Extrait du
"Voyage en Espagne de G.Doré et de Ch. Davillier , Volume 1864-2
, N°10"
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VOYAGE EN ESPAGNE,
PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER.
D'ALCOY A ORIHUELA
1862. - DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. - TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.
La fête de saint Georges à Alcoy; un combat entre les chrétiens et les Mores. - Jativa. - Almanza. - Albacete : Navajas, et puñales.
La fête nationale qu'on célèbre tous les ans à Alcoy,
en honneur de saint Georges, patron de la ville, piquait vivement notre curiosité
: déjà nous avions assisté à des fêtes populaires du même genre, notamment à
celle qui a lien le 11 mai de chaque année à Soller, dans l'île de Majorque.
Une particularité à noter dans ces cérémonies, c'est que les Mores y jouent
un très-grand rôle, rôle qui consiste principalement à recevoir des horions
de la part des chrétiens; mais nulle part -elles n'ont tant d'éclat
qu'à Alcoy. Il parait qu'en: 1257-la ville fut attaquée par les infidèles,
et serait tombée entre leurs mains sans la miraculeuse apparition de saint Georges,
qui combattit en personne dans les rangs des chrétiens.
La veille de la fête du saint, chaque village de la Comarca ou district
d'Alcoy, envoie une députation de musiciens qui, après s-être réunis devant
la maison de l'ayuniamento, parcourent dès le matin les rues de la ville
pour annoncer la cérémonie du lendemain . cet orchestre, d'un genre tout particulier,
se compose principalement de dulzaynos, petits hautbois d’un son criard,
assez semblables à l'instrument des Pifferari romains ou napolitains
; on y voit aussi des tambours, des trompettes, des bandurrias, des citaras,
et l'inévitable guitare. A la suite des musiciens, on voit défiler le cortège
des chrétiens et celui des Mores qui doivent figurer dans la grande lutte du
lendemain.
La fête commence par le défilé du clergé, qui fait son entrée dans la ville,
et se rend processionnellement à la Plaza mayor, sur laquelle on a élevé
un château fort, - castillo, - en planches recouvertes de toile peinte.
Le clergé pénètre dans le castillo, devant lequel vient défiler le cortège
des chrétiens et des Mores, les uns à pied, les autres à cheval, armés de pied
en cap et munis de tous les harnois de guerre et de campement. Après avoir parcouru
la ville, les deux troupes ennemies se débandent et se divisent en différents
groupes. qui vont exécuter les danses nationales devant la demeure de l'alcade
et chez d'autres personnages de distinction.
Le lendemain, les différentes députations parcourent de nouveau les rues, musique
en tête, et se rendent à l'ayuntamiento, où les attendent les autorités
Constituées; celles-ci, fermant la marche, se joignent au cortège, qui se rend
en procession à l'oratoire de Saint-Jacques; on en retire l’image et les reliques
du saint, et on les transporte en grande pompe à l’église paroissiale, où se
célèbre une grand-messe en musique, après quoi on les ramène à l'oratoire avec
le même cérémonial.
Arrive enfin le troisième jour, où a lieu le simulacre de combats entre les
chrétiens et les infidèles, et qu'on appelle el alarde, mot qui vient
sans doute de l'arabe et qui signifie la revue ou la parade. Dès le matin, les
troupes des deux camps ennemis se réunissent sur la Plaza mayor, les chrétiens
d'un côté, les mores de l'autre ; ceux-ci se retirent bientôt en bon ordre et
se dirigent vers une des portes de la ville, dont ils se proposent de faire
le siège : ayant choisi en. dehors des murs l'emplacement de leur camp, ils
envoient un parlementaire au commandant des troupes chrétiennes; ce parlementaire,
monté sur un cheval magnifiquement harnaché, se dirige vers le castillo,
et, après avoir salué à la manière orientale le chef ennemi, lui remet le
pli dont il est chargé. Celui-ci en prend connaissance, mais il le déchire en
morceaux et déclare qu'il ne consentira jamais à capituler avec les ennemis
du nom chrétien. L’envoyé se retire et va rendre compte aux siens de ce refus,
qui sert de prétexte à une grande ambassade officielle, à laquelle prennent
part ceux des figurants qui portent les plus riches costumes. Le chef de l’ambassade
est introduit, les yeux bandés, auprès du général chrétien, et lui adresse un
discours assez long, pour l'engager à se rendre: mais celui-ci refuse avec indignation
et l'ambassadeur se retire, suivi de tous les siens, menaçant de mettre bientôt
la ville à feu et à sang.
Chacun se prépare donc au combat, et les Mores ne tardent pas à entrer dans
la ville : ils sont reçus par de nombreuses décharges de mousqueterie, moyen
de défense qui nous parut un peu risqué, car il ne faut pas oublier que l'action
se passe en 1257. Cependant cet anachronisme ne semble pas trop effrayer les
Mores, qui continuent à s’avancer en bataillons serrés et obtiennent, pour commencer,
quelques avantages. Le général chrétien encourage ses troupes de la voix et
du geste, et elles recommencent l'attaque en poussant le vieux cri de guerre
contre les Mores . Santiago, y a ellos! le Montjoie Saint-Denis des Espagnols
du moyen âge. Néanmoins les infidèles tiennent bon ; pour les entamer, il faudra
le secours de la cavalerie : le chef espagnol fait donc appel à ses preux, et
à ses paladins, qui viennent se ranger autour de lui en faisant caracoler leurs
fougueux palefrois Ici se place une véritable scène de carnaval : les paladins
sont habillés à la antigua española, c'est-à-dire en costume du moyen
âge; ces costumes, qui laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude
archéologique, étaient en revanche des plus divertissants, car ils nous rappelaient
assez les troubadours de pendules à la mode sous la Restauration tunique abricot
serrée sous les bras par une large ceinture à noeud bouffant, toque à crevés
et bottes à retroussis, rien n'y manquait. Quant aux fougueux palefrois, ils
étaient tout simplement en carton, comme ces chevaux qu'on voit chez les marchands
de joujoux, et une housse tombant jusqu'à terre dissimulait à peu près les pieds
des paladins.
Le costume des Mores n'était pas moins réussi : on eût cru voir des mamelouks
du mardi gras, ou de ces Turcs de fantaisie au turban démesuré, à la veste courte,
échancrée, ornée d'un grand soleil dans le dos, au large pantalon flottant,
serré à la cheville, comme les Mores que Goya a si naïvement tracés dans sa
suite des combats de taureaux.
La formidable cavalerie s'ébranla donc, et fit sur-le champ de profondes trouées
dans les rangs des infidèles ; alors la mêlée devint générale, l’infanterie
appuya la cavalerie, et les malheureux mamelouks furent aussi maltraités que
les Autrichiens dans les batailles du Cirque-Olympique. La victoire appartenait
décidément aux Espagnols : les chants de triomphe commencèrent, les prisonniers
furent promenés par les rues de la ville, guitares et dulzaynas en tête, et
les danses continuèrent pendant toute la soirée.
Les fêtes n'étaient pas encore terminées, car en Espagne on ne se met pas en
liesse pour si peu; le lendemain, chaque corps reconduisit les chefs jusque
chez eux, et vers le milieu de la journée eut lieu une grande procession dans
laquelle figuraient les mourants et les blessés du combat de la veille, qui
imploraient la générosité des assistants; le produit des offrandes fut versé
le jour même dans la caisse de l'hôpital. Pour terminer la cérémonie, Mores
et chrétiens, marchant deux à deux et bras dessus bras dessous, accompagnèrent
de nouveau les reliques jusqu'à l'ermitage de Saint-Georges, et les danses recommencèrent
de plus belle, toujours accompagnées de la même musique enragée et des plus
bruyantes détonations des fusils et des pétards.
Ces fêtes commémoratives dans lesquelles les Mores jouent invariablement le
rôle des vaincus, sont un témoignage de la vieille haine que leur porte depuis
des siècles le peuple espagnol, haine qui s'est manifestée d'une manière si
frappante dans la récente guerre du Maroc ; elles n'ont pas lien dans les provinces
méridionales seulement nous les avons vues reproduites à Madrid, avec quelques
variantes, dans le cirque destiné aux combats de taureaux. Outre l'intérêt d'un
souvenir historique, elles offrent un des côtés les plus curieux des moeurs
populaires de la vieille Espagne , et jamais un étranger ne trouvera une meilleure
occasion d'étudier les costumes de gala des habitants des campagnes, qui ne
manquent pas de se rendre en foule à la grande fête nationale.
Pendant ces quatre grands jours de liesse, il fut consommé
à Alcoy une incommensurable quantité de Turrones, espèce de nougat au
miel et aux amandes très renommé dans le pays, et les vendeurs d'orchata
de chutas durent faire des affaires très-considérables; car telles sont
les principales consommations des fêtes populaires du midi de l'Espagne. Quant
au vin et aux liqueurs fortes, éléments indispensables de toute kermesse flamande
et des réjouissances publiques de bien d'autres pays, ils ne jouent qu'un rôle
très-secondaire dans les fêtes espagnoles, où il est excessivement rare de rencontrer
un ivrogne un borracho serait montré au doigt, et presque déshonoré dans
la terre classique de la sobriété.
Une heure après avoir quitté Alcoy, nous traversâmes la jolie petite ville de
Concentayna, dans une situation charmante, et où les souvenirs des Arabes abondent,
comme dans toute la contrée; nous y remarquâmes surtout une de ces grandes tours
carrées, construction arabe qu'on appelle el castillo, et qui fait penser
à celles de l'Alhambra. Quelques heures après, nous arrivions à Jativa.
Jativa est une des villes les plus agréables qu'il y ait en Espagne, et une
ville arabe par excellence. Saccagée à l'époque de la guerre de succession,
elle perdit jusqu'à son nom que Philippe V remplaça par celui de San Felipe;
mais depuis, son ancien nom a prévalu, et c'est le seul usité aujourd'hui.
La ville est adossée à une haute montagne que couronne une longue ligne de vieux
murs crénelés, d'un aspect des plus rébarbatifs ; la campagne, d’une admirable
fertilité , s'étend à perte de vue, océan de verdure les palmiers s'élèvent
comme des mâts.
Jativa est la station la plus importante du chemin de fer de Valence, chemin
dont la voie unique n'est défendue par aucune espèce de barrière, mais est bordée,
sur la plus grande partie du parcours, d'orangers, de mûriers et de grenadiers
dont nous pouvions presque atteindre les branches avec la main, en nous penchant
à la fenêtre du wagon.
Nous ne tardâmes pas à arriver au Puerto de Almansa, passage étroit entre deux
montagnes, et nous quittâmes la province de Valence, pour entrer dans celle
d'Albacete. A peine a-t-on franchi le Puerto, qu'on s'aperçoit d'un changement
subit de climat : l'aloès, le cactus et les autres plantes méridionales disparaissent
tout d'un coup pour faire place à la végétation du nord. Nous approchions de
la station d'Almanza, où la ligne de Valence vient s'embrancher avec celle de
Madrid à Alicante. Quelques centaines de mètres avant d'arriver à cette station,
je fis remarquer à mes compagnons de voyage un petit obélisque, qu'on avait
quelque peine à distinguer à notre droite, au milieu d'une plaine que domine
la voie. C'est Philippe V qui fit élever cet obélisque sur le lieu même où se
livra, en 1707, la bataille d'Almanza, qui lui rendit le royaume de Valence.
Cette importante bataille offrit cette particularité assez curieuse, que les
troupes françaises qui obtinrent une victoire complète, étaient commandées par
le duc de Berwick, un Anglais qui s'était fait naturaliser Français, tandis
que les troupes anglaises, auxquelles nos soldats enlevèrent cent douze drapeaux,
leur artillerie et leurs bagages, étaient commandées par Henri de Ruvigny, un
Français protestant qui avait pris du service en Angleterre, après avoir été
forcé de quitter son pays à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, édit
si fatal à la France.
A part les souvenirs historiques, la petite ville d'Almanza n'offre rien de
particulièrement remarquable : le vieux château démantelé qui la domine est
bâti au sommet d'un énorme cône qu'on est étonné de voir s'élever isolé au milieu
d'une vaste plaine : ce château avait autrefois une grande importance, car Almanza
était une des clefs du royaume de Valence, qui commence à l'autre versant d'une
chaîne de montagnes qu'on aperçoit à l'horizon.
Comme Albacete, le chef-lieu de la province de ce nom, n'est guère, grâce au
chemin de fer, à plus de deux heures d'Almanza, nous ne voulûmes pas manquer
d'y faire une courte excursion avant de continuer notre voyage vers Alicante
et la province de Murcie, et nous profitâmes du train express qui se dirigeait
vers Madrid. Le pays que nous traversâmes nous fit bien regretter le beau royaume
de Valence, et nous donna un avant-goût des plaines de la Manche et de la Castille:
le climat, d'une chaleur brûlante en été, est glacial pendant l'hiver; pas un
arbre, pas une fleur, mais en revanche des chardons à profusion; chardons gigantesques,
du reste, dont la fleur a bien son mérite au point de vue de l'ornemaniste,
et dont les feuilles offrent des découpures superbes, que les artistes du moyen
âge ont su mettre à profit, aussi bien en Espagne qu'ailleurs. Doré en fit quelques
croquis, et il les a utilisés à merveille dans les premiers plans des gravures
de son Don Quichotte.
Les champs de blé succédaient aux champs de blé, et s'étendaient à l'infini;
quelquefois un monticule nous apparaissait à l'horizon, couronné d'une rangée
de moulins à vent qui nous faisaient tout naturellement penser au héros de la
Manche.
Cette monotonie cessa enfin quand nous atteignîmes la station de Chinchilla
on n'aperçoit pas la ville; mais en revanche le château, qui s'élève au sommet
d'une roche abrupte, est d'un aspect tout à Fait féodal, et nous reporte en
plein moyen âge. Une demi-heure après nous étions à Albacete, et le train était
à peine arrêté, que nous étions assaillis par des marchands de couteaux.
Albacete est à l'Espagne ce que Châtellerault est à la France, Sheffield à l'Angleterre
: les navajas, les cuchillos, les Puñales s'y fabriquent
par milliers; coutellerie on ne peut plus grossière, et dont l'aspect rappelle
un peu celui des ouvrages arabes. La navaja est une des cocas de España
: parmi les gens du peuple, il en est bien peu qui ne portent ce couteau
long et effilé, soit dans la poche, soit passé dans la ceinture, ou bien encore
attaché au moyen d'une ficelle à la boutonnière de la veste. Sa orme varie peu
: le manche en bois est recouvert d'une plaque de enivre ornée de quelques gravures
rudimentaires, et percé çà et là de quelques trous sous lesquels brille une
feuille de paillon. La lame, très allongée et pointue comme une aiguille, est
renflée par le milieu et rappelle assez bien la forme de certains poissons :
quelques cannelures, creusées parallèlement dans le sens de la longueur, sont
peintes en rouge sang de boeuf
Les lames d'Albacete, faites d'un fer très-grossier, n'ont aucun rapport avec
les fameuses lames de Tolède; mais, en revanche, on y voit les inscriptions
les plus pittoresques gravées à l'eau-forte, et accompagnées d'arabesques d'un
style à demi oriental. Quelquefois on y lit une devise empruntée aux anciennes
armes castillanes, comme celle-ci, qui ne manque pas d'une certaine grandeur:
No me embaines sin honor
« Ne me tire pas sans raison, ne me rengaine pas sans honneur. »
Assez souvent l'inscription contient une menace fort peu rassurante pour l'adversaire
Si esta vivora te pica,
No hay remedio en la botica
« Si cette vipère te pique, il n'y a pas de remède
à la pharmacie. »
C'est sans doute cette devise, employée de préférence
à toutes les autres, qui a fait donner à certaines navajas le nom de
navajas del santolio, plaisanterie funèbre qui signifie : couteaux
de l'extrême-onction
D'autres fois la devise n'a qu'une signification purement défensive
« Soy defensora de mi dueüo solo, y viva ! » ou
bien encore
« Soy defensa
Les navajas sont ordinairement pourvues d'un
très long ressort en fer; de nombreux crans, ménagés au talon de la lame, viennent
frapper ce ressort quand on ouvre l'instrument, ce qui produit un petit bruit
sec à peu près semblable à celui que fait un fusil ou un pistolet qu'on arme,
mais beaucoup plus prolongé, puisqu'on compte quelquefois jusqu'à douze et quinze
crans sur les grandes navajas : il n'est pas rare d'en voir dont la longueur
dépasse un mètre; il est vrai que celles-là ne sont que des objets de pure fantaisie,
dont on ne fait pas usage : la longueur des navajas ordinaires ne dépasse
guère une media vara, du quarante-cinq centimètres environ, ce qui est
déjà bien honnête pour un couteau. Les Espagnols leur donnent plaisamment
le nom de cortaplumas, canif, de mondiadientes, cure-dent, ou
d'alfiler, qui signifie simplement une épingle.
L'art de manier la navaja a ses principes et ses règles, tout comme l'escrime,
et compte des maîtres très renommés, principalement à Cordoue. Nous eûmes
un jour la curiosité de prendre dans cette ville quelques leçons d'un professeur,
d'un diestro; il nous démontra son art au moyen d'un simple jonc, qui
remplaçait pour nous le fleuret démoucheté. Le principal coup, le coup classique,
consiste à faire sur la figure de l'adversaire une ou deux balafres avant de
lui porter un coup d'estoc de bas en haut : de cette manière, si on manque son
ennemi, on a du moins la consolation de lui peindre un chebek, Pintor un
javeque, expression qui vient sans doute de ce que la cicatrice est longue
et effilée comme la voilure de ce bâtiment méditerranéen. Il n'est pas rare
de voir de ces balafres sur la figure des charranes ou barateros, gens
de la classe la plus infime. Quand nous arriverons à l'Andalousie, nous aurons
l'occasion de revenir sur ce sujet avec plus de détails.
On tire donc en Espagne la navaja, comme chez nous on tire l'épée, et
ces duels sont souvent des plus terribles : il arrive parfois que deux barateros
se défient, s'enferment dans une cour étroite, et, n'ayant d'autre défense
que la veste placée sur le bras gauche, se portent des coups jusqu'à ce que
l'un des deux reste sur le terrain.
Le puñal espagnol ressemble beaucoup au poignard corse: quelquefois la
lame est percée à jour et munie de petits crans, aimable précaution qui a pour
but de déchirer la plaie et de rendre la blessure plus dangereuse.
Ici se présente une bien grave question : les Espagnoles portent-elles, suivant
l'antique réputation qu'on leur a faite, le poignard à la jarretière? On parlait
bien autrefois de manolas armées de la sorte, et on les appelait même
las del cuchillo en la liga, littéralement celles au couteau dans la
jarretière. Je possède un petit poignard fort mignon, un punalico, qui
porte pour devise:
« Sirvo a
seulement l'inscription n'est pas assez explicite pour nous apprendre si le poignard servait à une dame pour cet usage si intéressant.... Espérons-le cependant, pour l'amour de la couleur locale !
D'Albacete à Alicante. -l e marquis de Villena. - Alicante.
