannas étaient intacts.

Il nous arrivait aussi dans notre potager quelques dégâts du fait de nos pignons voyageurs et de nos paons, mais nous aimions mieux cela que de les tenir enfermés. Paons, poules, pigeons et chats venaient autour de notre table à l'heure des repas. Ils nous égayaient beaucoup par leur manège.

Malgré tous ces incidents, notre jardin faisait de grands progrès et nous était plus cher chaque jour. Vraiment, s'il faut me prononcer, je suis très embarrassée : le jardin anglais a pour lui sa verdure, ses couleurs moins vives et plus nuancées; un jardin tropical est toujours en fleurs. Et puis si c'est un réel plaisir d'avoir des fleurs en Europe, aux colonies, cela tient encore plus à coeur. Un jardin fait d'une maison quelconque un « home » plein d'attraits et, dans une large mesure, aide à supporter l'exil.

Aussitôt arrivée dans ce pays, je pris des leçons d'équitation et de tir. Sans y mettre trop de temps, je m'habituai à ne plus être terrifiée au moindre mouvement des oreilles de mon cheval ou au bruit de mon propre fusil. J'usais de la selle d'homme parce que c'est beaucoup plus sûr avec les petits chevaux indigènes et plus commode pour passer partout. Il m'avait fallu renoncer aux sports que j'avais tant aimés en Angleterre, le tennis, le hockey par exemple; mais si je les avais continués à Nhatrang, comment aurais-je pu parcourir le pays et l'étudier ? Ceci me console d'avoir perdu cela. Nos excursions multipliées me permirent de connaître jusqu'aux coins les plus reculés de la contrée.

L'Annam diffère beaucoup de la Cochinchine où les routes, les voies ferrées, les canaux et les fleuves rendent les communications si faciles. La Cochinchine est occupée depuis plus longtemps que l'Annam; ses ressources naturelles et sa valeur économique ont tout de suite amené les premiers Français à y organiser des moyens de transport rapides. II existe aujourd'hui des services très satisfaisants d'automobiles, de bateaux à vapeur, de tramways et de trains autour de Saïgon.

L'Annam ne possède aucun de ces avantages. La mer est la seule route par laquelle on se rende d'un point à un autre sans trop de difficultés. Et cependant, bien qu'il y ait sur une très longue étendue de côte des ports relativement sûrs, il y a peu de commerce. Le cabotage est fait par des jonques, moyen de communication qui ne convient qu'aux rares Européens disposant de beaucoup de loisirs, et à des périodes où la mousson est favorable. Sur terre, il y a la route mandarine qui suit la côte du nord au sud; mais elle n'est carrossable que sur de bien faibles tronçons.

À moins de 60 kilomètres par exemple, au nord de Nhatrang cette route se transforme en un misérable petit sentier qui se heurte bientôt au contrefort du Varella; il franchit, il est vrai, le Col du Déoka; mais il constitue un chemin des plus primitifs. Il faut s'aventurer sur des rocs presque à pic, formant les marches d'un escalier cyclopéen de trois cents mètres de haut. Les malheureux chevaux, cependant agiles comme des chèvres, s'y briseraient infailliblement les jambes et entraîneraient leurs conducteurs dans l'abîme si on ne les laissait pas libres d'aller à leur guise. Le Déoka, un des points les plus sauvages et les plus pittoresques d'Annam, est, grâce à cette impraticabilité, un défilé facile à garder qui a joué un certain rôle dans l'histoire. À la saison des pluies, les meilleures routes deviennent d'ailleurs impraticables, la plupart des ponts sont démolis ou entraînés par l'inondation. Alors, pour aller au village voisin, il ne reste que le cheval ou le palanquin.

L'Annam sera traversé plus tard par le chemin de fer qui ira de Saïgon à Hanoi. Les lignes Tourane-Hué et Hanoï-Thanh Hoa-Vinh fonctionnent depuis plusieurs années. Les tronçons Saïgon-Phanrang et Phanrang-Nhatrang seront bientôt terminés. Mais la pénurie actuelle de communications retarde le développement de l'Annam, qui est plutôt pauvre. Les vallées sont fertiles, mais très restreintes pour la plupart; elles ne nourrissent que leurs propres habitants. L'Annamite, heureusement, n'a pas beaucoup de besoins et se contente de peu; aussi ne voit-on pas en Annam, comme dans des contrées même plus riches, de famines générales. Avec le riz, l'Annamite cultive le maïs, le tabac, les patates et le ricin, mais juste pour sa consommation; il n'en fait point en quantité suffisante pour un commerce sérieux d'exploitation.