- Une noce à la posada. - Elche et sa forêt de palmiers. - Les dattes
et les palmes
Après avoir fait à Albacete une ample provision de punales, de navajas
et de cuchillos, en ayant soin de choisir ces armes de la forme la plus
féroce, et ornées des inscriptions les plus pittoresques, il ne nous restait
plus rien à voir dans le Châtellerault de l'Espagne; aussi, nous empressâmes-nous
de regagner la station pourprendre le train express venant de Madrid, et nous
rendre à Alicante. Nous avons conservé le souvenir d'Albacete comme de l'un
des plus affreux cloaques où il soit possible de s'embourber : à vrai dire,
ce ne sont pas des rues, mais plutôt des rivières de boue liquide, pendant la
saison pluvieuse : à l'époque des chaleurs et de la sécheresse, la boue est
remplacée par une poussière blanche et épaisse.
Quoi qu'il en soit, boue ou poussière, les roues des voitures en ont jusqu'au moyeu, en sorte qu'on se trouve exposé à ces deux alternatives également désagréables d'être noyé l'hiver ou asphyxié l' ihuela.
CH. DAVILLIER.
(La suite à la prochaine livraison.)
VOYAGE EN ESPAGNE,
PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER.
D'ORIHUELA A GRENADE
1862. - DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. - TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.
Orihuela et sa huerta. Murcie. - La fête au Corpus Domini. La Cruz de Caravaca - Carthagene.
La huerta, qui s'étend entre Elche et Orihuela, nous offrit, presque sans interruption, l'aspect d'un verger merveilleusement fertile; la végétation y est peut-être plus tropicale, plus vigoureuse que dans les huertas du royaume de Valence : les grenadiers, les orangers, les figuiers y atteignent des dimensions colossales; les tournesols, dont les gens du peuple mangent la graine, penchent leurs tiges sous le poids de leur énorme disque, noir et jaune; les roseaux ressemblent presque à des bambous, les adelfas ou rosiers roses, qui ,croissent le long des ruisseaux, sont des arbres véritables, et les aloès qui bordent la route se dressent comme des yatagans gigantesques.
D'innombrables canaux d'irrigation entretiennent,dans ce paradis terrestre, une humidité continuelle, et le soleil fait le reste; aussi les habitants ne craignent ils pas ces années de sécheresse, si fatales à d'autres contrées de l'Espagne : Llueva o no llueva, hay trigo en 0rihuela « Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, il y a du blé à Orihuela » tel est le dicton, populaire, qui peint bien la fertilité du pays.:
Les paysans qui cultivent la huerta d'Orihuela ressemblent beaucoup plus à des Africains qu'à des Européens: a les voir travailler par le soleil le plus ardent, les bras et les jambes nus, n'ayant pour vêtement qu'une chemise et leurs zaragüelles, larges caleçons de toile blanche, et pour coiffure qu'un mouchoir route autour de la tête, on les prendrait volontiers pour des Khabyles ou pour des fellahs égyptiens. Tels sont les segadores ou moissonneurs;ils ne se servent pas de la grande faux au long manche, en usage dans les campagnes des environs de Paris, de cette faux que les peintres mythologiques donnent invariablement pour attribut au Temps; une très petite faucille, au manche très court, dont la lame, en forme de croissant, est armée de dents fines et acérées, leur suffit pour abattre leurs épaisses moissons. La peau de ces segadores reproduit exactement les différentes nuances du bronze, depuis la patine florentine jusqu'à la patine noire : une fois nous remarquâmes parmi eux un véritable nègre, dont la peau ne différait pas d'une manière sensible de celle de ses voisins.
Orihuela, qui a conservé son nom arabe, est une assez grande ville, séparée en deux par le Segura (notons en passant que les noms de fleuve sont toujours au masculin en espagnol). Le Segura est le plus grand cours d'eau de la province de Durcie, et malgré les nombreuses saignées qu'on lui fait subir pour les irrigations de la huerta, il a le rare privilège de n'être jamais à sec, même pendant les plus fortes chaleurs. Avec ses longues rues, ses nombreuses églises et ses maisons peintes au lait de chaux, la ville a un air de richesse et de propreté qu'on ne retrouve pas partout en Espagne; les hauts palmiers, les énormes orangers qui ornent l'Alameda et quelques jardins particuliers, nous parurent d'une physionomie suffisamment orientale, même après notre séjour à Elche quelques épaisses murailles, du ton le plus roussi, complétaient très heureusement le tableau. Les Romains, les Goths et les Arabes ont tour à tour édifié et détruit ces vieux murs; on nous en fit remarquer une partie qui était l'enceinte de l'ancienne Orcelis des Goths, que le roi Théodemir défendit si ingénieusement contre les Arabes. Ce roi, dit un auteur arabe, ayant perdu la plus grande partie de ses troupes dans un grand combat, s'enferma dans Auriola, et ordonna aux femmes de prendre des habits de soldats; pour compléter le déguisement, elles ramenèrent leurs cheveux sous le menton, de manière à figurer la barbe, et elles garnirent ainsi les tours et les murailles. Abdelazez, le chef des Arabes, voyant la place si bien défendue, accorda à Théodemir une capitulation honorable; mais étonné ensuite de voir si peu d'hommes armés, il lui demanda ce qu'il avait fait de ses troupes. Théodemir lui raconta alors son stratagème, qu'Abdelazez trouva fort ingénieux et admira beaucoup. Deux heures après notre départ d'Orihuela , nous quittions la province d'Alicante pour entrer dans celle de Murcie, qui formait autrefois un des petits royaumes arabes d'Espagne; les environs de Murcie ne sont pas moins verdoyants, moins fertiles que ceux d'Orihuela les Murciens ont la réputation d'excellents agriculteurs, et savent parfaitement se suffire avec les produits de leur sol, comme en témoignent deux vers que nous lûmes sur un de ces pliegos ou images populaires, que nous avions acheté sur la place du marché d'Orihuela, et qui représentait, avec leurs attributs, les habitants des différentes provinces d'Espagne : on voit un labrador murcien, armé de sa pioche, et on lit au-dessous :
« Tiene el Murciano en su huerto De su subsistencia el puerto. »
Un autre dicton populaire, tout en célébrant la fertilité du sol, n'est guère flatteur pour les Murciens :
« Elcielo y suelo es bueno, et entresuelo malo »
c'est-à-dire que le sol et le ciel sont bons, mais que les habitants ne valent rien ; il est certain qu'ils passent pour être vindicatifs et pour avoir conservé quelques traits du caractère arabe. Peut-être y a-t-il là de l'exagération; mais une chose dont il nous fut facile de nous assurer, c'est qu'il n'y a pas de province d'Espagne qui ait conservé, extérieurement du moins et jusque dans les plus petits détails, autant de traces des traditions orientales. Ainsi les harnachements ou aparejos des mules ressemblent beaucoup à ceux qu'on voit au Maroc; les guadamacileros, ouvriers qui travaillent le cuir, font toutes sortes d'ouvrages brodés en soie, tels que des cananas ou cartouchières, où l'on retrouve, avec très peu de changements, les mêmes procédés et jusqu'aux mêmes dessins que dans ces grandes adargas vacaries ou boucliers de cuir à l'usage des Mores de Grenade, et dont on voit encore quelques-uns à l'Armeria real de Madrid. La physionomie même des habitants a quelque chose d'oriental; ce qui s'explique du reste assez facilement. Au commencement du dix-septième siècle, les Moresques étaient encore en très grand nombre dans la province de Murcie; quand Philippe III ordonna leur expulsion, beaucoup de jeunes filles, ne pouvant se décider à quitter le sol natal, obtinrent la permission de rester dans le pays, à la condition d'épouser des Espagnols de vieille souche, ou Cristianos viejos, comme on les appelait.
Le costume des Murciens ne diffère que par certains détails de celui des Valenciens : ce sont les mêmes caleçons de toile blanche, mais beaucoup plus amples encore; le gilet et la veste sont ornés de passementeries et d'agréments brodés sur velours, qui annoncent le voisinage de l'Andalousie ; le dernier genre, chez les paysans, est de porter les jours de fête d'énormes boutons en filigrane d'argent, qui dépassent en grosseur tous ceux qu'on voit ailleurs, et atteignent quelquefois le volume d'une noix. Ces boutons coûtent jusqu'à six ou huit francs chaque, et nous avons vu des paysans qui en avaient jusqu'à quarante. Quant à la coiffure, elle mérite une mention particulière : outre le mouchoir roulé autour de la tête et s'élevant en pointe, on en voit très souvent une autre, la montera ou bonnet de velours noir; cette montera, suivant la manière dont on la place, ressemble quelquefois à une espèce de cône qui .s'élève entre deux cornes, coiffure bizarre qui ressemble assez au bonnet des Chinois; placée d'une autre façon, elle rappelle très exactement le bonnet que portait Louis XI, et dont la forme, est si connue. Cette mode, qui n'existe que dans la province, vient évidemment du moyen âge. Comme à Valence, on porte sur l'épaule la mante de laine rayée ; on en fabrique à Murcie qui ont une certaine réputation. Nous en remarquâmes aussi d'un autre genre : celles-ci sont moins larges, beaucoup plus longues, et leur dessin est formé de carreaux gris, comme les plaids écossais.
Quant aux femmes, dont la beauté nous parut très digne d'être remarquée, leur costume se rapproche beaucoup de celui des. Andalouses, ,du moins celui qu'elles portent les jours de fête la jupe courte à plusieurs volants tantôt en soie brodée, tantôt en velours bleu ou grenat orné de paillettes d'or ou d'argent, laisse voir une jambe fine et un petit pied cambré, chaussé d'un étroit soulier blanc; les plus élégantes portent des bas de soie couleur de .chair, brodés de dessins en zigzag; nous en vîmes également; qui portaient les mêmes souliers, mais sans bas. La mantille est la môme, à peu de chose près, que celle appelée en Andalousie mantilla de cira; elle est en velours noir, à bords découpés en scie, et, posée sur le chignon, va se croiser sur la poitrine ; quelquefois aussi elle se pose simplement sur les. épaules. Rien n'est plus simple que la coiffure., et rien n'est plus élégant : deux petites nattes rondes, composées de tresses excessivement fines, sont coquettement fixées sur la tempe, comme chez les femmes du Trastevere; le chignon est composé de nattes également très fines, arrangées derrière la tête, et offre exactement la forme d'un 8 placé debout, et dont la partie inférieure serait plus grosse que l'autre. Un petit peigne crânement posé sur le côté, et un œillet rouge, un dahlia ou une fleur de grenadier, complètent cette ravissante coiffure. Il n'est question ici, bien entendu, que des femmes du peuple ; les señoras suivent, le plus exactement qu'il leur est possible, les dernières modes de Paris, sauf en ce qui concerne le chapeau, que la plupart remplacent par la mantille nationale : elles trouvent ainsi le moyen .de montrer les plus beaux cheveux qu'on puisse voir, et on ne saurait trop les en louer.
Pour avoir une idée de la richesse et de l'élégance des costumes populaires de Murcie, il faut avoir assisté à la Fête-Dieu ou du Corpus Domini, comme on l'appelle ici. Nous eûmes l'heureuse chance de jouir de ce charmant spectacle le; lendemain de notre arrivée. Dès le matin, les cloches de la cathédrale et des différentes églises sonnèrent:à repique, c'est-à-dire à coups redoublés, pour annoncer la solennité du jour; les habitants des campagnes, arrivaient en foule, vêtus de leurs plus beaux costumes , les maisons se pavoisaient, chacun garnissait ses balcons de ses plus belles tapisseries ou de ses soieries les plus riches; ceux qui ne pouvaient trouver place aux fenêtres commençaient à faire la haie de chaque côté des rues. Bientôt les balcons se garnirent de femmes, et une musique lointaine nous annonça le passage du cortége : en tête venaient les châsses, les saints, les reliques et les madones des différentes,églises, portés par les paysans ; les vierges étaient en bois peint et de grandeur naturelle ; nous en comptâmes environ huit, chacune accompagnée du clergé,des paroisses et d'une longue file de paysans, un grand cierge de cire à la main; venaient ensuite le reste du clergé et les autorités civiles, puis différentes musiques; nous remarquâmes une de ces musiques entièrement composée d'ecclésiastiques vêtus d'aubes et de surplis empesés. La marche. était fermée par, des maceros ou massiers en costume du seizième siècle, toque, pourpoint et chausses à crevés en velours rouge, et portant au cou la golilla empesée. A mesure , que le saint sacrement passait, la foule se mettait à genoux et se, prosternait, et les femmes faisaient pleuvoir du haut des balcons une pluie de fleurs.
Les Espagnols aiment les cérémonies, et pardessus tout, les cérémonies religieuses ; les fêtes de ce genre sont chez eux une tradition et un besoin; il suffit d'en avoir vu quelques-unes pour demeurer convaincu que le protestantisme a bien peu de chances de prendre jamais racine dans la Péninsule.
Après avoir assisté aux fêtes de la rue et aux fêtes de l'église, nous suivîmes la foule qui se répandait dans les Alamedas, où nous achevâmes d'étudier les costumes variés à l'infini dans leurs détails. Murcie est très riche en promenades publiques : les arbres d'Afrique et d'Amérique y croissent à côté des arbres d'Europe : nous remarquâmes dans le Paseo del Carmen de superbes orangers, qui nous rappelèrent les vers de Victor Hugo .... Murcie a ses oranges…..
En effet, les oranges de Murcie sont les meilleures qu'il y ait en Espagne , meilleures même que celles de Valence, surtout les naranjas de sangre, qu'on appelle ainsi parce que l'intérieur en est rouge comme du sang.
C'est dans le Paseo del Carmen que nous commençâmes à voir un certain nombre de ces gitanos, étrange population assez nombreuse dans la province de Murcie, et que nous devions rencontrer si fréquemment en Andalousie . quelques gitanas au teint cuivré, se faisaient remarquer par leurs robes à falbalas , de couleurs très éclatantes, et par les quolibets qu'elles lançaient aux passants dans leur langage inintelligible.
On nous fit aussi remarquer des paysans d'une physionomie toute particulière, qui étaient venus d'Algezares et de Fortuna, villages très rapprochés de la ville : ils ont un type tellement tranché, qu'il est facile, quand on en a observé quelques-uns, de les reconnaître à première vue ; ils professent pour leurs anciens costumes et pour leurs usages un véritable culte que rien ne saurait affaiblir; et c'est à un tel point que, bien que nombre d'entre eux exercent le métier de colporteurs dans les villes éloignées, telles que Gibraltar, Cadix, Séville, Malaga, ils ne modifient jamais en rien leur vêtement national; ils passent pour être très unis entre eux, et pour se secourir mutuellement en toutes circonstances, surtout les Algezarefios qui, assure-t-on, ne forment pour ainsi dire qu'une seule famille.
C'est à une quinzaine de lieues de Murcie que se trouve la petite ville de Caravaca, un des pèlerinages les plus fréquentés de l'Espagne : une foule immense s'y donne rendez-vous le 3 mai de chaque année pour vénérer la fameuse crus de Caravaca. Nousavons dit que cette croix, qu'on représente à quatre branches comme la croix de Lorraine, sert de palladium à toutes les cabanes de paysans du royaume de Valence : il en est de même dans la province de Murcie : le jour de la fête, on montre aux fidèles la croix miraculeuse, oeuvre très richement sertie en or ; l'étui qui la renferme, et qui offre lui-même la forme d'une croix, est également en or et orné de pierres d'un grand prix, telles que plusieurs rubis et trois diamants d'une grande dimension. La principale cérémonie de la fête consiste dans ce qu'on appelle et baño de la Santa reliquia : on place la croix sur un grand char richement orné et on la transporte jusqu'à une fontaine où le prêtre la plonge; pendant ce temps, les cloches sonnent à repique, les musiques jouent, et de nombreuses processions défilent. Aussitôt que la croix est retirée de l'eau, les fidèles se baignent dans la fontaine avec l'espoir d'être guéris : elle passe pour être principalement efficace à l'égard des aveugles et des perclus. La fête se termine par des cavalcades de Mores, dans le genre de celle que nous avons vue à Alcoy, et le soir un feu d'artifice mêle ses détonations au bruit des guitares et des castagnettes.
Comme Murcie n'est qu'à dix on douze lieues de la mer, nous fîmes une petite excursion à Carthagène. Ce port, u'on appelle Cartagena de Levante, pour le distinguer de la ville de l'Amérique du Sud, est bien déchue de sa splendeur passée : fondée par les Carthaginois, qui y avaient établi leur grand arsenal , la ville devint extrêmement riche, et lorsque Scipion s'en empara, les Romains y trouvèrent un butin prodigieux, à tel point, dit un auteur latin, qu'il est impossible d'en donner une idée.
L'argent était si abondant, que les vainqueurs en firent des ancres pour leurs navires. Il y a cent ans, sous Charles III, Carthagène était très florissante; elle avait alors soixante mille habitants; elle n'en a plus guère que la moitié. Les immenses bâtiments de l'arsenal, les vastes bassins, les fonderies, tout, elle est aujourd'hui dans un état qui fait peine à voir si on les compare à Toulon, ce sont de vraies ruines Jans peu de temps, Carthagène sera unie à Madrid par un chemin de fer, et il faut espérer qu'elle ne tardera pas à se relever.
Le port, situé à une distance à peu près égale de Cadix et de Barcelone, est un des plus vastes et en même temps un des plus sûrs de la Méditerranée : entouré de tous côtés de hauts rochers arides et noirâtres, il ne communique avec la mer que par une passe étroite : cette passe est assez dangereuse à cause d'une roche plate appelée la Losa, qui s'élève à fleur d'eau au milieu, et qui cause quelquefois des accidents, malgré le drapeau qui la signale aux marins; mais une fois entrés dans la rade, les bâtiments n'ont rien à craindre des plus furieuses tempêtes, aussi a-t-on appliqué à ce port le même proverbe qu'à Mahon : Juin, Juillet et Carthagène sont les meilleurs ports de la Méditerranée. Les mines des environs étaient très productives dans l'antiquité : on exploite aujourd'hui les scories, abandonnées par les Romains, et on en extrait encore une grande quantité de plomb.
Quant à la ville, elle est triste, maussade et monotone ; nous quittâmes sans regret notre posada où nous mourions de soif, ne pouvant boire ni le vin épais ni l'eau saumâtre qu'on nous donnait, et quelques heures après, nous étions de retour à Murcie. Ce trajet, que nous fîmes sur une assez bonne route, se franchit rapidement depuis quelques mois en chemin de fer.
Rien ne nous retenait plus à Murcie; nous avions visité ses monuments peu nombreux : sa cathédrale, vaste et imposante, malgré son style hybride, et une construction arabe, el Almudi , mot à mot le grenier, qui a conservé son nom et sa destination. Nous avions projeté un grand voyage de Murcia à Grenade, c'est-à-dire de traverser une partie de l'Espagne, de l'est â l'ouest; la distance n'est pas très considérable, mais il n'y a aucune diligence, aucun moyen de transport régulier; le pays est extrêmement accidenté et les routes en fort mauvait état. Nous résolûmes néanmoins de partir à l'aventure, et d'aller, s'il le fallait, à cheval, à mulet, en galère, et même à pied au besoin. Nous fixâmes notre première étape à Totana, où nous comptions séjourner assez de temps pour étudier à notre aise les nombreux gitanos qui l'habitent. Nos places étaient retenues dans une galera atartanada, et nous fîmes nos préparatifs de départ comme s'il avait fallu traverser le grand désert; nous allâmes d'abord acheter dans la calle de la Traperia de ces belles mantes murciennes, aux couleurs si chaudes, et dont chaque extrémité se termine par une grappe de pompons de laine; nous achetâmes également des alforjas, autre accessoire de voyage non moins utile que la mante; on appelle alfoljas une espèce de grand bissac de laine dont chaque extrémité se termine en carré, et dont les deux vastes poches se ferment au moyen de cordons ornés de toutes sortes d'agréments et de passementeries. Il serait très imprudent de s'embarquer sans alforjas dans un pays où les auberges sont souvent, comme au temps de Cervantes, tout à fait dépourvues de vivres, et où le voyageur s'expose à souffrir de la faim s'il n'emporte avec lui ses provisions : nous ne partîmes donc qu'après avoir bien garni nos alforjas, àl'exemple du bon Sancho. Il était à peine jour quand notre galera alartanada se mit en route, et nous n'avions pas trop de la journée pour faire les dix lieues qui nous séparaient de Totana. Notre véhicule, ainsi que l'indique son nom, était une espèce de compromis entre la galère et la tartane ; c'était la galère avec atténuation de peine.