Si l'Annam n'est pas très fortuné, du moins il est extrêmement pittoresque; c'est là qu'on trouve les plus beaux sites d'Indo-Chine. Il a pour lui sa côte découpée, ses montagnes, ses forêts et maintes régions qui ont encore tout l'attrait de l'inconnu. Peu de contrées réservent autant de surprises aux voyageurs et offrent une série aussi variée de paysages. Le village indigène s'étend sur une grande superficie; les maisons sont disséminées sans règles bien précises ni plan bien ordonné, sauf ceci, que les emplacements les plus recherchés se trouvent autour du marché. Il présente donc un aspect très différent du village tonkinois. Celui-ci est groupé derrière une haie de bambous, véritable rempart contre les pirates qui infestaient autrefois les provinces frontières. Quand on se rend de Haïphong à Hanoï et que l'on traverse l'immense plaine de rizières qui est le delta tonkinois, les villages dissimulés derrière les hautes tiges de bambous prennent un air mystérieux; au milieu de cette rizière qui s'étend sans limite, dans une ordonnance de jardin, il n'y a pas une case isolée; rien n'arrête le regard au delà des clôtures verdoyantes, sauf quelques pagodes qui s'élèvent sur de rares îlots de terrain trop escarpés pour y planter du riz.

Un village annamite, lui, se reconnaît à distance par ses bouquets d'arbres très verts, bambous, cocotiers qui, quand ils ont atteint tout leur développement, balancent, à plus de dix mètres de hauteur, leurs grandes palmes plumeuses; manguiers, qui ressembleraient plutôt aux arbres de nos pays tempérés et dont le fruit est souvent préféré à tous les autres fruits exotiques; aréquiers dont la longue tige mince, toute droite, se termine par un bouquet de palmes - un plumeau élancé, dit-on irrévérencieusement, - et dont la noix fait partie de la chique de bétel. Il faut être au milieu de ces plantations pour découvrir les petites habitations indigènes semées çà et là, et paraissant écrasées par les majestueuses frondaisons qui les dominent.

Nous portions un grand trouble dans ces intérieurs paisibles quand nous apparaissions tout à coup. Les enfants, nus, aux formes gracieuses de bronze, surgissaient effrayés de l'ombre des arbres et laissaient inachevés leurs morceaux de canne à sucre, dont ils sont friands. Quelquefois nous surprenions les femmes dans une de leurs occupations favorites - la recherche mutuelle des parasites de la chevelure; elles s'arrêtaient un moment et reprenaient de plus belle.

Chaque habitation, ou presque, possède son petit jardin où poussent les plantes qui se vendront ensuite au marché public : maïs, tabac, canne à, sucre, quelques rangées de patates, caladiums énormes dont les tubercules sont comestibles; des concombres et des salades, des maniocs (plante à tapioca). Parmi les arbres fruitiers, les plus communs dans l'enclos sont les pamplemousses dont les fruits ressemblent à d'énormes oranges verts, des bananiers, des pommes-cannelle, des citronniers. Quelques fleurs sont aussi cultivées pour elles-mêmes et pour leur charme, que l'Annamite apprécie : des millets de Chine, des immortelles pourpres, des roses, des tubéreuses, des bougainvillias qui sont souvent taillés en forme de coq ou de dragon.

Toutes les maisons, y compris l'école communale et la mairie, ont les mêmes murailles de bambou tressé et le même toit de chaume. De riches propriétaires construisent en briques; mais c'est un luxe rare dans les petits villages. La brique et la pierre sont réservées généralement aux pagodes et aux tombes. Les Annamites se déclarent satisfaits pour eus d'un modeste abri; mais pour leurs morts et leurs dieux ils veulent mieux. Tandis que les habitations particulières sont souvent dans les bas-fonds, près des terrains inondés et des mares, leurs pagodes et leurs tombes occupent les plus beaux sites. Chaque colline près de Nhatrang a son sanctuaire au sommet; la vue y est souvent fort belle. Quand ils construisent dans la plaine, l'orientation prend à leurs yeux une grande importance; ils recherchent la perspective et tirent souvent le meilleur parti des beautés du paysage. Ils ne savent pas cependant, comme les Japonais en fournissent de si merveilleux exemples à Nikko et à Tokio, demander à la nature d'embellir l'œuvre architecturale.

Les tombeaux se rencontrent un peu partout. Dans le Sud de l'Annam, la forme la plus commune des sépultures est celle d'une tortue, un des animaux sacrés du bouddhisme. D'autres représentent le bouton de lotus couché ou debout, symbole dérivant probablement de la pierre emblématique du brahmanisme.

Au cours de nos promenades, nous mettions parfois pied à terre et laissions nos chevaux à un indigène pour monter jusqu'aux pagodes et jouir du panorama. L'enceinte de feuillage ou de briques du temple sitôt franchie, le bonze et les gardiens sortaient de leurs cachettes et venaient au-devant de nous. Tout en souriant et en s'inclinant, ils tenaient sans répit leurs regards fixés sur nous et ne paraissaient pas très rassurés. Ce n'est pas qu'il y eût des trésors cachés dans leur temple : les emblèmes rituels de bois pesait en rouge, des vases de porcelaine grossière sur l'autel osa brûlent les baguettes odorantes, quelques cloches de bronze et des gongs de cuivre en constituent les seules richesses. Par exception, nous découvrions une cloche aux fines sculptures, remarquable surtout par son âge; mais ce n'était point là un article à dissimuler dans sa poche. Les images de Bouddha et des animaux sacrés sculptés ou peints étaient parfois aussi d'un grand intérêt. Devant la porte principale des temples, à une distance de deux ou trois pas, il y a toujours une sorte de stèle en pierre qui sert de paravent et masque l'entrée. Elle est généralement ornée de dessins.

Nous découvrîmes une fois une pagode très curieusement située. Nous étions en train de chasser la bécassine autour de quelques mares tout près d'une rivière, à quelques kilomètres dans l'intérieur, lorsque, passant devant un immense rocher isolé, nous remarquâmes un puits récemment foré. Pas de village à proximité, pas de maison. Qui donc avait creusé cela ? Plus loin, nous tombons sur une plantation de maïs ! Que signifiait cette culture inattendue ? Nous eûmes bientôt la réponse à notre curiosité : un bonze apparut sur le rocher et, après maints sourires et discours, nous fit signe de le suivre.

Nous passâmes par l'étroite ouverture d'où il était sorti et nous nous engageâmes de l'autre côté, dans un sentier qui montait tout droit à travers les blocs. C'était comme un tunnel escarpé et aux marches menues. D'abord, nous marchâmes sans trop de difficulté sur les traces de notre guide. La lumière filtrait par les interstices. Du dehors, on n'aurait point soupçonné l'existence de ce passage creusé dans le roc. Après une ascension de cent mètres environ et tournant en tire-bouchon, glissant d'un roc à un autre, nous accrochant au hasard, nous arrivâmes brusquement au-dessus d'un rocher énorme d'où l'on découvrait plusieurs lieues à la ronde. Cette grotte avait été transformée en pagode : autel, cierges, cloche, rien n'y manquait. Deux petites niches de chaque côté avaient été aménagées pour servir de chambres à coucher au bonze et aux gardiens. Nous en visitâmes une seulement, qui était meublée d'une natte, d'un récipient en terre et d'un plat de riz. Pour voir l'autre, il fallait faire une gymnastique à laquelle je ne me soumis point.

J'aurais voulu, alors, pour jouir d'une plus belle vue, arriver jusqu'au sommet du roc qui surplombait la voûte. Le bonze hocha la tête. Était-ce réellement inaccessible ou ne fallait-il pas être si indiscrète ? Nous dûmes nous contenter de jeter quelques coups d'oeil sur la campagne et la rivière sans sortir de notre place, en avançant désespérément le cou et en faisant des contorsions. Le bonze descendit avec nous le curieux escalier; il prenait grand plaisir sans doute à nos exclamations de surprise. C'était d'ailleurs ingénieux et très enfantin.