Longtemps encore nous aperçûmes la haute tour de la cathédrale de Murcie, dorée par les rayons du soleil levant, et il était près de midi quand nous atteignîmes Lebrilla, petite ville à l'aspect sauvage et misérable, aux maisons basses, bâties en pisé, et habitées en partie par des gitanos, qui deviennent de plus en plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne de Murcie. Après une halte de deux heures, dont nos mules avaient grand besoin, nous nous remîmes en marche par une chaleur écrasante.
Totana. - Les gitanos. - Lorca; le pantano de Puentes. – Velez Rubio. - Cullar de Baza; une population troglodyte. - Baza. - Guadiz. - Diezma; la toilette d'une gitana. - Arrivée à Grenade.
La nuit approchait quand nous arrivâmes â Totana, et la pénombre du crépuscule ajoutait à l'aspect sauvage de cette petite ville un air mystérieux et tout à fait rébarbatif : les groupes de gitanos, prenant le frais devant des maisons quelque peu en ruine, nous faisaient penser involontairement à la cour des miracles, et il ne nous fallait pas de grands efforts d'imagination pour nous croire transportés en plein moyen âge, six ou sept siècles en arrière.
C'est que Totana est le quartier général des gitanos du royaume de Durcie, de même que Séville est la métropole des gitanos de l'Andalousie ; et c'est sans doute en souvenir de leurs frères andalous que les bohémiens de Totana ont donné à deux quartiers de leur ville les noms de Sevilla et de Triana: on sait que Triana est un faubourg de Séville presque exclusivement habité par des gitanos.
Le maître de l'auberge où nous nous arrêtâmes était un gitano, comme un assez bon nombre des posaderos de la contrée; il nous raconta comment, le métier n'étant pas toujours bon, il était obligé, pour avoir deux cordes à son arc, de faire également le commerce de la neige. Ce commerce est beaucoup plus important qu'on ne pourrait le croire, dans un pays où la chaleur est suffocante pendant une bonne partie de l'année; il est entièrement, ou peu s'en faut, exercé par les gitanos, qui vont la chercher dans une des plus hautes montagnes du royaume de Murcie, la Sierra de España, et c'est une des principales ressources du pays. Les gitanos vont prendre la neige sur les cimes les plus abruptes et dans les crevasses les plus profondes des flancs de la Sierra, et la chargent sur des ânes qui parcourent d'un pied assuré des sentiers qu'on ne croirait accessibles qu'aux chèvres et aux chamois. C'est un curieux spectacle de voir ces ânes, qui plient sous leur charge, descendre la montagne en files interminables, comme de longues caravanes.
Une fois descendus dans la plaine, les neveros se dirigent vers les villes voisines, où ils trouvent facilement à placer leur marchandise ; car la neige, qu'on, emploie pour les rafraîchissements à l'exclusion de la glace, est dans toute l'Espagne un objet de première nécessité.
Chaque ville a ses pozos de nieve, ou puits de neige, où viennent s'approvisionner les revendeurs, qui la débitent au détail dans leurs boutiques, et ces petits industriels ambulants, si nombreux en Espagne, les Aguadores, qui offrent aux passants altérés toutes sortes de boissons glacées, bebidas heladas, . aux prix les plus modiques.
Le lendemain de notre arrivée à Totana, c'était jour de marché : nous ne pouvions trouver une meilleure occasion d'étudier les gitanos de Totana et ceux des environs; ils formaient une foule compacte et bruyante, qui grouillait au soleil sur la grande place, en groupes des plus pittoresques, et offrant des tons chauds à faire pâmer le coloriste le plus exigeant.
Le type des gitanos est d'ordinaire tellement caractérisé, et diffère tellement de celui des Espagnols, que rien n'est plus facile que de les distinguer à première vue. Ces pauvres diables, qu'on peut bien appeler les parias de l'Espagne, ont formé de tout temps, et forment encore aujourd'hui un peuple à part, une nation dans la nation, et on ne trouverait pas un seul Espagnol qui voulût reconnaître en eux des frères et des compatriotes.
Que sont les gitanos? A quelle race appartiennent-ils? De quelle contrée se sont-ils répandus sur l'Europe? Toutes ces questions n'ont pas encore été parfaitement résolues. Suivant l'opinion la plus accréditée, ils seraient les descendants des anciens Tchinganes, originairement établis sur les bords de l'Indus, et qui furent forcés d'abandonner leur pays à l'époque de l'invasion de Tamerlan : leur physionomie, bien plus asiatique qu'européenne, et leur langage, qui contient un nombre assez considérable de mots dérivant du sanscrit, donnent une grande vraisemblance à cette hypothèse.
Le nom de bohémiens, qu'on donne chez nous à cette race étrange et mystérieuse, vient sans doute de ce que les premières bandes qui émigrèrent en France se fixèrent d'abord en Bohême. C'est principalement dans les Vosges, et dans quelques endroits du Languedoc et de la Provence qu'on en retrouve encore chez nous, presque tous vivant à l'état nomade ; leur nombre paraît avoir diminué d'une manière assez sensible, surtout dans le Midi. On les retrouve encore , sous différents noms, dans presque toutes les contrées de l'Europe : en Angleterre, où ils sont assez nombreux , et où ils exercent quelquefois la profession de boxeurs, on les appelle Gypsies, c'est-à-dire Égyptiens, sans doute à cause d'une ancienne colonie qu'on croit venue d'Égypte ; il est prohable que cette émigration aura stationné assez longtemps dans ce pays : on assure qu'eux-mêmes se considèrent comme originaires d'Égypte; ils se donnent quelquefois entre eux le nom de pharaons.
Les Allemands les nomment zigeunes, les Suédois et les Danois, Tartares, désignation qui tendrait à confirmer leur origine asiatique. Les Italiens et les Turcs les appellent zingari ou zingari, et enfin, comme nous l'avons vu, on les connaît généralement en Espagne sous le nom de gitanos; quelquefois aussi on les désigne sous le nom de zincali : c'est le nom qu'ils se donnent ordinairement entre eux.
On a estimé entre six cent mille et un million le chiffre des bohémiens qui existent aujoudhui en Europe. Ils se trouvent en assez grand nombre en Hongrie, en Turquie et dans les provinces méridionales de la Russie; mais leur plus grande colonie est sans aucun doute dans la Péninsule espagnole.
C'est dans la première moitié du quinzième siècle que les gitanos apparaissent pour la première fois en Espagne ; un auteur prétend qu'ils y seraient venus sous la conduite d'un certain Zingo, leur capitaine, qui leur aurait donné le nom de Zincali. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a la preuve que dès le quinzième siècle ils étaient établis dans le pays : les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, rendirent en 1499, à Medina del Campo, un édit contre eux, dans lequel il leur était enjoint de résider dans certaines villes, sous peine d'être chassés du royaume dans un délai de soixante jours.
Don Carlos et dopa Juana confirmèrent à Tolède, en 1539, l'édit de Medina del Campo, et ils y ajoutèrent un article portant que « si les égyptiens , après l'expiration des soixante jours , étaient trouvés en état de vagabondage, ils seraient envoyés aux galères pour six ans. »
Philippe II fit publier à Madrid, en 1586, un édit qui confirmait ceux de ses prédécesseurs; de plus, dans le but de restreindre les vols et les fourberies dont ils se rendaient constamment coupables, il leur était défendu de vendre aucune marchandise dans les foires et marchés, sans avoir obtenu une permission particulière, mentionnant le lieu de leur résidence; faute de quoi, les objets mis en vente par eux étaient considérés comme ayant été volés, et devaient être confisqués.
Philippe III venait de priver son pays d'un million de sujets laborieux et industrieux, en expulsant, par un décret aussi barbare qu'impolitique, les Morisques établis en Espagne depuis tant de siècles. Le fils de Philippe II ne pouvait manquerd'ajouter à cette persécution celle contre les gitanos : il leur ordonna, en 1619, de quitter l'Espagne; dans un délai de six mois, et leur défendit de revenir, sous peine de mort. Cependant quelques-uns obtinrent par exception la faveur de rester, à la condition de vivre sédentaires dans une ville de mille feux au moins. Il leur était interdit de porter le costume et le nom d'Égyptiens, et de parler leur langage, « parce que, n'existant pas comme nation, leur nom devait être à jamais confondu et oublié. »
Philippe IV déclara, dans un édit de 1633, que les lois publiées contre eux en 1499 étaient insuffisantes pour réprimer leurs excès; qu'ils n’étaient Egyptiens en aucune façon, ni par origine, ni autrement; il leur défendit tout commerce, grand ou petit, et leur enjoignit de vivre dans un quartier à ,part, séparés des autres habitants, comme les Juifs; et pour détruire par tous les moyens le nom de gitanos, nous ordonnons que personne n'ose les appeler ainsi, ce nom devant être regardé comme une grave injure; et rien de ce qui leur appartient, nom, costume ou actions, ne sera représenté soit en danses, soit de toute autre manière, sous peine de deux années de bannissement, et d'une amende de cinquante mille maravédis, laquelle sera doublée en cas de récidive, etc.
En 1692, Charles II défendit aux gitanos d'habiter des villes de moins de mille feux; il leur interdit également de porter des armes à feu, et d'exercer d'autre état que, celui d'agriculteurs. Par un édit plus sévère encore, publié en 1695, et qui ne contient pas moins de vingt-neuf articles, le même roi leur défend particulièrement d'exercer l'état de forgeron, et de posséder des chevaux; il leur est accordé une mule et un âne pour les travaux des champs; ceux qui abandonneront leur village seront punis de six ans de galères. Un document publié à Madrid en 1705 montre que les routes et les villages étaient infestés par des bandes de gitanos, qui ne laissaient aux paysans ni repos ni sécurité; les corrégidores et autres agents avaient le droit de faire feu sur eux comme bandits publics, dans le cas où ils refuseraient de livrer leurs armes ; on avait le droit de les poursuivre jusque dans les églises de refugio, asiles inviolables ordinairement pour tous les autres criminels, et même pour les parricides. Ces églises, qui servaient de refuge, étaient désignées par ces mots : Es de refugio, placés au-dessus : de la porte, principale; on retrouve encore cette inscription sur quelques églises d'Espagne : nous l'avons remarquée notamment au-dessus du portail de la cathédrale d'Orihuela, où on peut la lire encore.
Malgré les persécutions séculaires dont on vient de lire un aperçu, les gitanos, plus heureux que les Juifs et que les Morisques, ont trouvé le moyen de se maintenir en Espagne; il faut dire que la plupart vivent dans la plus grande misère, méprisés des Espagnols qui continuent à les regarder comme une race maudite; mais leur rendant haine pour haine, mépris, pour mépris.
Il n'est pas de vices, pas de crimes, dont les gitanos n'aient été accusés depuis plusieurs siècles par les écrivains espagnols : Martin del Rio, dans son curieux livre sur la magie publié à la fin du seizième siècle, raconte comment il arriva, un jour qu'on célébrait là fête du Corpus Domini (la-Fête-Dieu), que les gitanos demandèrent à être admis. dans l'intérieur d'une ville, pour danser en honneur du saint-sacrement, comme c'était la coutume : ils se livrèrent donc à leurs danses, mais vers midi, une grande rumeur s'éleva: parmi la population, à cause des nombreux vols que les gitanos venaient de commettre; les bohémiens s'enfuirent vers les faubourgs, et quand les soldats vinrent pour les arrêter, ils résistèrent d'abord à main armée, et leur opposèrent ensuite des sortilèges et maléfices; « en sorte que tout d'un coup, ajoute Martin del Rio, tout s'apaisa comme par enchantement, sans que j'aie jamais pu savoir comment. »
On se souvient de la façon dont Cervantes traite les gitanos dans les premières lignes de la gitanilla de Madrid, une des plus connues parmi ses Novelas ejemplares : ensemble, dit-il, que les gitanos et les gitanas ne soient venus au monde que pour être voleurs; ils naissent de pères voleurs, sont élevés au milieu de voleurs, étudient pour devenir voleurs..»
Un auteur assure qu'en 1618, une bande, composée de plus de huit cents de ces malfaiteurs, parcourait les Castilles et l'Aragon, commettant les crimes les plus atroces. Francisco de Cordova raconte dans ses Didascalia comment, vers la même époque, ils essayèrent de mettre au pillage la ville de Logroño, dans la vieille Castille, presque abandonnée de ses habitants à la suite d'une peste qui avait désolé la contrée. On n'en finirait pas si on voulait rapporter les accusations sans nombre qu'on faisait peser sur les gitanos; j'ai seulement voulu en donner quelques exemples pour faire comprendre comment, encore aujourd'hui, ils vivent pour ainsi dire isolés au milieu de la population, formant une caste à part, se mariant toujours entre eux, et parlant une langue qui n'est intelligible que pour eux seuls.
Les gitanos d'aujourd'hui sont loin d'être aussi redoutables que ceux d'autrefois : parmi les nombreux défauts qui leur étaient reprochés, un seul reste, c'est leur penchant au vol; ce penchant est général chez les gitanos, hommes ou femmes, enfants ou vieillards, et-on peut affirmer que les lignes de Cervantes, citées un peu plus haut, sont restées vraies de tout point. A part cela, ils sont généralement de moeurs fort inoffensives, et il est assez rare d'en voir condamner pour assassinat, il n'est pourtant pas sans exemple qu'ils aient entre eux de ces sanglantes querelles, riñas, dans lesquelles le fer doit décider de la victoire; la cause en est souvent la jalousie, jamais le vol; car les gitanos, qui s'entendent si bien à voler les chrétiens, les busnés comme il les appellent dans leur jargon, ne se volent jamais entre eux.
Quelquefois, c'est la redoutable navaja, à lalame longue et aiguë comme une feuille d'aloès, qui est leur arme de combat, mais les cachas, longs ciseaux qui leur servent à tondre les bêtes de somme, sont une arme plus terrible encore, et qu'eux seuls savent manier avec dextérité. Il n'est guère en Espagne, depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpujarras, de cheval, mulet ou âne qui ne passe chaque année par les mains d'un esquilador ou tondeur gitano : cette industrie semble avoir été depuis plusieurs siècles leur privilège exclusif, et parmi les Espagnols de vieille souche, cristianos viejos y rancios, chrétiens rances et vieux, comme ils aiment à s'appeler eux-mêmes, on ne trouverait que difficilement des esquiladores, si ce n'est dans quelques parties de l'Aragon. Les gitanos sont donc les seuls qui se servent pour le combat de cette arme d'un nouveau genre : comme ils portent presque toujours suspendue à leur ceinture la grande trousse qui contient leurs cachas de différentes dimensions, ils ne sont pas longtemps à se mettre en garde en cas de duel. La longueur de leurs grands ciseaux atteint presque un pied et demi; seulement, au lieu de les tenir fermés et de s'en servir comme d'un puñal ou d'une navaja, ils les tiennent ouverts, les serrant de leurs mains noires et calleuses au point d'intersection des deux branches, de manière qu'on les croirait armés de ces anciens poignards italiens dont la lame s'ouvrait en deux au moyen de la pression d'un bouton.
Un autre métier dont les gitanos ont le monopole, c'est celui de maquignon : il n'est pas de secret qu'ils ne connaissent pour donner aux rossinantes les plus maigres la vigueur, ou du moins l'apparence de la vigueur; nous eûmes, au marché de Totana, l'occasion d'admirer leur merveilleuse adresse sous ce rapport. Quant aux femmes, elles n'exercent guère d'autre métier que celui de danseuses et de diseuses de bonne aventure : dès qu'elles aperçoivent un étranger, elles se dirigent vers lui, prennent sa main, et, lisant dans les plis, elles prononcent d'un air inspiré quelques paroles inintelligibles, qui leur valent ordinairement quelques menues pièces de monnaies.
M. Georges Borrow, l'auteur du curieux livre intitulé The Zincali, est celui qui les a le mieux étudiés : on sait qu'il eut la patience d'apprendre leur langue, le caló, et qu'il vécut plusieurs années au milieu d'eux pour les convertir au protestantisme : il raconte qu'un jour, ayant un mulet chargé de bibles, un gitano prit son chargement pour des paquets de savon : « Oui, lui répondit-il, c'est du savon, mais du savon pour nettoyer les âmes ! Cet apôtre des gitanos avait fini par se faire passer pour un des leurs : cependant ceux qui les connaissent bien ont de la peine à croire qu'il ait fait beaucoup de prosélytes parmi eux.
Un peu avant de quitter Totana, nous vîmes dans la cour de la posada une de ces petites scènes de toilette comme il n'est pas rare d'en rencontrer en Andalousie, et qui nous rappela certains détails de mœurs qui nous avaient déjà frappés à Naples et dans le ghetto de Rome. Une superbe gitana d'une vingtaine d'années, brune comme une Moresque, aux longs cils et aux cheveux noirs et crépus, les oreilles chargées de lourds pendants, se tenait debout derrière une vieille femme accroupie, véritable type de sorcière, dans les bras de laquelle dormait un enfant; un autre enfant presque nu, couché à côté d'un large pandero aux pieds de sa grand'mère, nous regardait d'un air sauvage et mélancolique, la tête appuyée sur sa main; la jeune fille, les mains plongées dans la chevelure ébouriffée et grisonnante de la vieille gitana, se livrait consciencieusement à une chasse active, vrai devoir filial, tandis qu'un autre gitan à la mine rébarbative, à la peau couleur de bistre, la tète coiffée d'un foulard tombant derrière la nuque, se tenait gravement en arrière du groupe, contemplant d'un air sérieux et indifférent une scène à laquelle il paraissait habitué.
Nous avions recommandé à notre calesero de se tenir prêt dès le lever du soleil; car il était important de partir de Totana de très grand matin, afin d'arriver à Lorca avant la chaleur du jour. La contrée que nous traversâmes manque absolument d'eau; aussi est-elle poudreuse et desséchée, et les bords de la rente n'offraient plus cette plantureuse végétation que nous admirions tant aux environs de Murcie. Bien que le soleil ne fût pas encore très élevé au-dessus de l'horizon quand nous arrivâmes à Lorca, nous sortîmes de notre galère complètement poudrés à blanc par la poussière du chemin, comme si nous avions fait vingt lieues, tandis que nous venions d'en faire à peine cinq ou six.