Nous aimions à diriger nos promenades à cheval vers un coude du fleuve que les buffles traversent. Au coucher du soleil, les troupeaux passent par là pour rentrer à l'étable. Ces animaux énormes, aux cornes démesurées et à l'air défiant sont certainement terribles. On ne peut les rencontrer au détour d'un sentier sans une grosse émotion. D'ailleurs, ils sont probablement très effrayés aussi de leur côté, mais ils ne le montrent jamais : ils avancent et reculent tour à tour, aussi prêts pour la défense que pour l'attaque. Si vous ne bronchez pas, ils renifleront très fort et partiront au galop.

Que si, pour vous tirer d'embarras, vous appelez à l'aide, le gardien viendra peut-être. Ce sera le plus souvent un bambin de huit ou neuf ans, tout nu, surgissant on ne sait d'où et qui, avec quelques gestes de son morceau de bambou, aura vite fait de se faire obéir. Les buffles se dispersent vivement. Il est très curieux de voir comment de pareilles brutes se laissent mener si facilement par les enfants indigènes : ceux-ci leur en imposent avec leur petite voix aiguë et un brin de cravache; ils vivent avec les buffles depuis l'âge de quatre ou cinq ans, et les ont gardés avec un frère ou un ami a peine plus âgé qu'eux; à l'ombre de quelque arbre, ils ont vu chaque jour le troupeau paître de l'aube aux heures où le soleil devient brillant, puis gagner un par un la mare voisine, se rouler dans la boue jusqu'à en garder partout une couche épaisse... Quand les buffles se sont bien établis dans le plus profond de la mare, ils restent immobiles, leurs petits yeux bleus s'agitant seuls sous les longs cils, et poussent quelques grognements de satisfaction; il n'y a donc pas de danger qu'ils s'écartent et donnent du mal au pâtre; celui-ci n'a qu'à dormir, manger, jouer, dormir encore ou s'étendre sur le dos, écouter tout le jour murmurer les frondaisons vertes au-dessus de sa tête. Parfois, les animaux sont tellement enfoncés dans la boue qu'ils y disparaissent et on ne saurait plus où ils sont sans les bruits crépitants comme des coups de pistolet que font leurs masses quand elles se remuent et se décollent de la boue. Vers cinq heures, la chaleur tombe, animaux et pâtre se sentent revivre. Le grand événement de la journée se prépare : on va passer le fleuve. Mais les animaux prennent leurs ébats plus sagement que les enfants. Ils vont à une allure très lente dans l'eau jusqu'à perdre pied presque entièrement, et alors on ne voit surgir que leurs mufles sonores et leurs longues cornes. On croirait voir un crocodile ou quelque étrange serpent se jouant sur l'eau. Les enfants de leur côté dansent sur les berges; puis jetant la guenille qui parfois couvre leur nudité, ils sautent à l'eau, criant, s'éclaboussant, se poursuivant les uns les autres; ils s'élancent à la nage sur les buffles les plus proches, attrapent leur queue et grimpent sur leur dos, s'y tiennent debout en triomphateurs, et poussent tout le troupeau vers l'autre rive. Il y a cependant des buffles retardataires qui ne veulent pas quitter leur bain et qui n'écoutent plus leurs gardiens; alors il faut aller les chercher un par un et ce sont parfois des scènes bien amusantes.

Ce spectacle avait pour nous un tel attrait que, pour avoir le plaisir de le contempler, nous rentrions au logis souvent très tard et que la nuit nous surprenait en route. Mais c'était alors une attraction nouvelle, tout le long de la route de Cho-Moi à Nhatrang, qui est plantée de massifs épais de bambous des deus côtés. À cette heure tardive, ces arbres étaient recouverts entièrement de lucioles qui en dessinaient les contours. On distinguait les buissons et les plantes mêlés aux bambous. Si les lueurs avaient été plus intenses et plus fixes, on aurait pu se croire dans une avenue d'arbres de Noël. Mais leur éclat était intermittent, bien que le feu de toutes les lucioles de chaque arbre jaillit simultanément. Et les lueurs se succédaient d'un arbre à l'autre avec une telle vivacité qu'elles semblaient obéir à un signal. Je ne sais si les savants ont expliqué cette extraordinaire entente de millions de mouches, mais il y a là quelque chose de saisissant.

C'est le soir que grenouilles et crapauds font entendre leur musique. À la nuit, les insectes s'animent, des vols d'éphémères et d'insectes de toutes sortes remplissent l'air tandis que les concerts des crapauds commencent. C'est assez monotone et trop bruyant. Et cependant, deux heures plus tôt, les rivières et les bambous avaient une apparence de calme et de tranquillité qui empêchait de soupçonner la vie intense partout latente jusqu'à la tombée de la nuit.