Lorca est une grande ville, à l'aspect assez sauvage, aux rues tortueuses et escarpées; on estime sa population à quarante-cinq mille âmes, chiffre qui nous parut exagéré, autant qu'un séjour peu prolongé nous permit d'en juger. Au-dessus de la ville s'élève un monticule couvert de cactus et d'aloès, le Monte de Oro, au pied duquel coule, quand elle a de l'eau, une rivière appelée et Sangonera, ou de son ancien nom arabe et Guadalentin, qui va se jeter dans le Ségura, la rivière de Murcie. Sur les pentes du Monte de Oro est bâtie la vieille ville arabe dont il reste encore des tours carrées et des murs crénelés en briques d'un ton rougeâtre; c'est dans cette partie de la ville qu'habitent la partie pauvre de la population et quelques gitanos. La partie basse, située sur l'autre rive du Guadalentin, est beaucoup plus propre et mieux bâtie; en revanche les grandes rues modernes, qui viennent aboutir à la Plaza Mayor, n'ont aucun caractère particulier.
Lorca n'est pas très riche en monuments : c'est à peine s'il faut citer là cathédrale, sous l'invocation de San Patricio, grand édifice corinthien, froid et correct, et une petite église gothique, appelée Santa Maria comme celle d'Elche. L'Alameda, qui s'étend sur le bord de la rivière, est une promenade agréable, après la chaleur du jour seulement; car le climat de Lorca est un des plus chauds de l'Espagne. Nous aperçûmes, en nous promenant dans la Corredera, un pilastre antique, sur lequel est gravée une inscription à moitié effacée de l'époque romaine : les habitants de Lorca sont très fiers de ce fragment, qu'ils considèrent avec raison comme un titre de noblesse pour leur ville, à laquelle il donne une existence authentique de dix-huit cents ans, et dont l'ancien nom, Elicroca, a été changé par les Arabes en celui qu'il porte encore aujourd'hui.
Non loin de Lorca existait, il y a environ une soixantaine d'années, un de ces pantanos, immenses réservoirs d'eau, dans le genre de celui de Tibi, dont nous avons parlé précédemment. Le pantano de Lorca, qu'on appelait et puente, ou et pantano depuentes, était une digue colossale bâtie en pierres de tailles à l'entrée d'une vallée, dans le but de servir à retenir les eaux des montagnes voisines qui venaient s'y réunir; cette immense muraille, qui fermait la vallée d'une côte à l'autre, avait plus de quatorze cents pieds de hauteur, et se composait de sept étages superposés, dont l'épaisseur, à partir du haut, allait en augmentant de douze pieds à chaque étage, en sorte que la base n'avait pas moins de quatre-vingt-quatre pieds en largeur. Ce grand réservoir fut construit par une compagnie particulière, à la tête de laquelle était, dit-on, un certain Lenurda, qui espérait faire une spéculation très productive en vendant fort cher aux agriculteurs l'eau dont ils avaient si grand besoin pour leurs irrigations, et qui devait décupler le produit des champs arrosés, car les eaux amassées pouvaient suffire pour, arroser pendant plusieurs années le territoire de Lorca et celui des environs.
La digue commencée en 1775, ne fut entièrement terminée qu'après beaucoup d'années, et ce n’est qu'au mois de février de l'année 1802 que le pantano fut rempli d'eau pour la première fois. Mais son existence ne devait pas être de longue durée, car moins de trois mois après, le 30 avril, la pression de l'eau renversa tout d'un coup l'immense muraille qui la retenait, et le torrent, se précipitant avec un fracas épouvantable, se fraya un passage en renversant tout sur son cours, qui, malheureusement prit la direction de Lorca : la partie basse de la ville, celle qui, avoisine la puerta de san Ginés, et le faubourg de San-Cristobal presque tout entier, furent détruits de ' fond en comble ; non seulement les édifices publics et les habitations des particuliers furent enlevés par la force des eaux, mais plus de six mille personnes, et un nombre très considérable d'animaux domestiques, qu'on estime à vingt-quatre mille, périrent dans la catastrophe : on prétend que le dommage s'éleva à la somme de deux cents millions de réaux, c'est-à-dire plus de cinquante millions de notre monnaie. Suivant la tradition, Lenorda, l'auteur involontaire de la catastrophe, en fut une des premières victimes; on prétend même qu'à la vue de tout le mal qu'il avait causé, il se donna volontairement la mort en se précipitant dans le torrent. Le souvenir de cette horrible inondation toujours vivant à Lorca, se perpétuera bien longtemps encore dans le pays, et malgré le temps qui s'est écoulé, malgré toutes les réparations qu'on a faites, les traces du malheur sont encore visibles aujourd'hui.
Comme nous étions impatients de nous rendre à Grenade, nous nous mîmes, après quelques instants de repos dans la posada de San-Vicente, à parcourir la ville pour nous mettre en quête d'un véhicule : il était une heure après-midi, et il faisait une chaleur vraiment tropicale; après beaucoup de tours et de détours, il nous fut impossible de trouver une boutique ouverte; on eût dit que tous les habitants avaient déserté leur ville : c'était l'heure du feu, l'heure du fuego, comme on dit en Andalousie, et à ce moment-là, chacun s'enferme chez soi pour faire la sieste, la vie est comme suspendue et les villes sont aussi désertes qu'au milieu de la nuit. Nous finîmes cependant par trouver un habitant éveillé, qui nous apprit qu'il y avait une galère qui partait quelquefois pour Grenade pendant la belle saison, et qu'elle mettait sept jours pour faire les quarante lieues qui séparent Lorca de Grenade. Nous avions suffisamment usé de la galère, et nous voulions absolument un véhicule un peu moins barbare : nous finîmes par trouver l'adresse d'un cosario, espèce de loueur de chevaux et de voitures; le moto nous dit que nous trouverions parfaitement notre affaire, mais qu'il fallait attendre deux heures, car le maître, l'amo, faisait la sieste, et il ne voulait pas prendre sur lui de le réveiller A quatre heures, l'amo ayant daigné se réveiller, nous lui exposâmes notre demande, et il fut convenu qu'il nous ferait conduire jusqu'à Grenade en tartane accélérée, c'est-àdire en cinq jours, moyennant la somme relativement modique de six duros, environ trente-deux francs par tête, se réservant de nous adjoindre un voyageur en route, le cas échéant.
Notre tartane ressemblait de tout point à celle de Valence : la toiture se composait de cerceaux supportant une toile; les bancs étaient dans le sens de la longueur du vehicule, auquel on montait par une espèce de marchepied en forme de cerceau placé à l'arrière : le cocher se tenait assis sur le brancard de gauche, et il va
ans dire que la caisse n'était aucunement suspendue. Notre calesero s'appelait Paquito, et paraissait se douter fort peu que son nom sentait la romance et l'opéra-comique; c'était un jeune homme, Grenadin de naissance, et il portait avec beaucoup de'crânerie le costume du calesero andalous. Il paraissait avoir une très vive amitié pour ses deux machos, deux mulets superbes, au poil noir et luisant, dont l'un s'appelait comisario, et l'autre bandolero, c'est-à-dire le commissaire et le brigand : il était fier de les avoir baptisés de la sorte, et dans les discours qu'il leur adressait constamment, il faisait souvent allusion à la situation comique de deux êtres ennemis par nature, et condamnés cependant à marcher toujours unis.
Avant de nous mettre en route nous avions eu soin de remplir de vivres les deux côté des nos alforjas, et nos botas de cuir, gonflées par le vin, devaient nous mettre à l'abri de la soit.
Ces précautions n'étaient pas de trop, car la route que nous allions parcourir est une des plus mal famées de l'Espagne, tant sous le rapport de la sécurité que sous celui des ressources matérielles.
A peine sortis de Lorca, nous cheminâmes dans le lit du Sangonera, qui se trouvait parfaitement à sec ; comme beaucoup de rivières d'Espagne, il remplaçait pendant la belle saison la route ordinaire, abandonnée comme trop poudreuse. Nous arrivâmes ainsi sans encombre, et toujours suivant le lit de la rivière, jusqu'à Velez-Rubio, petite ville de la province d'Almeria, que son surnom de rouge sert à distinguer de Velez-Blanco, située sur une hauteur, à une lieue environ. Velez-Rubio, située au milieu d'une contrée fertile, nous parut être habitée en grande partie par des agriculteurs; on cultive dans les environs beaucoup de maïs, dont on fait un pain jaune et épais, semblable à celui qu'on mange dans quelques parties du royaume de Naples. Au sortir de la ville se trouve une fontaine ferrugineuse, fort renommée dans le pays, et qu'on appelle, nous ne savons pourquoi, la fontaine du Chat, la fuente del gato.
Notre tartane s'était arrêtée devant un grand édifice d'aspect presque monumental: c'était la posada del Rosario, l'auberge du Chapelet, construite au siècle dernier par le duc d'Albe, qui possédait une grande partie du pays. A l'intérieur il ne manquait que des meubles ; à part cela, c'était une auberge superbe.
Peu de temps avant notre départ, notre calesero nous apprit qu'il nous avait trouvé un compagnon de voyage quelque temps après nous vîmes arriver un monsieur chargé de mantes, d'alforjas, de botas pleines de vin; ses parents qui l'accompagnaient, portaient en outre deux oreillers bien rembourrés, et au bout d'un instant le tout fut installé dans l'intérieur de la tartane. Notre nouveau compagnon de route , après les salutations d'usage , nous apprit qu'il était avocat à Velez-Rubio, et qu'il se rendait à Grenade pour un procès: au bout de quelques instants, nous fûmes les meilleurs amis du monde, et tout fut en commun entre nous, les mantes,. les provisions, et jusqu'aux oreillers; ce dernier détail ne nous étonna que fort peu, car nous savions par expérience que ceux qui voyagent en galère emportent même des matelas, précaution fort utile pour se préserver des cahots de la route.
En quittant Velez-Rubio, nous parcourûmes un relais qu'on appelle la legua del fraile, la lieue du moine ; cette lieue, qui conduit jusqu'au village de Chirivel, peut bien compter pour deux, car elle a au moins huit ou dix kilomètres; on nous fit remarquer à peu de distance de la route deux rochers auxquels leur forme singulière a fait donner le nom du fraile et de la monja, le moine et la religieuse. La contrée qui produit du lin en grande quantité, est parfaitement arrosée, et devient plus accidentée à mesure qu'on avance. Après une assez longue montée, nous arrivâmes à un sommet qu'on appelle las vertientes, parce que de là les eaux se déversent à l'ouest vers l'Andalousie, et à l'est vers la royaume de Murcie; bientôt nous quittâmes la province d'Almeria pour entrer dans le royaume de Grenade.
Cullar de Baza est le premier endroit que nous traversâmes, et cette petite ville est bien la plus singulière qu'on puisse imaginer. La plus grande partie des cinq mille habitants qui composent sa population vivent dans des grottes pratiquées sur le flanc de la colline, en sorte que toute la ville est souterraine, à part quelques maisons bâties en pierres et en pisé; l'existence de ces étranges habitations n'est signalée que par quelques cheminées coniques qui sortent de terre, et d'où s'échappe en spirales un léger nuage de fumée. Ces nouveaux troglodytes vivent là comme des lapins dans leur terrier, ou comme des ours dans leur tanière. Nous en vîmes plusieurs sortir de terre, et comme ils étaient vêtus de peaux de mouton des pieds à la tête, leur costume rendait l'illusion encore plus complète.
Comme nous devions faire tout le voyage avec les mêmes mulets, nous marchions constamment au pas, à raison d'environ huit lieues par jour, partant dès le lever du soleil, nous reposant pendant les heures de fuego, et arrivant à la couchée un peu avant la nuit. C'est ainsi que nous atteignîmes Baza, après avoir traversé une vaste plaine admirablement cultivée, qu'on appelle la Hoya, c'est-à-dire le fossé de Baza. La ville, qui était une des mieux fortifiées de l'ancien royaume de Grenade, a conservé son aspect moresque : on y voit encore la Alcazaba, forteresse construite par les rois de Grenade ; les épaisses murailles de brique et les grandes tours crénelées qu'on aperçoit çà et là ressemblent à celles de l'Alhambra, et témoignent toujours de l'importance passée de Baza. Il parait qu’il existe dans les environs de la ville des sables aurifères ; c'est du moins ce que nous apprîmes en rencontrant sur la route de longs convois de grands boeufs magnifiquement empanachés, traînant d'énormes machines fabriquées en Angleterre, et destinées à extraire l'or du sable ; nous ne savons s'il en a été de cette entreprise comme de beaucoup de mines espagnoles qui, excellentes en elles-mêmes, ne donnent aucun résultat, à cause des frais énormes d'extraction.
Basa n'appartient aux, Espagnols que depuis 1489; c'est le 25 décembre, deux ans avant la prise de Grenade, qu'elle tomba entre leurs mains, à la suite d'un siège de sept mois, dirigé par Isabelle la Catholique ; nous vîmes sous les ombrages de l'Alameda les énormes pièces de canon qui servirent aux Espagnols pour battre en brèche les solides murailles de la ville.
A partir de Baza, la contrée devient de plus en plus sauvage et accidentée; c'est dans ce district que se trouvait la petite ville de Galera, qui joua un si grand rôle dans la longue lutte que les derniers Mores de Grenade soutinrent contre les Espagnols après la perte de leur capitale, lutte qui dura près de quatre-vingts ans dans les montagnes des Alpujarras, et qui ne fut terminée, non sans peine, que par Don Juan d'Autriche. La prise de Galera fut signalée par les cruautés les plus atroces deux mille huit cents Morisques y furent égorgés; les femmes et les enfants, représentant une valeur comme esclaves, furent sur le point d'échapper au massacre général, mais le futur héros de Lépante les livra lui-même aux hallebardiers de sa garde, qui en tuèrent par ses ordres plus de quatre cents devant lui. Après cette boucherie, la ville de Galera fut détruite de fond en comble, et on sema du sel sur son emplacement. Ginez Perez de Hita, soldat et écrivain, qui faisait partie de cette expédition, ajoute, après avoir raconté, dans les Guerras civiles de Grenada, ces scènes dont il fut témoin oculaire.
« On usa de tant de rigueur envers les femmes et les enfants, qu'à mon avis, on alla beaucoup plus loin que ne le permet la justice, et qu'il ne convient à la clémence espagnole; mais ainsi l'avait ordonné le seigneur Don Juan. »
Au fond d'un vallon désolé et d'aspect sinistre, d'aussi terrible mémoire qu'autrefois chez nous la forêt de Bondy, nous nous arrêtâmes quelques instants à la Venta de Gor, aussi mal famée que l'auberge des Adrets, et dont le nom figure souvent, dans les anciennes légendes populaires, comme un repaire favori des bandoleros. Nous n'y trouvâmes que des arrieros et des tondeurs de moutons, à l'air assez farouche, qui nous adressèrent fort poliment le salut traditionnel : Vayan ustedes con Dios! auquel, en gens bien appris, nous répondîmes suivant l'usage : Queden ustedes con Dios ! Restez avec Dieu
Après quelques heures de marche, nous arrivâmes à Guadix, et nous descendîmes à la posada de los naranjeros, dont le propriétaire était un vieil Auvergnat, fait prisonnier pendant la guerre de l'indépendance, et naturalisé Espagnol; il portait le costume andalou; mais cinquante ans de séjour en Espagne ne lui avaient rien fait perdre de l'accent du Cantal. Les restes de constructions et d'inscriptions romaines ne sont pas rares dans la ville, mais les souvenirs moresques l'emportent et se retrouvent presque à chaque pas. Les femmes de Guadiz ont, ainsi que celles de Baza, une réputation de beauté qui nous parut parfaitement méritée; les hommes ont l'aspect assez rébarbatif et si on en croit les statistiques criminelles, ils se servent assez volontiers des cuchillos renommés qui se fabriquent dans la ville.
En traversant la plaza de la Constitution, nous remarquâmes un édifice fort ancien sur lequel nous lûmes cette inscription : La Carcel, qui nous apprit que c'était la prison; nous aperçûmes, derrière une fenêtre munie de barreaux de fer, deux gaillards portant le costume andalou, qui nous souhaitèrent le bonjour; nous apprîmes, en les faisant causer, que le plus âgé des deux avait été condamné avec trois autres pour un assassinat, mais il nous assura que ce n'était pas lui qui avait fait le coup. Le plus jeune, âgé de vingt-cinq ans à peine, avait une figure presque féminine , des cheveux noirs et de trèshe aux yeux bleus; il nous conta, d'un air très doux et avec un très fort accent andalou, qu'on l'avait enfermé pour une puñala qu'il avait donnée dans un accès de jalousie. Gomme il se conduisait bien, ainsi que son camarade, on leur accordait un cachot au rez-de-chaussée, donnant sur la place, où ils obtenaient quelques pièces de monnaie de la charité des passants.
En quittant Guadiz , nous traversâmes un pays de plus en plus accidenté, et nous aperçûmes bientôt sur notre gauche les cimes neigeuses de la Sierra Nevada, que dominait majestueusement le Pico de Mhulhacen; devant nous, la Sierra de Susana étendait à l'horizon ses découpures bizarres. Ce paysage, un des plus vastes que l'imagination puisse rêver, est plus sauvage assurément et plus grandiose peut-être qu'aucun de ceux qu'on admire en Suisse.
La route que nous parcourions est une des moins fréquentées d'Espagne : nous ne rencontrions guère que des balijeros, cavaliers qui transportent les lettres dans une valise fixée à leur selle; quelques paysans à âne, embossés dans leur mante et armés de leur escopette, et des gitanos en voyage. Notre calesero nous fit remarquer une vieille gitana accroupie sur le bord de la route , près d'un pauvre feu sur lequel cuisait en plein air un maigre puchero. « Voyez, nous dit-il un peu plus loin, voici les dents de cette sorcière; » et il nous montrait des rochers auxquels leur forme fantastique a fait donner le nom de los Dientes de la Vieja, et qui ressemblent en effet, avec un peu de bonne volonté, à la mâchoire accidentée de quelque vieille sorcière.
A Diezma, nid d'aigle brûlé par le soleil, notre calesero nous fit d'assez longs loisirs, motivés par la fatigue de ses chers mulets Bandolero et Comisario; nous en fûmes enchantés , car ce retard nous valut un spectacle des plus picaresques: dans la cour d'une maison à moitié en ruine, qu'abritait une treille gigantesque, était assise, un pandero à la main, une jeune gitana de la plus grande beauté ; sa mère, ou plutôt sa grand'mère, debout derrière elle, passait un vieux peigne édenté dans ses longs cheveux, d'un noir bleu comme l'aile d'un corbeau; un chat et une pie, animaux chers aux sorciers, paraissaient causer en amis sur le rebord d'une fenêtre, tandis qu'un grand lévrier, dont les oreilles droites ressemblaient à deux cornes, regardait les gitanas d'un air tout à fait diabolique. «Dépêche-toi, dis-je à Doré, de crayonner cette scène, car les sorcières vont enfourcher leur balai, et partir pour le sabbat. » Et, discrètement abrité derrière un laurier-rose, il en fit en quelques minutes un ravissant croquis.
Impatients d'atteindre le but de notre voyage, nous pressâmes le calesero de partir, et bientôt nous traversâmes Huetor : nous n'étions plus qu'à deux heures de l'antique ville de Boabdil; enfin, après de nombreuses montées, nous franchissions une enceinte de murailles moresques dominant des coteaux couverts de cactus ; nous étions dans Grenade.
CH. DAVILLIER.
(La suite à la prochaine livraison.)
VOYAGE EN ESPAGNE,
PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER.