Le dimanche, avec nos fusils pendus à la selle, nous jouissions plus vivement encore de l'intense vie tropicale. Nous ne sortions jamais sans tomber sur un gibier nombreux, lapins, sangliers, cerfs, coqs et poules sauvages, paons, bécassines, cailles, faisans de tontes sortes, et beaucoup d'autres volatiles.

Il y avait aussi quelques animaux plus difficiles à atteindre, et que, nous ne désirions point déranger d'ailleurs. Quand nous entendions un tigre ou une panthère bondir dans un buisson ou que nous tombions sur les traces récentes d'un éléphant, nous étions assez émotionnés, surtout quand nous constations que nous n'avions pour nous défendre que des cartouches à bécassines. Le chasseur chassé n'est pas encore si rare dans la brousse annamite. Moins de cinq ans auparavant, un chancelier en résidence à Nhatrang quittait le village pour aller à la rencontre d'un camarade. On lui avait recommandé de rentrer de bonne heure ou de passer la nuit dans un village, car les tigres à cette époque étaient encore plus nombreux qu'à présent. Méprisant ce bon conseil, il rentrait à cheval le soir, sur la route mandarine, lorsque, à vingt kilomètres environ de Nhatrang, un tigre et une tigresse s'attaquèrent à lui. Perdit-il la tête, ou son arme fut-elle déviée ? On ne sait. Il se contenta de décharger son revolver en l'air. Le boy annamite, qui le suivait à cheval, le vit jeté à bas de son cheval et emporté. Il ne lui restait plus qu'à tourner bride et à galoper vers Nhatrang, où il arriva à moitié fou de terreur. Plusieurs Européens partirent immédiatement au secours de l'infortuné. C'était trop tard : quand ils arrivèrent, il était déjà à moitié dévoré.

Il y a d'autres rencontres moins périlleuses, mais qui cependant sont très désagréables. Nous remontions un jour la rivière de Nhatrang quand j'aperçus un coq sauvage sur la rive. Il fallait escalader un certain nombre de rochers pour l'atteindre. Je m'approche, au prix de mille difficultés, à vingt-cinq pas, et je le couche en joue. Mais au même moment, je me sens piquée à la paupière, et, avant même de pouvoir y porter la main, je suis cruellement mordue sur tout le corps. Je jette mon fusil et, d'instinct, sans une minute d'hésitation, je déchire mes habits. J'étais couverte de grosses fourmis rouges qui s'acharnaient sur moi. Ce fut intolérable. Par bonheur, mon costume de bain était dans le sampan; je le revêtis pendant que mon mari débarrassait mes habits de la fourmilière. Un bain et quelques applications d'alcool mentholé calmèrent une démangeaison insupportable et nous continuâmes notre promenade.

Notre sampan était ce jour-là manoeuvré par un Annamite et sa femme qui, couchés paresseusement dans le fond, prenaient le plus vif intérêt à nos moindres gestes. Pour le plus minuscule des oiseaux ils auraient voulu arrêter l'embarcation afin de me voir tirer quelque chose. Bientôt, le vent tomba et ils durent se lever et travailler. La voile, sorte de natte faite en lanières de coco, se mit à claquer de côté et d'autre; ils l'amenèrent donc avec beaucoup d'adresse et la roulèrent. Alors, la femme allant à la poupe, prit la rame du côté droit et posant solidement les deux pieds nus sur le bord gauche du sampan, elle se mit à manier cette rame en se balançant d'avant en arrière, avec une remarquable adresse. Ses mouvements, d'un rythme gracieux, faisaient valoir les formes élancées mais vigoureuses de son jeune corps, tandis que sa longue tunique flottait au vent. Le mari ramait de son côté en prenant bien son temps, un pied tendu en arrière pour manoeuvrer le gouvernail. Deux de leurs enfants étaient aussi dans le bateau : l'aine parfois se plaçait à côté de la mère, ses petites mains sur l'épais aviron. Il n'était d'aucun secours, mais il s'accoutumait ainsi à un exercice et à un geste qui lui permettraient plus tard de gagner sa vie.

(à suivre)