GRENADE.
1862. - DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. - TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.
Une Casa de Pupilos. - Le Patio. - Les rues de Grenade. - Les louanges des poëtes arabes. -- Les origines de Grenade : l'ancienne Karnattah phénicienne ; L'Illiberis des Romains. - Les Goths et les Arabes. Ibn-Al-Hamar. - Guerres civiles. - Grandeur et décadence de Grenade.
La nuit commençait à tomber quand nous fîmes notre entrée à Grenade; nous venions de passer sous la Puerta de Facalauza, une des anciennes portes de la ville moresque, dont le nom signifie en arabe: Porte des amandiers. L'arrabal ou faubourg, que nous traversâmes, est d'un aspect assez misérable et n'annonce guère l'entrée d'une ville aussi riche en merveilles que l'ancienne capitale de Boabdil. Après avoir tourné dans un grand nombre de ces ruelles tortueuses que les Espagnols appellent callejones, notre tartane s'arrêta devant une casa de pupilos de la Galle de la Duquesa, où notre compagnon de voyage, l'avocat de Velez Rubio, avait l'habitude de descendre. Nous finies donc nos adieux à notre calesero Paquito et à ses deux mulets Comisario et Bandolero, et le señor Pozo, tailleur grenadin, - sastre granadino, - comme disait fièrement son enseigne, nous admit d'emblée au nombre de ses pensionnaires. Le señor Pozo était un excellent homme, et nous fûmes comblés, par sa femme et par lui, de toutes sortes d'attentions et de prévenances.
La casa de pupilos n'est pas un hôtel, et le nombre des pensionnaires qu'on y reçoit est ordinairement limité à quelques-uns. C'est quelque chose comme la pension bourgeoise chez nous, ou comme le boardinghouse des Anglais, avec plus de laisser aller, plus de familiarité. Ces maisons sont ordinairement peu fréquentées par les étrangers : quant à nous, nous les recherchions toujours de préférence aux hôtels, dont le faux luxe et l'hospitalité de mauvais aloi ne valent pas un accueil plus simple, mais presque toujours patriarcal et plein de cordialité; elles ont en outre l'avantage d'obliger, pour ainsi dire, l'étranger à parler la langue du pays.
La casa de pupilos, qu'on appelle aussi casa de huespedes, ne s'annonce aux passants que par un petit carré de papier blanc grand comme la main, attaché avec une ficelle à l'une des extrémités de la fenêtre ou du balcon, - en Espagne, il est peu de maisons sans balcon; - lorsque le carré de papier est placé au centre, il signifie qu'il y a simplement un logement à louer.
Le plus ordinairement, la casa de pupilos est tenue par quelque veuve, qui veut augmenter par ce moyen ses modestes ressources; quelquefois par une famille que des revers de fortune forcent à louer à des étrangers les épaves d'un riche mobilier; ou bien tout simplement par d'honnêtes bourgeois qui veulent tirer parti d'un appartement trop vaste pour eux. Tel était le cas de nos hôtes : notre padrona de huespedes était une grosse femme d'une quarantaine d'années, - de cuarenta navidades (quarante noëls) - comme elle nous le disait elle-même en riant, comptant ses années par noëls comme on les compte chez nous par printemps; toujours gaie, toujours avenante, elle tenait beaucoup à .donner à ses pensionnaires une haute idée de l'hospitalité grenadine.
La maison, d'une propreté parfaite, était meublée avec la plus grande simplicité : des chaises et des canapés en bois peint, garnis de paille, composaient le mobilier; les seuls objets de luxe étaient quelques saints et un pequeño san Juan en cire, habillés au naturel et qu'une cage carrée en verre garantissait de la poussière et des irrévérences des mouches. Les murs, points au lait de chaux d'un ton jaune clair, étaient garnis de quelques lithographies coloriées représentant des sujets de Nuestra señora de Paris, avec une légende en français et en espagnol, qui expliquait les principaux faits du roman de Victor Hugo. Ces produits de la veuve Turgis avaient pour pendants quelques sujets religieux lithographiés et enluminés chez Mitjana, à Malaga, qui paraît faire une rude concurrence aux produits de la rue Saint-Jacques, d'Épinal et de Saint-Gaudens. Cette description pourrait s'appliquer à un très-grand nombre d'intérieurs espagnols.
Au rez-de-chaussée, était le patio, espèce de cour carrée qui peut se comparer exactement à l'atrium corinthien des maisons romaines : c'est tout à fait la même disposition. Autour du patio, règne une galerie couverte soutenue par des colonnes : c'est le cavaedium des anciens; la partie découverte est pareille à l'impluvium, et souvent un bassin, situé au centre, tient lieu du compluvium, où venaient se réunir les eaux pluviales. Telles sont un grand nombre de maisons de Grenade et, pour compléter la ressemblance avec les maisons qu'on voit encore à Pompéi, la plupart sont pavées d'une mosaïque faite avec de petits cailloux blancs et noirs, représentant des arabesques et autres dessins variés.
Notre patio était soutenu par des colonnes surmontées de chapiteaux moresques de marbre blanc, arrachés sans doute à quelque mosquée, ou à une ancienne maison contemporaine des rois de Grenade. Un détail nous a frappés : c'est qu'un très-grand nombre des maisons de Grenade offrent dans leur construction de ces fragments moresques, tandis que les maisons antérieures à la conquête chrétienne sont tellement rares, qu'on peut à peine en citer quelques-unes. Il est évident qu'à la fin du quinzième siècle les conquérants, peu familiarisés avec les usages orientaux, durent démolir les maisons anciennes et se servir des matériaux pour en reconstruire d'autres suivant la tradition de leur pays.
Cette absence à peu près complète de monuments moresques déçut vivement mes compagnons de voyage, qui croyaient retrouver encore la vieille Grenade du temps des Abencerrages, ou quelque ancienne ville orientale avec des minarets élancés et des moucharabys en relief, comme ceux dont Gentile Bellini aimait à orner ses grandes toiles. Cependant, hâtons-nous de dire que les rues de Grenade, si elles ne rappellent pas tout à fait l'Orient, sont bien loin d'être d'un aspect monotone : les maisons, peintes en rose tendre, en vert clair, en jaune beurre frais, et autres nuances des plus douces, se colorent au soleil des couleurs les plus gaies.
"Elle peint ses maisons des plus riches couleurs" , a dit Victor Hugo; on ne saurait être plus vrai. Chaque fenêtre est garnie de longues nattes de sparterie abritant un balcon, d'où pendent, luxuriantes et touffues, des plantes grasses aux fleurs écarlates. Quelquefois des tendidos, vastes toiles aux rayures bleues et blanches, forment au-dessus des rues un toit transparent, comme dans certaines de nos villes du midi.
Ajoutons à cela des yeux noirs qui brillent dans l'ombre, à travers les stores d'un mirador, ou derrière les longs rideaux d'étoffe rayée qui pendent aux balcons; quelques madones devant lesquelles brûlent des lampes allumées par des mains pieuses, un paysan qui passe embossé olans sa mante de laine brodée, et nous répéterons volontiers l'Orientale si connue de notre grand poète:
Soit lointaine, soit voisine,
Espagnole ou sarrasine,
Il n'est pas une cité
Qui dispute, sans folie,
A Grenade la folie
La palme de la beauté,
Et qui, gracieuse, étale
Plus de pompe orientale
Sous un ciel plus enchanté.
Il y a de charmantes heures de flânerie à passer en errant à travers les rues de Grenade : à chaque pas, pour ainsi dire, les yeux sont frappés par quelques détails d'architecture ou par une scène de moeurs imprévue : tantôt c'est une caravane de paysans de la Vega, conduisant des ânes qui disparaissent presque entièrement sous d'immenses paniers chargés de fruits et de légumes; tantôt c'est une brune gitana au teint cuivré, à l'air faroucne, disant, pour quelques cuartos, la, bonne aventure en plein air, en examinant la main d'un soldat crédule, qui écoute attentivement l'oracle de la sorcière; ou bien encore, ce sont des musiciens ambulants qui chantent d'une voix nasillarde des coplillas populaires, et autour desquels la foule fait cercle.
Un jour que nous nous promenions dans la calte de Abenamar, - un nom de rue qui rappelle l'ancienne Grenade moresque, -nous fûmes attirés par des chants étranges qu'accompagnaient tant bien que mal quelques aigres grincements de guitare, et le bourdonnement sourd d'un pandero : nous aperçûmes bientôt deux nains portant le costume andalous, et de la difformité la plus singulière; ces curieux musiciens nous firent penser aux nains ou enanos que Velasquez s'amusait quelquefois à peindre, et dont on voit plusieurs au musée de Madrid; en eût dit encore des personnages empruntés aux contes fantastiques d'Hoffmann.
L'un d'eux grattait convulsivement de ses doigts osseux les cordes de sa guitare, tandis que l'autre exécutait sur son pandero toutes sortes de variations, en se livrant à la gymnastique la plus amusante. Trois élégantes senoras qui passaient par là s'arrêtèrent un instant pour contempler les exercices des enanos; leur merveilleuse beauté et leur riche toilette faisaient un curieux contraste avec la laideur et le costume délabré des deux pauvres nains. Le concert terminé, les musiciens firent une ample moisson de cuartos, et allèrent recommencer un peu plus loin.
Une autre fois, nous rencontrâmes dans un faubourg de Grenade une famille de musiciens nomades, leurs paquets sur le dos et la guitare en bandoulière; une jeune femme à la figure douce et mélancolique tenait par la main son enfant, qui marchait pieds nus. Ces pauvres gens venaient de parcourir à pied le chemin de Guadiz à Grenade, et avaient à peine gagné de quoi se nourrir en route; aussi voulûmes-nous, pour les dédommager, leur faire chanter tout leur répertoire.
N'oublions pas les mendiants, qu'on ne rencontre que
trop souvent et quelquefois par troupes nombreuses; dès qu'ils aperçoivent un
étranger, ils se précipitent en se bousculant, et si on leur jette quelques
pièces de menue monnaie, c'est une véritable curée. Leur grand nombre témoigne
assez de la pauvreté et de la décadence de l'ancienne capitale des rois mores,
autrefois si riche, si industrieuse, et si souvent chantée par les poetes.
Il n'est peut-être pas une ville qui ait été louée autant que Grenade :
- A quien Dios le quiso bien, en Granada le dio de conter.
« - A celui que Dieu aime, dit un vieux proverbe, il a permis de vivre à Grenade. »
Et ces deux vers si connus, qu'on ajoute à ceux qui comparent Séville à une merveille
Quien no ha visto a Granada.
No ha visto a nada!
« Qui n'a pas vu Grenade, n'a rien ru ! »
Un écrivain arabe qui vivait au quatorzième siècle, Jbnu-Battutah, appelle Grenade la capitale de l'Andalousie et la reine des cités, et dit que rien ne peut être comparé à ses environs, délicieux jardins de vingt lieues d'étendue. "Plus salubre que l'air de Grenade" est un proverbe encore usité en Afrique.
"Grenade, dit un ancien poëte andalous, n'a pas sa pareille dans le monde entier : c'est en vain que le Caire, Baghdad ou Damas voudraient rivaliser avec elle. On ne peut donner une idée de sa merveilleuse beauté qu'en la comparant à une jeune mariée, resplendissante de grâce, dont les pays voisins formeraient le domaine. »
La plupart des écrivains arabes appellent Grenade Shamu-l-andalus, c'est-à-dire le Damas de l'Andalousie, la comparant ainsi à la ville la plus célèbre de l'Orient; quelques-uns disent que c'est une partie du ciel tombée sur la terre. « Ce lieu, dit un autre écrivain en parlant de la Vega, surpasse en fertilité la célèbre Gautah, ou prairie de Damas; » et il compare les carmenes ou maisons de campagne, qui avoisinent la ville, à autant de perles orientales enchâssées dans une coupe d'émeraude.
Les écrivains espagnols n'ont pas été moins prodigues de louanges : les uns l'appellent l'illustre; d'autres, la célèbre, la fameuse, la grande, la très-renommée, etc. Les rois catholiques lui donnèrent officiellement l'épithète de grande et honorable.
Les historiens étrangers se sont également plu à célébrer les beautés de Grenade : un écrivain du seizième siècle, Pierre Martyr de Angleria, natif de Milan, compare la Vega, ou plaine de Grenade, à celle qui entoure sa terre natale; elle a sur Florence cet avantage que les montagnes, qui attirent sur cette ville les rigueurs de l'hiver, garantissent, au contraire, Grenade de l'âpreté des vents pendant la mauvaise saison. Son climat est préférable à celui de Rome exposée au sirocco, ce vent d'Afrique qui apporte les fièvres, tandis que l'air de Grenade est très-sain et guérit de nombreuses maladies. On y jouit d'un printemps perpétuel, et on peut y voir les citronniers et les orangers couverts en même temps de fleurs et de fruits; les jardins toujours verts, toujours en fleurs, rivalisent avec ceux des Hespérides.
Il n'est pas facile de déterminer les origines de Grenade; on ignore vers quelle époque des tribus errantes vinrent se fixer dans ce pays, où les attiraient un climat si salubre et tant de richesses naturelles. Il y a bien des écrivains qui veulent que la ville ait été fondée par Liberia, petite-nièce d'Hercule et quatrième arrière-petitefille de Noé. Cette Liberia aurait eu une fille nommée Nata, qui régna sur le pays : elle fut trompée par des étrangers qui, attirés par la fertilité du pays, vinrent lui demander de la terre à cultiver, seulement, disaient-ils, la surface occupée par la peau d'un boeuf, ce qu'elle leur accorda facilement; mais les rusés étrangers découpèrent cette peau en bandes tellement minces qu'ils entourèrent une étendue de terrain suffisante pour l'emplacement d'une grande ville. Nata, que cette mauvaise plaisanterie avait désespérée, s'enferma dans une grotte où elle exerça l'astrologie et la magie, sciences qu'elle tenait de sa mère, sorcière consommée. Pour la consoler, les étrangers donnèrent son nom à la ville qu'ils venaient de fonder, en l'appelant Gar Nata, c'est-à-dire la ville de Nata. Voilà, ajoute le P. Echeverria, un des historiens de Grenade, voilà des contes de vieilles femmes, bons pour charmer les soirées d'hiver.
Sans nous occuper davantage de toutes ces fables qu'on retrouve mêlées à l'histoire de beaucoup de villes espagnoles, disons simplement que l'opinion la plus probable est celle qui fait de Grenade une ancienne colonie phénicienne, et qu'il faut chercher la vraie étymologie de son nom dans le mot Kar, qui signifiait ville fortifiée en phénicien, et qui forme la première partie du nom de plusieurs cités situées sur une élévation, telles que Carmona, Carthage, Carteia, etc. Quant au mot Nata, il a été interprété de diverses manières : suivant les uns, l'ancien nom de Grenade signifierait la ville des étrangers; suivant d'autres, la ville de la montagne ou de la grotte. Nous laisserons de côté les autres opinions plus ou moins ridicules, par exemple celle de cet auteur qui veut que Grenade ait été fondée par Nabuchodonosor en personne. On pense que l'ancienne ville phénicienne occupait l'emplacement actuel des fameuses Torres Bermejas, les Tours Vermeilles, que nous laisserons tout à l'heure sur notre droite, quand nous monterons à l'Alhambra, et du campo ciel principe.
A quelque distance de l'ancienne cité phénicienne, s'éleva plus tard la ville d'Illiberis, qu'on a confondue à tort avec celle qui est aujourd'hui Grenade. Illiberis, dont le nom signifie en langue basque la Ville nouvelle, était bâtie au pied de la Sierra de Elvira, nom qui a probablement la même étymologie; elle devint plus tard une colonie romaine; il est constant que ses ruines servirent à construire Grenade, et qu'on y prit les pierres comme dans une carrière, car il n'en reste plus de trace depuis longtemps. Des fragments d'inscriptions qui ont été conservés montrent qu' Illiberia, ou le municipium Illiberitanum, avait une certaine importance à l'époque romaine : plusieurs de ces inscriptions portent les noms de divers empereurs, tels que Vespasien, Marc-Aurèle, Gordien le Pieux, etc.
Le nom d'Eliberris ou Iliberis se retrouve sur les monnaies d'or de plusieurs rois goths, notamment sur celles de Svintila, le même prince dont le nom se voit également sur une couronne votive d'or massif, découverte en 1861, actuellement à Madrid, et à peu près semblable aux neuf merveilleuses couronnes trouvées à la Fuente de Guarrazar, près Tolède, et qu on peut admirer au musée de Cluny.
Lorsque les rois goths furent chassés d'Espagne par les Arabes commandés par Tarick, il existait au-dessus de l'emplacement actuel du Campo del Principe, une enceinte fortifiée appelée Karnattah, qu'ils conservèrent en lui laissant son nom primitif ; c'est donc à tort qu'on a voulu chercher l'étymologie de Grenade dans deux mots arabes signifiant la Crème du couchant (Garbnata).
Cette enceinte, après sa reddition à l'un des lieutenants de Tarick, fut abandonnée aux Juifs, qui en firent leur résidence, et les Arabes lui donnèrent alors le nom de Karnattah al Yahoud, c'est-à-dire Grenade des Juifs; très-peu importante à cette époque, elle était soumise à Elvira, l'ancienne Illiberis, capitale de la province. Quelque temps après l'invasion arabe, le gouverneur qui commandait en Espagne au nom du calife de Damas reçut l'ordre de faire, entre les nouveaux colons arabes et africains, un partage des terres appartenant aux Goths; Elvira et Grenade restèrent jusqu'au commencement du onzième siècle sous la domination des gouverneurs nommés par les califes de Cordoue : à cette époque, leurs nombreux domaines devinrent la proie de conquérants avides, qui se partagèrent le califat de Cordoue, après la ruine complète de la dynastie des Ommiades (Umeyyah).
Un de ces chefs éleva d'importantes constructions à Grenade, et son neveu, qui lui succéda, y fixa sa résidence principale; c'est alors que fut achevée la destruction d'Elvira ; plusieurs inscriptions provenant des ruines de cette ville ont été trouvées parmi celles de la Kassabah arabe, enceinte fortifiée dont le nom s'est conservé dans l'Alcazaba.
Vers le milieu du onzième siècle, un prince nommé Badis construisit un palais, dont les restes existent encore et sont connus sous le nom de la Casa del Carbon. Peu de temps après il fut détrôné par les Almoravides, dynastie qui venait d'Afrique. Ceux-ci furent émerveillés de la beauté du pays qu'ils avaient conquis; ils tenaient tant à leur nouvel empire qu'un de leurs chefs s'écria un jour, s'adressant à ses compagnons: « L'Espagne est comme un bouclier dont Grenade est le support; tenons les courroies serrées, et Grenade n'échappera pas de nos mains ! »
Vers le commencement du douzième siècle, une autre horde africaine, originaire des déserts voisins de l'Atlas, vint détrôner les Almoravides : c'étaient les Almohades, dont le nom signifie Unitaires. Pendant le treizième siècle, Grenade et la province furent le théâtre de guerres civiles presque continuelles; mais en revanche la capitale reçut de nombreux embellissements. Ibn Al-Hamar, dont le nom signifie en arabe l'homme rouge, surnom qu'on lui avait donné à cause de son teint vermeil et de la couleur de sa chevelure, détrôna les Almoravides en 1232. Ce prince gouverna si sagement sa nouvelle conquête, que plusieurs milliers de musulmans accoururent de divers pays pour s'établir dans ses États, notamment après la prise de Séville, de Valence, de Xérès et de Cadix par les chrétiens. Il distribua des terres aux nouveaux venus et les exempta d'impôts ; le commerce devint prospère; des hospices, des colléges pour l'enseignement des sciences furent fondés par lui ; il construisit des aqueducs, des bains publics, des marchés, des bazars; un de ces bazars, l'Alcayzeria, destiné à la vente de la soie brute, existait encore il y a une vingtaine d'années. Enfin, et c'est là son plus grand titre de gloire, il fut le premier fondateur de l'Alhambra.
Son fils lui succéda sous le nom de Mohammed II, et devint tellement redoutable pour les princes chrétiens, ses voisins, que ceux-ci lui payaient annuellement un tribut pour éviter ses attaques. Les guerres civiles redoublèrent sous le règne de ses successeurs, qui obtinrent néanmoins des succès contre les chrétiens. Yousouf 1er, surnommé Abou-l-Hadjadj, fut un des rois de Grenade qui laissèrent les meilleurs souvenirs : il s'attacha principalement à augmenter la splendeur de l'Alhambra, dont il construisit l'entrée principale, et qui absorba tous ses trésors.
Jamais Grenade ne fut plus prospère que sous Aboul-Hadjadj ; à aucune époque elle ne fut plus peuplée un historien espagnol assure que sous son règne la population occupait soixante-dix mille maisons et formait un total de quatre cent vingt mille âmes, plus de sept fois la population d'aujourd'hui. Ce roi, à qui Grenade devait tant, était cependant destiné à mourir sous les coups d'un assassin.
Mohammed V, Al-ghani-billah (celui qui se plait en Dieu), hérita de ses talents et de son goût pour les arts, et sut vivre en paix avec les chrétiens ; on lit encore des vers à sa louange dans plusieurs des salles de l'Alhambra, car il se plut à embellir ce palais comme ses prédécesseurs.
Les rois qui lui succédèrent furent plus belliqueux que lui, mais ne furent pas toujours heureux dans leurs guerres : ainsi Yousouf III perdit en 1416 l'importante ville d'Antequera, assez rapprochée de la capitale. Son fils, Abou Abdallah-el-aysar, le gaucher, et izquierdo, comme le nomment les auteurs espagnols, fut détrôné en 1428, à la suite de guerres civiles; mais c'est sous le règne de Mohammed VIII, son cousin et son successeur, surnommé Az-zaghir (le jeune), que les discordes civiles troublèrent plus violemment que jamais le royaume de Grenade; discordes qui devaient, moins de cinquante ans après, le livrer aux Espagnols comme nue proie facile. C'est encore sous le règne de Mohammed Az-zaghir que s'élevèrent entre les Zégris et les Abencerrages ces terribles querelles qui ensanglantèrent la ville et l'Alhambra, et qui ont servi de thème à tant de romances moresques et espagnols , sans compter les romans modernes.
Sous Mahommed X, le malheureux royaume de Grenade était déjà au commencement de son agonie Henri IV, roi de Castille, envahit et ravagea plusieurs fois la fertile Vega ; il fit plus : il vint camper avec son armée en vue de la capitale, affront que Grenade subissait pour la première fois. En 1460, les chrétiens s'emparaient de Gibraltar et d'Archidona, et trois ans plus tard, le roi de Grenade se voyait forcé de signer un traité de paix par lequel il s'obligeait à tenir son royaume comme fief de la couronne de Castille, et à payer chaque année au vainqueur un tribut de douze mille ducats d'or. En 1469, le mariage de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille, en réunissant les deux couronnes, vint augmenter encore la force des ennemis de Grenade, qui n'avait plus que peu d'années à vivre sous ses anciens rois. La ville d'Alhama, un des boulevards du royaume moresque, était enlevée en 1482, et, l'année suivante, les généraux des rois catholiques s'emparaient de plusieurs forteresses également importantes. Pendant ce temps-là, Grenade était toujours déchirée par des discussions intérieures, causées par la rivalité de deux sultanes, Ayesha et Zoraya, rivalité qui avait divisé la ville en deux partis ennemis ; cette dernière était chrétienne d'origine, et les historiens arabes sont d'accord pour la considérer comme la cause première de la perte de Grenade.
Les Zégris avaient embrassé le parti d'Ayesha, et les Abencerrages celui de Zoraya. Au mois de juin 1482, les deux fils d'Ayesha étaient forcés de s'échapper de Grenade, et se réfugiaient à Guadix : l'aîné, Mohammed Abou Abdallah était proclamé roi par les soldats et par les habitants ; bientôt après, il reprenait le chemin de la capitale, et s'en emparait après avoir détrôné son père, qui se réfugia à Malaga.
Abou Abdallah devait être un des derniers rois de Grenade; c'est lui que les écrivains espagnols désignent sous le nom de Boabdil, corruption de Bo-Abdila, suivant la manière espagnole de prononcer le nom arabe ; ils l'ont aussi appelé et rey chico, le jeune roi, traduisant ainsi le surnom de Az-zaghir, qu'on lui avait donné, comme à un de ses prédécesseurs. A peine monté sur le trône, il résolut, poussé par les Zégris, de tirer vengeance des Ahencerrages, qui l'avaient forcé à s'exiler à Guadix, et il les attira traîtreusement dans un piège; c'est alors que se passa dans l'enceinte de l'Alhambra, la scène si connue qui ensanglanta le vieux palais des rois mores.
Quand nous visiterons l'intérieur du palais moresque, nous aurons l'occasion de revenir avec plus de détails sur ce dramatique événement, dont l'authenticité a été contestée à tort par plusieurs écrivains.
Cette trahison ne porta pas bonheur à Abou Abdallah abandonné de la plus grande partie de ses sujets, poursuivi par les vengeances qu'il avait provoquées, il en arriva à ne plus se croire en sûreté qu'à l'abri des épaisses murailles de l'Alhambra; étant sorti un jour de Grenade pour diriger une expédition contre les chrétiens, il fut vaincu et fait prisonnier par le comte de Cabra.
Aboul-Hasan, qui avait été précédemment détrôné, lui succéda, mais il était âgé, aveugle et infirme, et il ne tarda pas à abdiquer en faveur de son frère, surnommé Az-zaghal, nom emprunté à l'un des dialectes africains parlés à Grenade, et signifiant un homme gai et vaillant.
Ferdinand, en prenant parti pour son rival Boabdil, ralluma la guerre civile dans le royaume de Grenade, et i1 trouva un prétexte pour l'envahir de nouveau: Ronda, Marbella, Velez Malaga, tombèrent successivement entre ses mains ; bientôt il parvint, à force d'intrigues, à rétablir à Grenade le roi détrôné. Peu de temps après il s'emparait de Malaga, la seconde ville du royaume moresque; il prit enfin toutes les places qui appartenaient encore à Az-zaghal, et celui-ci, à bout de ressources, fut obligé de se reconnaître comme son vassal.
Le royaume de Grenade se trouvait donc réduit à la capitale même, et à la contrée montagneuse qu'on appelle l'Alpujarra ou les Alpujarras; les rois catholiques ne tardèrent pas à trouver une occasion de reprendre les hostilités : le roi more s'était engagé à recevoir dans Grenade une garnison de soldats espagnols, mais il s'y refusa, et la guerre recommença aussitôt.
Au mois d'avril 1491, Ferdinand et Isabelle vinrent en personne mettre le siège devant Grenade, dont les défenseurs, réduits par la famine, ouvraient, moins d'un an après, leurs portes aux chrétiens vainqueurs.
La Colle de los Gomélés. - La Puerta de las Granadas. - Le Bosque de la Alhambra. - Le Pilar de Carlos Quinto. - La Puerta Judiciaria; la Main et la Clef. - La Plaza de los Algibes. - La Puerta del Vino. - Le palais de Charles-Quint. - Les vases de l'Alhambra.
Nous étions tellement impatients de voir l'Alhambra que nous résolûmes de consacrer notre première visite à l'antique acropole des rois mores, nous laissant à peine arrêter par les beautés d'un genre différent qui se trouvaient sur notre route : nous laissâmes donc de côté la place de Bibarrambla, la majestueuse cathédrale, l'Alcayzeria et le Zacatin, ces vieux quartiers de Grenade, qui ont conservé leur nom et leur aspect moresques, et nous arrivâmes à la Plaza Nueva, sous laquelle coule dans l'ombre le poétique Darro, recouvert d'une épaisse voûte de maçonnerie. Sur la gauche s'élève une ancienne tour carrée de construction moresque, qui conserve encore ses ornements et de beaux carreaux de faïence incrustés; un peu plus loin s'élève le vaste palais de la Chancilleria ou Audiencia, dont la belle façade, d'un style sévère, fut achevée sous le règne de Philippe II, comme nous l'apprit une pompeuse inscription, gravée sur un écusson que tient un lion placé au-dessus de la porte principale.
Après avoir traversé la Plaza Nueva, nous commençâmes à gravir la calle de los Gomérès ou Gomélès, rue escarpée et sinueuse qui doit son nom, suivant la tradition, à une famille noble d'origine africaine, laquelle habitait ces parages, au. pied de la haute colline sur laquelle est construit l'Alhambra.
Au sommet de la rue de los Gomélès, on arrive à une des extrémités de Grenade, et on se trouve en face de la puerta de las Granadas, que les Mores appelaient Bib Leuxar: c'est une espèce d'arc de triomphe construit sous Charles-Quint, et qui fait corps de chaque côté avec les anciennes murailles moresques; l'arc principal, en plein cintre, qui s'ouvre au milieu du monument, est flanqué de deux fausses portes avec colonnes et corniches d'ordre toscan, et de deux bas-reliefs rongés par le temps, qui ont dû représenter la Paix et l'Abondance, sous la forme du milieu est couronné de trois grenades, symbole parlant, et dans le tympan s'étale fièrement l'écusson de Charles-Quint, accompagné de l'aigle impérial; une inscription, gravée sur la pierre, nous avertit que c'est là que commence la Jurisdiccion de la Real fortaleza de la Alhambra, qui est tout à fait indépendante de celle de Grenade.
Rien ne saurait rendre l'impression qu'éprouve celui qui traverse pour la première fois la a porte des Grenades : u on se croit transporté dans un pays enchanté, en pénétrant sous ces immenses arceaux de verdure formés par des ormes séculaires, et on pense à la description du poète arabe, qui les comparaît à des voûtes d'émeraude. C'est la plus majestueuse décoration qu'il soit possible de rêver, et si les yeux sont émerveillés, l'oreille n'est pas moins charmée par le chant des oiseaux, et par le bruit des cascades et des fontaines ; l'eau limpide des ruisseaux entretient une fraîcheur continuelle dans cet Eden où le printemps dure toujours, et auquel les Grenadins ont donné le nom beaucoup trop modeste de Bosque de la Alhambra.
Trois allées s'ouvrent devant nous: celle de droite conduit aux fameuses Torres Bermejas, aux Tours Vermeilles, que nous visiterons plus tard, et vient aboutir au Campo de los Mârtires ; celle du milieu conduit presque sans détours au Généralife, et enfin celle de gauche, que nous allons suivre, nous mènera, à travers une suite d'enchantements, à l'entrée principale de l'enceinte de l'Alhambra. La route est abrupte, mais la végétation qui s'élève de chaque côté est si magnifique, l'air si pur et si frais sous ce jardin de haute futaie, que l'on monte sans s'apercevoir de la fatigue ; de petites rigoles, dans lesquelles l'eau descend avec bruit sur un lit de cailloux, entretiennent l'humidité au pied des grands arbres, sous lesquels s'élèvent, comme chez nous la charmille, des orangers, des lauriers-roses gigantesques (adelfas), et autres arbustes inconnus dans nos climats. De toutes parts on voit et on entend les sources et les fontaines s'échapper avec bruit à travers les ruines et la verdure ; cette bienheureuse Grenade est tellement privilégiée du ciel, que les eaux deviennent plus abondantes à mesure que la chaleur est plus intense, car elles descendent des cimes toujours blanches de la Sierra-Nevada, dont le soleil le plus ardent ne parvient jamais à épuiser les neiges éternelles.
Nous arrivâmes bientôt, en montant toujours, devant une fontaine monumentale dans le style gréco-romain de la Renaissance, qui s'élevait sur notre gauche, au pied des murs rougeâtres de l'Alhambra, et qu'on appelle et Pilar de Carlos Quinto parce qu'elle fut dédiée à cet empereur par le marquis de Mondéjar. Ce monument épais et solide est composé de marbres de différentes couleurs et orné de sculptures représentant des Génies, des Dauphins, des Fleuves, et autres personnages mythologiques; nous y remarquâmes aussi, à côté des armes de la maison de Mondéjar, des rameaux de grenadier avec leur fruit : les Espagnols étaient si heureux de posséder Grenade qu'ils ornaient tous leurs monuments du symbole de la nouvelle conquête. L'écusson impérial est accompagné des colonnes d'Hercule, avec l'ambitieuse devise : PLUS ULTRA, et de médaillons représentant des travaux d'Hercule, Daphné, et autres sujets de la fable.
En montant un peu plus haut, et en tournant brusquement à gauche, nous nous trouvâmes en face de l'entrée principale de l'Alhambra, que les Espagnols appellent Puerta Judiciaria, del Juicio ou del Tribunal. La porte du jugement s'ouvre au milieu d'une tour carrée et massive du ton le plus chaud, entre l'orange et la brique; l'arc est en fer à cheval, en cintre outre-passé inscrit dans un carré, forme que les musulmans d'Espagne ont employée avec une prédilection marquée, et repose sur des jambages en marbre blanc.
Il y avait, du temps des rois de Grenade, quatre entrées à l'Alhambra : la Torre de Armas, la Torre de Siete Suelos, ou des sept étages, une autre tour à laquelle on a donné depuis le nom des Rois Catholiques, et enfin la Torre Judiciaria : la tour et la porte du Jugement étaient ainsi appelées parce que, suivant un usage très anciennement établi en Orient, les rois de Grenade venaient quelquefois s'y asseoir pour rendre la justice à leurs sujets des différentes classes, comme chez nous saint Louis sous le chêne de Vincennes.
Au-dessus de la porte existe une inscription arabe en deux lignes de caractères africains : cette inscription est très-intéressante, parce qu'elle nous apprend la date de la construction de la porte, et le nom de son fondateur; nous en empruntons la traduction à notre excellent ami M. Pasqual de Gayangos, le savant orientaliste espagnol [1]
« Cette porte, - appelée Bàbu-sh-shari'ah (porte de la loi), - puisse Dieu faire prospérer par elle la loi de l'Islam, - comme il en a fait un monument éternel de gloire, - fut bâtie par les ordres de notre seigneur le commandeur des croyants, le juste et belliqueux sultan Abou-l-hadjàdj Yousouf, fils de notre seigneur le pieux et belliqueux sultan Abu-l-Walid [bet Nasr. Puisse Dieu récompenser ses bonnes actions dans l'observation de la religion, et agréer ses hauts faits pour la défense de la foi! Elle fut terminée dans le glorieux mois de juin 749 (l'an 1348 de l'ère chrétienne). Puisse le Tout-Puissant faire de cette porte un rempart protecteur, et enregistrer sa construction parmi les impérissables actions des justes! »
Sur les chapiteaux des colonnes se lit cette inscription, si souvent répétée sur les murs de l'Alhambra, comme sur la plupart des monuments musulmans
« Louanges à Dieu ! - Il n'y a de pouvoir ou de force qu'en Dieu! - Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ! »
Comme nous aurons plusieurs fois, en visitant l'Alhambra, l'occasion de revenir sur ces inscriptions, disons ici que celles qu'on y voit sont de trois genres différents : Ayàt, ou versets religieux empruntés au Coran, - Asjà, sentences religieuses ou mystiques, mais ne faisant pas partie du Coran, - et Ash'ar, vers composés à la louange les rois de Grenade qui ont successivement contribué aux embellissements du palais. Les deux premières sortes d'inscriptions sont généralement en caractères coufiques, ancienne écriture arabe dont Mahomet se servit, dit-on, pour écrire le Coran : ce sont des caractères pleins de noblesse, réguliers, où les lignes droites se tordent quelquefois en entrelacs variés, et se mêlent rarement à l'ornementation du fond.
Les caractères africains, qu'on appelle également Neskhy, ont été employés exclusivement pour écrire les longs poèmes qui se déroulent sur les murs de l'Alhambra moins sévères d'aspect que les caractères coufiques, ils sont cependant tracés avec un soin et une précision extrêmes, quoiqu'ils se déroulent avec la fantaisie la plus libre et la plus variée, se confondant souvent avec les fleurons, entrelacs et arabesques dont ils sont presque toujours accompagnés.
Au sommet de l'arc extérieur de la porte du Jugement, on voit une plaque de marbre blanc sur laquelle est sculptée une main, et un peu plus haut, sur la frise, une clef, également sculptée en bas-relief, emblèmes qui nous feraient croire que nous sommes en Orient, si une madone en bois sculpté presque de grandeur naturelle, et d'un travail assez médiocre, placée dans une niche à côté, ne venait nous rappeler que nous sommes en pays catholique. Beaucoup de conjectures ont été faites sur cette main et sur cette clef symboliques : suivant la tradition populaire, les Mores de Grenade disaient : « Quand cette main viendra prendre la clef et ouvrir la porte, les chrétiens pourront entrer dans ce palais. » La main et la clef sont toujours à leur place, et depuis près de quatre siècles les Espagnols sont maîtres de Grenade.
La véritable signification de la clef, c'est que les Mores croyaient que le prophète envoyé de Dieu devait s'en servir pour ouvrir les portes de l'empire du monde. Cette croyance se rapporte à un chapitre du Coran commençant par ces mots : Dieu a ouvert aux croyants.... La clef était un signe symbolique très-souvent employé par les Sufis, et représentait l'intelligence ou la sagesse « qui est la clef au moyen de laquelle Dieu ouvre les coeurs des croyants, et les prépare à la réception de la vraie foi. » La clef était encore un symbole général chez les Orientaux, comme la croix chez les chrétiens. Après tout, l'explication la plus simple et la meilleure serait peut-être que la porte était la clef de la forteresse. Quoi qu'il en soit, la clef se retrouve encore sur la porte principale de plusieurs châteaux bâtis en Espagne par les Mores, particulièrement après l'arrivée des Almohades, témoins l'Alcazaba de Malaga, et les châteaux d'Alcala del Rio et de Tarifa.
Quant à la main, elle avait plusieurs significations mystérieuses : c'était l'emblème de la Providence divine, qui répand ses bienfaits sur les hommes; c'était aussi la main de la loi, et les cinq doigts faisaient allusion aux cinq préceptes fondamentaux : croire en Dieu et en son prophète, prier, faire l'aumône, jeûner pendant le rahmadan, et aller en pèlerinage à la Mecque et à Médine. Mais la main était surtout un symbole qui avait la vertu d'empêcher la fascination et les sorts; on la portait comme une amulette, et l'usage en était si général chez les Mores de Grenade que l'empereur Charles-Quint, qui ne négligeait aucun moyen de persécution contre les Morisques, défendit, par une pragmatique ou injonction publiée une trentaine d'années après la conquête, l'usage des petites mains d'or, d'argent ou de cuivre que les femmes et les enfants portaient habituellement à leur cou; et nous ferons à ce sujet une remarque : c'est que les coutumes superstitieuses sont tellement difficiles à déraciner chez les peuples, que l'usage des amulettes ayant la forme d'une main est encore très répandu en Andalousie ; cette main est ordinairement en jais, et on l'appelle encore de son nom arabe la mono de azabache; on la suspend à la ceinture des enfants, à la tête des chevaux et des mules, et même à la cage des oiseaux, et on lui attribue la vertu de préserver du mauvais oeil, - et mal de ojo, - dont on croit certaines personnes douées, même involontairement.
La porte, qu'on ferme tous les soirs, s'est parfaitement conservée depuis le temps des Mores; elle est épaisse et massive, et en bois recouvert de lames de fer, comme celles de la même époque qu'on voit encore en divers endroits de l'Espagne. Après avoir passé cette porte, nous aperçûmes à droite sous la voûte une inscription que nous nous amusâmes à déchiffrer. Cette inscription, qui occupe dix lignes de superbes caractères gothiques, est écrite en cette belle et sonore langue espagnole du quinzième siècle, et commence majestueusement par ces mots : « Los muy altos catholicos y muy poderosos sel ores don Ferdinando y dort a Isabel.... » Elle est très-intéressante en ce qu'elle rappelle des circonstances de la reddition de Grenade, et nous en donnons ici la traduction littérale :
« Les très-hauts, très-catholiques et très-puissants seigneurs don Fernando et dora Isabel, notre roi et notre reine nos maîtres, ont conquis par la force des armes ce royaume et cette ville de Grenade, laquelle, après avoir été assiégée longtemps par Leurs Altesses, leur fut livrée par le roi more Mulei Ilasen, ainsi que l'Alhambra et d'autres forteresses, le deuxième jour de janvier de l'année mil quatre cent quatre-vingt-douze. Ce même jour, Leurs Altesses nommèrent comme gouverneur (alcayde) et capitaine de la place don Inigo Lopez de Mendoza, comte de Tendilla, leur vassal, qui fut au moment de leur départ laissé dans l'Alhambra avec cinq cents cavaliers et mille fantassins. Et Leurs Altesses ordonnèrent aux Mores de rester dans la ville et dans leurs villages (alcarias). Ledit comte comme commandant en chef, a fait creuser cette citerne par l'ordre de Leurs Altesses. » (Cette inscription avait été placée primitivement au-dessus d'une citerne; sous le règne de Charles-Quint, elle fut transportée à l'endroit où elle se trouve aujourd'hui.)
Après avoir passé une seconde porte, on suit une galerie voûtée que les Mores ont eu le soin de faire tortueuse, afin de rendre l'accès de la place plus difficile pour l'assaillant; à l'extrémité de cette galerie, qui aboutissait autrefois à une autre porte semblable à la première, on débouche sur la place des Citernes, la Plaza de los AIgibes.
Au milieu de cette vaste place se trouve une immense citerne construite sous les rois de Grenade : on la remplit au moyen d'une saignée faite au Darro à une demi lieue de là ; elle est entièrement revêtue de carreaux de faïence, et sa dimension, nous assura-t-on, dépasse huit cents pieds carrés. Cette citerne communique avec l'air extérieur par une espèce de puits dont l'orifice est recouvert d'un toit formé de nattes grossières; nous n'allions guère à l'Alhambra sans venir chercher sous le toit de la citerne un abri contre l'ardeur du soleil, et nous y buvions d'une eau fraîche et délicieuse que de pauvres diables installés à l'ombre nous puisaient pour quelques pièces de monnaie. L'eau de l'Algibe de l'Alhambra, qui conserve toute l'année la même température, jouit à Grenade d'une réputation méritée : c'est la meilleure de la ville, et elle est très-appréciée dans un pays brûlant où l'eau a ses gourmets comme dans d'autres pays le vin; car toutes les fontaines de Grenade ne sont pas également estimées des connaisseurs : aussi c'est un va-et-vient continuel entre la ville et la citerne de l'Alhambra; des aguadores au costume pittoresque sont toujours là pour attendre leur tour : les uns transportent l'eau sur des ânes chargés de chaque côté de leur bât d'une énorme jarra abritée sous une épaisse jonchée de feuilles, ce qui les fait ressembler de loin à un buisson ambulant; d'autres aguadores plus modestes se contentent de transporter l'eau dans une espèce de tonneau cylindrique garni d'une couche de liége destinée à entretenir la fraîcheur, et terminé à l'une des extrémités par un long tube de fer-blanc, qui leur sert à verser le liquide; avec deux ou trois verres, et une petite fiole d'eau-de-vie anisée dont quelques gouttes versées dans l'eau suffisent pour la blanchir; voilà tout leur attirail, qu'ils portent en bandoulière sur le dos, au moyen d'une courroie; et chaque fois que la soit des buveurs d'eau a épuisé leur provision, ils retournent à l'Alhambra pour remplir de nouveau leur petit tonneau.
Arrêtons-nous un instant devant la Puerta del Vino, qui s'élève à droite de la porte que nous venons de franchir; c'est un petit monument moresque, de la plus parfaite élégance, qui fut bâti en 1345 par Yousouf I«, à l'époque de la plus grande splendeur de Grenade. Au milieu s'élève une arcade de marbre en fer à cheval inscrite dans un carré orné de gracieuses inscriptions, la plupart à la logange de Dieu; on remarque, parmi les ornements, une clef symbolique pareille à celle de la Puerta-Judiciaria. Les azulejos, ou carreaux de faïence incrustés sur la Puerta del Vino, sont les plus beaux et les plus grands qui existent à Grenade; cet emploi de la faïence dans la décoration architecturale est de l'effet le plus heureux; les azulejos de la Porte du Vin auraient, sans aucun doute, été enlevés par les visiteurs comme la plus grande partie de ceux de l'Alhambra; fort heureusement ils sont placés à plusieurs mètres au-dessus du sol, ce qui les a préservés de la main rapace de ceux qui aiment à emporter les monuments pièce à pièce. La Puerta del Vino a reçu ce nom après la conquête, parce qu'on y conservait le vin provenant d'Alcala. Les arrieros étaient obligés d'y déposer leurs outres, qui avaient le privilége d'entrer sans payer de droits : cette profanation dut faire frémir les mânes des fervents sectateurs de Mahomet, ennemis des boissons fermentées, car autrefois la Porte du Vin, dont la façade est exposée au soleil levant, était un oratoire où ils venaient faire leurs dévotions.
A côté de la Puerta del Vino s'élève la vaste façade du Palacio de Carlos-Quinto, construction majestueuse, mais froide, dans le style gréco-romain de la Renaissance, qu'on attribue à Pedro Machuca et à Alonzo Berruguete. Quand Charles-Quint vint visiter Grenade, il eut la fantaisie de faire jeter à bas toute la partie du palais de l'Alhambra qui composait le palais d'hiver, et en outre plusieurs salles importantes du palais d'été ; cet acte de vandalisme était tout à fait dans les moeurs du temps, car on regardait comme un acte méritoire la destruction de tout ce qui avait appartenu a los Moros; déjà le cardinal de Ximénès avait donné l'exemple en faisant brûler publiquement, sur une des places de Grenade, plus d'un million de manuscrits arabes, auto-da-fé pour lequel les auteurs contemporains l'ont loué à l'envi. Il semble qu'on ait voulu détruire tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de la religion musulmane, et c'est probablement à cette époque que prit naissance le proverbe espagnol : Buscar a Mahoma en Granada (chercher Mahomet à Grenade), proverbe encore usité quand on veut parler d'une chose impossible à trouver.
Ce qui ajoute encore à la cruauté de la profanation du César allemand, c'est qu'il obligea les malheureux descendants des Mores de Grenade à payer de leurs deniers la lourde construction qu'il voulait élever sur les ruines du gracieux et léger palais de leurs ancêtres l'inquisition venait d'être établie à Grenade, et plusieurs évêques avaient ordonné la séquestration des biens appartenant aux Morisques; Charles-Quint voulut bien les en exempter momentanément, à la condition qu'ils payeraient un impôt de quatre-vingt mille ducats, applicable aux frais de la construction du nouveau palais; de plus, les malheureux Morisques furent obligés de payer sous main un pot-de-vin de pareille somme aux favoris de l'empereur qui avaient intercédé pour eux.
Après tout, si le palais de Charles-Quint ne s'élevait pas insolemment au beau milieu de l'enceinte de l'Alhambra, on pourrait assurément le regarder avec plaisir; la façade, ornée de colonnes doriques et ioniques, de trophées, de bucrânes et autres ornements classiques, est d'une parfaite régularité et rappelle quelque peu, dans des proportions réduites, celle du palais Pitti avec ses pierres taillées en pointes de diamant; plusieurs bas-reliefs, dont le travail précieux et fini ne manque pas de mérite, représentent des victoires et des chocs de cavalerie; nous remarquâmes deux médaillons offrant cette particularité qu'ils représentent exactement le même sujet, retourné à la vérité, de sorte que les mêmes personnages tiennent alternativement leurs armes de la main gauche et leurs rênes de la main droite; procédé des plus commodes et qui dut coûter au sculpteur peu d'efforts d'imagination. Un auteur espagnol nous donne le nom de cet ingénieux artiste, Antonio Leval, qui, ajoute-t-il naïvement, combina, le tout pour former une exacte symétrie.
Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'on n'a jamais pu tomber d'accord sur la destination du palais de Charles-Quint : suivant les uns, on devait y placer les caballerizas, c'est-à-dire les chevaux et carrosses de l'empereur; d'autres prétendent qu'il devait servir d'arène pour les combats de taureaux, car César était un aficionado, qui daigna plus d'une fois descendre dans l'arène tauromachique; cette dernière opinion nous parait la plus vraisemblable, et nous ne voyons guère à quel autre usage aurait pu servir la cour circulaire placée au centre du monument; cette cour, aujourd'hui encombrée de ronces et de débris de toute sorte, est entourée d'une double rangée de superbes colonnes de marbre surmontées de chapiteaux doriques et ioniques, comme celles de la façade.
La construction de ce palais, commencée en 1526, fut continuée, après plusieurs interruptions, jusqu'en 1633, époque où elle fut abandonnée; en sorte que le palais est resté sans toit, les fenêtres sans vitres, les portes sans clôture, sans qu'on ait jamais su quel usage en faire; à tel point qu'à l'époque de la guerre de l'indépendance il fut sérieusement question de l'offrir au duc de Wellington. Aujourd'hui le palais n'est habité que par les lézards et les oiseaux de nuit, et il semble qu'une sorte de fatalité ait voulu, pour punir son usurpation, qu'il restât à jamais inachevé.
A l'autre extrémité s'élève la haute et imposante tour de Comarès, à l'intérieur de laquelle est la splendide salle des Ambassadeurs, que nous visiterons plus tard.
Non loin du palais, existaient jadis les Adarves, ligne de bastions moresques que Charles-Quint voulut également renverser, et sur l'emplacement dessquels il lit élever des jardins et, des fontaines dans le goût italien, aujourd'hui dans un triste état d'abandon; on voit près de cet endroit des vignes énormes, aux ceps noueux, et des cyprès gigantesques, dont la plantation remonte, suivant l'opinion populaire, au temps du dernier roi de Grenade, l'infortuné Boabdil.
C'est sous les fondations des Adarves que furent découverts, si on en croit la tradition, les fameux vases de l'Alhambra: on prétend qu'ils avaient été enfouis pleins d'or, pendant le siégé de Grenade, et qu'ils furent retrouvés par le marquis de Mondéjar, gouverneur de l'Alhambra, sous Charles-Quint; il ordonna qu'ils fussent placés comme ornements dans les nouveaux jardins, qui furent payés avec le trésor qu'on venait de découvrir.
Ces magnifiques vases étaient au nombre de trois, desquels il ne reste plus aujourd'hui qu'un seul; celui-ci néanmoins suffit pour donner une idée de l'état avancé où était parvenu autrefois l'art céramique dans le royaume de Grenade.
Le vase de l'Alhambra, si remarquable par la richesse et par la variété des dessins dont toutes ses parties sont couvertes, est sans contredit le plus beau monument connu de faïence hispano-moresque, comme il est aussi le plus ancien qu'on puisse citer. Sa forme rappelle au premier abord celle des amphores antiques : elle est, comme dans ces vases élégants, d'un gracieux ovale, qui va en s'allongeant et en se rétrécissant vers la base, de sorte que cette base se termine à peu près en pointe et fait presque ressembler le vase à une toupie qui se tiendrait en équilibre; les anses sont formées de deux larges ailes qui, partant de l'extrémité d'un col évasé, vont en s'élargissant se relier à la panse [2] . Ces anses sont bordées de cenefas ou longues bandes d'inscriptions en caractères africains, au milieu desquelles se jouent les arabesques les plus capricieuses. Une bande d'inscriptions du même genre règne horizontalement autour de la panse, qu'elle sépare en deux : dans la partie supérieure, sont placées en face l'une de l'autre deux grandes antilopes, animaux fantastiques à la tournure naïve, comme se plaisaient, à les représenter les artistes musulmans, et qui rappellent la décoration des bronzes damasquinés et des verres émaillés qui se fabriquaient au moyen âge à Damas. Dans la partie inférieure est inscrit un ovale couvert de grandes arabesques, très-franchement dessinées et du plus beau style. L'émail du fond est d'un blanc jaunâtre, sur lequel ressortent admirablement en bleu les lettres et les ornements rehaussés d'un reflet d'or pâle, trois couleurs qui forment l'ensemble le plus harmonieux. D'après un écrivain arabe du quatorzième siècle, la ville de Malaga était particulièrement renommée pour la fabrication de ces belles faïences à reflets métalliques.
Le premier auteur qui ait parlé des vases de l'Alhanbra est, je crois, le P. Echeverria, dans ses Paseos por Granada ou Promenades dans Grenade, espèce de guide dans la forme naïve de dialogues par demandes et par réponses, entre un Grenadin et un étranger, où il nous apprend l'histoire des fameuses Jarras, comme il les appelle.
L'ÉTRANGER. - Parlons de ces vases, qui, me disiez vous, contenaient un trésor : où se trouvent-ils maintenant?
LE GRENADIN. - Aux Adarves, dans un petit jardin délicieux, qui fut mis en état et orné par le marquis de Mondéjar, avec l'or provenant de ce trésor. Peut-être eut-il l'intention de perpétuer le souvenir de cette découverte en plaçant dans le jardin ces vases, qui sont des pièces très-remarquables; rendons-nous à ce jardin et vous allez les voir.
L'ÉTRANGER. - Quel merveilleux jardin! quelle admirable vue ! mais voyons les vases. Quel malheur! comme ils sont endommagés! Et ce qu'il y a de plus regrettable c'est que, laissés à l'abandon, comme ils le sont, ils se dégraderont chaque jour davantage.
LE GRENADIN. - Ils finiront même par être entièrement détruits : déjà il ne reste plus que les deux que vous voyez et ces trois ou quatre morceaux du troisième. Chaque personne, en sortant d'ici, veut en emporter un souvenir, et c'est ainsi que les pauvres vases sont détruits petit à petit.
L'ÉTRANGER. - Mais sur ces deux-ci, parmi les belles arabesques dont leur magnifique émail est orné, j'aperçois des inscriptions....
LE GRENADIN. - C'est vrai; mais vous voyez que, dans l'état de dégradation où sont ces vases, il n'est plus guère possible de les lire, leur émail étant usé ou enlevé. Sur ce premier vase, on ne peut guère distinguer que le nom de Dieu, deux fois répété: aucun des deux ne porte une autre inscription entièrement lisible....
Le P. Echeverria a exagéré quelque peu l'état de dégradation du vase qui reste; mais sa prédiction ne s'est malheureusement que trop justifiée. Quant à l'autre, autant qu'on peut en juger par les reproductions qui ont été faites il y a plus de cinquante ans, il était de même forme et de même dimension que celui qui subsiste; seulement, au lieu des deux antilopes affrontées, on voyait sur la panse trois cercles contenant chacun un écusson avec la devise si connue des rois de Grenade
Il n'y a pas d'autre vainqueur que Dieu.
On ne sait ce qu'est devenu le second vase de l'Alhambra.
Un voyageur anglais nous apprend que, vers 1820, le gouverneur Montilla s'en servait pour mettre ses fleurs, et il ajoute qu'il l'offrit un jour à une dame française, qui l'emporta.
D'après une autre version, il aurait été emporté par une dame anglaise. Ce qui est malheureusement certain, c'est qu'il n'en reste plus qu'un seul, qui a été conservé par miracle; car il y a peu de temps encore on en faisait peu de cas. C'est ce que nous apprend M. Théophile Gautier, qui décrit « la pièce où, parmi des débris de toute sorte, est relégué, il faut le dire à la honte des Grenadins, le magnifique vase de l'Alhambra, haut de près de quatre pieds, tout couvert, d'ornements et d'inscriptions, monument d'une rareté inestimable, qui ferait à lui seul la gloire d'un musée, et que l'incurie espagnole laisse se dégrader dans un recoin ignoble. »
Le chef-d'oeuvre de la céramique hispano-moresque est aujourd'hui placé dans un lieu plus digne de son mérite; il est exposé sous la galerie de la Cour des Myrtes, où les visiteurs peuvent l'admirer en entrant à l'Alhamhra.
Ch. DAVILLIER.
(La suite à la prochaine livraison.)
VOYAGE EN ESPAGNE,
PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER.
GRENADE
1862. - DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. - TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.
La fondation de l'Alhambra. - Les gouverneurs et leurs dévastations. - La tour de los Siete Suelos. - Les revenants de l'Alhambra le cheval sans léte, le fantôme velu, le taro feroz et son trésor. - La Alcazaba, la tour del Homenage et celle de la Vela. - La cloche et les jeunes filles. - La capitulation de Grenade. - L'entrée de la casa Real.
Avant de commencer notre promenade autour de la Plaza de los Algibes, et de visiter les vieilles tours arabes qui défendaient l'enceinte de l'Alhambra, nous dirons quelques mots de l'histoire du palais-forteresse des anciens rois de Grenade. Sa fondation est due, suivant toute vraisemblance, à Ibn-al-hamar (l'homme rouge), qui construisit beaucoup d'autres monuments; le fait a été contesté, mais il est confirmé par le témoignage de l'historien arabe Ibn-al-Khattib, qui dit que peu de temps a près qu'il eut chassé les Almoravides, le sultan Ibn-alhamar fit bâtir un palais dans la citadelle ou forteresse de cette ville, et qu'il y fixa sa résidence, dès qu'une partie de l'édifice fut terminée; il n'est donc pas permis d'en douter, c'est à ce sultan qu'est dû le monument où résidèrent ensuite les princes de sa dynastie.
Dès le neuvième siècle, il y avait sur la colline qui s'élève à gauche du Darro, une forteresse appelée Kalatal -hamra, -le château rouge, et dont les ruines s'appellent encore aujourd'hui les tours rouges, - torres termejas. Lorsque Badis Ibn Habous quitta Elvira pour fixer sa résidence à Grenade, il fit construire des murs autour de la colline et élever une citadelle à laquelle on donna le nom de Kassabah-al-hamra, c'est-à-dire la citadelle rouge, soit à cause de la couleur des murs, soit à cause de la nature du sol, qui est rougi par l'oxyde de fer. C'est dans cette Kassabah que Ihn-al-hamar fit construire le palais qui reçut le nom de Kars-l-hannra, c'est à dire le palais de l'Alhambra, parce qu'il avait été bâti dans cette enceinte, et non comme on l'a affirmé souvent, en souvenir du surnom d'Al-hamar; si tel avait été le cas, le palais, comme le fait observer M. de Gayangos, aurait été appelé Kars-l-hamri.
Mohammed II, successeur d'Ibn-al-hamar, répara les Torres bermejas, et continua l'Alhambra; il l'agrandit considérablement, et prodigua ses trésors aux nombreux artisans qu'il fit travailler au palais. Ses successeurs contribuèrent encore à embellir leur résidence, et il faut surtout signaler parmi eux Abou-l-hadjadj, qui construisit l'élégante Puerta del Vine, ainsi que la Puerta de Justicia; il fit construire plusieurs salles nouvelles, notamment celle des ambassadeurs, et employa à ces travaux la plus grande partie de ses revenus. Les dépenses étaient si considérables , qu'on était persuadé que ses revenus ne lui suffisaient pas, et qu'il cherchait, comme son contemporain Alphonse le savant, la source de ses richesses dans le secret de la transmutation des métaux. Al-Khattib assure qu'il fit repeindre et redorer tous les appartements du palais, ce qui dut coûter des sommes d'argent au-dessus de tout calcul.
Le règne d'Abou-l-hadjadj fut des plus prospères, et il sut toujours se maintenir en paix avec les Espagnols, fait qui explique bien plus naturellement que l'alchimie les richesses énormes qu'il consacra à l'Alhambra. Les successeurs de ce sultan ajoutèrent également de nouvelles constructions à l'Alhambra, mais le règne d'Aboul-hadjadj, c'est-à-dire le milieu du quatorzième siècle, peut être considéré comme la plus belle époque de l'Alcazar moresque.
Disons aussi quelques mots de l'histoire des dévastations qu'eut à subir le célèbre palais forteresse des rois de Grenade; lamentable histoire, car il semble que, dès la conquête, les vainqueurs se soient plu à détruire en quelques années les chefs-d'oeuvre accumulés pendant près de trois siècles par la patience et le génie des Mores, dans le plus merveilleux séjour que l'imagination puisse rêver. L'Alhambra, malgré son apparence légère et gracieuse, était une construction solide jusque dans ses plus petits détails, et a bien moins souffert du temps que de la main des hommes.
Dès le temps d'Isabelle la Catholique, le zèle exagéré de quelques moines commença à effacer et à détruire beaucoup d'inscriptions arabes, qui rappelaient le souvenir de a l'abominable secte mahométane. » Nous avons vu précédemment que Charles-Quint, son petit-fils, alla bien plus loin, et qu'il poussa le vandalisme jusqu'à jeter à bas une grande partie de l'Alhambra, pour élever sur ses ruines le massif palais qui porte son nom, lourde construction qui n'a pas été achevée, et qui ne le sera sans doute jamais. L'empereur allemand ne se contenta pas de cette profanation, et nous aurons encore l'occasion d'en constater d'autres consommées par ses ordres, dans le palais moresque qu'il aurait dû respecter.
Pendant le dix-septième siècle, on n'entendit guère parler de l'Alhambra; cependant le poète andalou Gongora, qui visita en 1627 les antiquités de Grenade, leur a consacré quelques vers très-emphatiques
Pues eres Granada illustre ,
Granada de Personages,
Granada de Seraphines,
Granada de antigue dades!
A la fin du dix-septième siècle, l'Alhambra devint un asile pour les débiteurs insolvables; il servait en même temps de refuge à toute une population picaresque, comme des soldats vagabonds, des voleurs et autres gens sans aveu.
Plus tard, quand le palais moresque fut confié à la surveillance de gouverneurs, la plupart de ceux qui avaient pour mission de le garder et de le conserver, semblèrent s'être donné à l'envi la tâche de hâter sa ruine. Ce serait une curieuse histoire que celle de ces dévastations : nous y verrions par exemple le gouverneur Savera se servant d'un mirador moresque pour y établir sa cuisine; nous en verrions un autre, don Luis Bucarelli, ancien officier catalan, s'établir dans les appartements des rois de Grenade, et y loger successivement ses cinq filles avec ses cinq gendres; c'est le même, assure-t-on, qui vendit un jour, pour payer la dépense d'un combat de taureaux, les plus beaux azulejos dont la plupart des salles étaient ornées. A propos des azulejos, un fait bien connu à Grenade, et que nous avons entendu rapporter par plusieurs personnes, c'est qu'on les vendait au premier venu, pour les broyer et en faire du ciment comme avec des tuiles : la charge d'un âne ne coûtait que quelques réaux. Le moment viendra où il ne restera plus un seul de ces beaux carreaux de faïence nous vîmes un jour, dans une des salles de l'Alhambra, un Anglais qui s'amusait à les enlever du mur, et qui ne se dérangea pas à notre approche, comme s'il eût fait la chose du monde la plus naturelle. Ce rival de lord Elgin paraissait avoir une grande habitude de ce petit travail, qu'il exécutait fort habilement au moyen d'un ciseau et d'un petit marteau de poche. Doré, qui dessinait en ce moment une frise moresque, interrompit son croquis pour consigner sur son album cette petite scène de vandalisme, que nous vîmes plusieurs fois se renouveler.
Qu'est devenue la belle porte de bronze de la Mezquita? Hélas! on ne le sait que trop : elle a été brisée ainsi que les azulejos, et vendue au poids comme vieux cuivre. Les portes en bois sculpté de la salle des Abencerrages subirent un aussi triste sort. C'est M. de Gayangos qui nous raconte cette incroyable dévastation. Ces belles portes étaient encore à leur place, et en parfait état de conservation, lorsque, vers le milieu de l'année 1837, elles furent déplacées et sciées par ordre du gouverneur, et cela pour fermer une brèche dans une autre partie du palais; mais ce n'est pas tout : comme elles étaient trop grandes pour l'ouverture à laquelle on les destinait, on se servit du restant comme de bois à brûler.
Le gouverneur Montilla ne trouva guère à conserver que les murs du palais, car les serrures, les verrous et jusqu'aux vitres des fenêtres avaient disparu sous ses prédécesseurs; cependant il restait les deux vases de l'Alhambra; on a vu qu'il en offrit un à une visiteuse étrangère : Théophile Gautier nous a dit le peu' de cas que l'on faisait de l'autre à l'époque où il visita Grenade.
N'oublions pas dans cette nomenclature le gouverneur Manchot, et Gobernador Manco, dont Washington Irving a tracé un portrait si amusant : ce singulier personnage, qui se faisait remarquer par ses moustaches en croc et par ses bottes à retroussis, portait toujours au côté une longue rapière de Tolède avec une garde à panier dans le creux de laquelle, - ô profanation ! -il avait coutume de mettre son mouchoir. Ce gouverneur excentrique avait été surnommé le roi des gueux, à cause des nombreux fainéants et vagabonds qui vivaient tranquillement dans le palais sous son paternel gouvernement.
Il n'y a pas longtemps encore que l'Alhambra servait de bagne et de magasin aux vivres; d'ignobles présidiarios traînaient leurs chaînes et leur vermine dans la salle où Yousouf, commandeur des croyants, recevait ses vassaux; et des tas de morue salée s'empilaient dans celle où jadis la divine Lindaraja respirait les plus suaves parfums.
Après tant d'actes de vandalisme, on songea enfin à prendre quelque soin de cette pauvre Alhambra; des restaurations furent commencées, et on n'a pas cessé de les continuer jusqu'aujourd'hui, avec lenteur, il est vrai, mais non sans habileté ; des préposés qui exploitaient à leur profit, de la façon la plus scandaleuse, la bourse des visiteurs, ont été courageusement congédiés, et une inscription, récemment placée au-dessus de la porte d'entrée, défend aux employés de recevoir la moindre propina.
Quelques-unes des tours qui s'élèvent au-dessus de l'enceinte de l'Alhambra, renfermaient autrefois de splendides appartements; quoique ruinées en partie aujourd'hui, plusieurs, comme la torre de las In [entas, la torre del Cautivo et celle de la Cautiva (du captif et de la captive), conservent encore les traces de très-belles décorations; on suppose qu'elles faisaient partie du harem et servaient de résidence aux sultanes favorites.
C'est pendant les chaudes et belles nuits du mois de juillet que nous aimions à errer au milieu de ces ruines sans égales, témoins de tant de scènes d'amour et de sang; quand les rayons de la lune venaient glacer d'une lumière argentée la haute tour de la Vela ou les créneaux de la torre de Comarès qui se détachaient en dents de scie sur l'azur sombre d'un ciel étoilé, quand les hauts cyprès aux formes fantastiques projetaient au loin leurs grandes ombres comme autant de géants, alors nous nous attendions à voir se dresser devant nous les fantômes des anciens hôtes de l'Alhambra; le valeureux More Gazul et sa bien-aimée l'incomparable Lindaraja, du sang des Abencerrages, passaient sous la voûte des figuiers, se tenant enlacés; un peu plus loin, le fier Abenamar se penchait vers la belle Galiana; seule, l'ingrate Zayda, la plus cruelle parmi les beautés moresques, restait insensible à la voix qui chantait dans le silence de la nuit ce romance morisco
Bella Zayda de mis ojos,
Y del alma bella Zayda,
De las Moras la mas bella,
Y mas que todas ingrata!
Mais les dames et cavaliers mores ne sont pas les seuls qui reviennent errer la nuit dans les ruines de l'Alhambra: la tour de los Siete Suelos, ou des sept étages, passe pour être visitée par des fantômes, et, suivant la légende populaire, personne n'a jamais pu dépasser le quatrième étage. Des hommes courageux ayant osé tenter l'aventure, ont été repoussés à plusieurs reprises par un souffle furieux, qui non-seulement éteignait leur lumière, mais les laissait sur place immobiles et comme pétrifiés. D'autres fois ces téméraires visiteurs se sont trouvés face à face avec un terrible Éthiopien qui les menaçait de les tuer s'ils ne retournaient sur leurs pas; mais ce qui contribue par-dessus tout à rendre infranchissable ce terrible passage, c'est la présence d'une légion de Mores qui se jettent sur tous ceux qui osent paraître. Quelques personnes, il est vrai, ont essayé d'expliquer l'impossibilité de dépasser le quatrième étage en prétendant que la tour, malgré son nom, n'en a que quatre au lieu de sept; mais ceux-là sont assurément des esprits forts et des gens qui ne croient à rien.
De la même tour sort aussi, quand le ciel est bien noir, un terrible animal auquel la légende populaire a donné le nom de Caballo descabezado, c'est-à-dire le cheval sans tête, et un autre appelé et Velludo, ou le Velu; tous deux sont les gardiens perpétuels des immenses trésors enfouis sous ces tours par les Mores, qui les ont confiés à la garde de ces esprits infernaux. Ces deux ombres se promènent toutes les nuits dans les sentiers obscurs des alamedas de l'Alhambra, et bien des gens les ont vus : deux d'entre eux vivent encore aujourd'hui, ajoute le P. Écheverria; cet historien de Grenade, qui habita longtemps ces parages, et qui prend le titre de « Beneliciado de la Iglesia mayor de la real fortaleza de la Alhambra », ajoute que l'un est un personnage distingué et très-connu, et l'autre un militaire, homme de beaucoup de raison et de jugement, et qui mérite toute confiance.
Le premier rencontra une nuit l'un de ces deux terribles fantômes; seulement il n'oserait affirmer si c'était le Caballo descabezado ou le Velludo ; il incline pourtant à croire que c'était le dernier, parce qu'il lui sembla couvert de laine ou de poil. Le monstre menait à sa suite un cortége de chevaux invisibles, dont la présence ne se manifestait que par le bruit de leurs pas. Aussitôt qu'il le vit s'approcher, il tira un sabre qu'il portait à la ceinture, et lui porta trois ou quatre coups de taille ; le fantôme, que la vue des armes effrayait sans doute, poursuivit son chemin, entraînant sur ses pas la ronde infernale. Ce fait, ajoute le narrateur, me fut raconté par le témoin lui-même sur l'emplacement où arriva l'aventure, et la manière dont il me la raconta m'assure qu'il ne mentait pas.
L'autre témoin est encore plus croyable, parce que
non-seulement il vit le fantôme, mais il lui parla :
« Où vas-tu? lui demanda le Caballo, qui, du reste, était un fantôme tout à
fait raisonnable et plein de courtoisie.
- Je me dirige vers l'enceinte de l'Alhambra, où j'ai mon domicile.
- Et y vas-tu avec l'intention de chercher à découvrir quelque trésor ?
- Pas le moins du monde; je rentre chez moi et ne me soucie pas des trésors.
- C'est bien, lui dit le Descabezado; pourvu que tu me promettes de n'y pas
toucher, tu peux t'en aller où bon te semblera.
Après ces mots, cette canalla del otro mundo, comme l'appelle naïvement
le P. Écheverria, disparut pour continuer sa promenade infernale.C'est aux Mores,
ajoute le P. Écheverria, qu'il faut attribuer tous ces sortiléges, car la magie
leur était aussi familière que leur couscoussou.
Quittant le domaine du fantastique pour rentrer dans la réalité, dirigeons-nous vers l'Alcazaba, dont un soleil ardent colore les murailles rugueuses des tons les plus intenses. L'Alcazaba était la citadelle de l'Alhambra, et passe pour avoir été construite par Alhamar; on y entrait autrefois par la torre del Homenage (la tour de l'Hommage), énorme et massive construction qui sert encore aujourd’hui de prison pour les condamnés militaires. A un des angles de cette tour, nous remarquâmes une pierre en forme de pilier, enlevée sans aucun doute par les Mores aux ruines de l'ancienne Illiberia, et sur laquelle nous lûmes une inscription qui nous apprit qu'elle appartenait à un monument élevé par P. Valerius Lucanus à sa très-douce épouse Cornelia : Corneliae uxori indulgentissimae. Une petite cour de l'Alcazaba renferme un très-curieux monument de sculpture arabe qui doit remonter à une époque fort ancienne : c'est un grand bassin de marbre dont la forme rappelle à peu près celle des sarcophages romains, mais qui paraît avoir été destiné à recevoir l'eau d'une fontaine.
Sur une des faces sont sculptés quatre groupes affrontés représentant chacun un sujet répété : c'est un lion qui, saisissant par le cou un animal qui peut être une gazelle ou une antilope, s'apprête à le dévorer; les Orientaux ont assez souvent, malgré la défense du Prophète, représenté des sujets analogues, tels qu'un faucon dévorant un lièvre ou une perdrix. Le bas-relief en question est d'un travail barbare et très-naïf, et rappelle assez comme faire la fontaine des Lions que nous verrons bientôt dans l'Alhambra.
A gauche de la tour del Homenage, s'élève celle de la Armeria, où se trouvait autrefois l'arsenal, comme son nom l'indique, et qui sert aujourd'hui de caserne. On nous a assure qu'au commencement de ce siècle la tour de la Armeria renfermait encore des armes et armures très-curieuses provenant des anciens défenseurs de Grenade, et faisant sans doute partie de celles qui furent déposées à l'Alhambra lors de la reddition de la citadelle ; car un des articles de la capitulation stipulait que toutes les armes devaient être livrées entre les mains des vainqueurs. Or, ces glorieux trophées, précieux à plus d'un titre, furent vendus par le gouverneur don Luis Bucarelli, dont nous avons déjà parlé, pour subvenir à la dépense d'un combat de taureaux. Qui sait à quels vulgaires usages ils ont pu servir! Peut-être auront-ils partagé le triste sort de l'espada valenciana de don Alonso de Céspedès, un des meilleurs capitaines de Charles-Quint : cette fameuse épée, qui pesait quatorze livres, était de la même fabrique que celle dont François 1er se servait à Pavie; en 1809, elle tomba entre les mains d'un maçon qui, pour utiliser une lame d'une si bonne trempe , la cassa en plusieurs morceaux et en fit des truelles et autres instruments. Triste fin d'une épée qui avait été la terreur des ennemis de l'Espagne!
Pénétrons maintenant dans la fameuse torre de la Vela ou de la Campana, la plus haute, avec la torre de Comarès, de toutes celles de l'Alhambra, et, comme toutes les tours moresques, massive et de forme carrée ; elle servait autrefois de vigie (vela), et son autre nom vient de la cloche de l'arrosage (Campana de los riegos), qu'on appelle encore et Reloj de los labradores, ou l'horloge des laboureurs, parce qu'elle sert à régler pour les laboureurs de la Vega les heures d'irrigations, au moyen des différentes combinaisons des campanadas qu'on frappe pendant la nuit. La torre de la Vela, qui passe pour avoir été construite sous le règne d'Alhamar, fait aujourd'hui partie des armes modernes de Grenade, parce que, dit un auteur local, le son de la cloche produisit, en 1843, un effet prodigieux sur les habitants de la ville, leur donnant un courage surnaturel pour repousser les troupes rebelles qui l'assiégeaient.
Après avoir franchi une petite porte basse, nous monterons un étroit escalier qui conduit à la plate-forme de la tour de la Vela, et nous serons éblouis par la plus splendide vue qu'il soit permis à l'homme de rêver : le golfe de Naples vu du haut du Vésuve, Constantinople vue de la Corne d’Or, peuvent à peine donner l'idée d'un panorama aussi magique : à nos pieds, Grenade et les clochers de ses cent églises que nous apercevions à vol d'oiseau; plus loin, les hauteurs qui dominent la ville, parsemées de blanches maisons qui se détachaient sur une verdure touffue, éclairées en rose par le soleil du soir, et nous faisaient penser aux vers du poète arabe qui compare Grenade à une coupe d'émeraude ornée de perles orientales. Plus loin encore, en face de nous, la fertile Vega étendait, comme un immense tapis, ses vingt lieues de verdure où brillaient comme des points blancs les murs de ses alqueries, et que sillonnait le Genil, semblable à un long ruban argenté.
Les nombreuses montagnes qui servent d'horizon à ce paysage unique au inonde ont chacune un nom célèbre dans l'histoire de Grenade : c'est d'abord la Sierra de Elvira, la plus rapprochée, premier berceau de la ville phénicienne; à notre gauche, le majestueux Mulahacen et les cimes neigeuses des Alpujarras se confondant par des gradations insensibles avec les nuages rosés qui planent à l'horizon; plus loin encore, les montagnes d'Alhama et la Sierra Tejeda aux découpures bizarres; et puis encore le sommet arrondi du mont Parapanda, bien connu des labradores de la Vega, pour lesquels il est comme un colossal baromètre; il n'est pas un paysan qui, en voyant la montagne couronnée de nuages, ne répète ce proverbe populaire
Cuando Parapanda se pone la montera
Llueve aurique Dies no lo quisiera.
C'est-à-dire que lorsque le mont Parapanda se coiffe de son bonnet, il doit pleuvoir quand bien même Dieu ne le voudrait pas.
A droite, également dorée par le soleil couchant, s'élevait la longue sierra de Susana, et plus loin encore la sierra de Martos, aux pieds de laquelle est bâtie l'antique Jaen.
Il est peu de pays qui rappellent au poète et à l'historien autant de souvenirs que cette Vega de Grenade. il n'y a pas dans le inonde entier, dit Garibay, un territoire qui ait été le théâtre de tant de hauts faits d'armes, et où autant de sang humain ait été répandu.
C'est la tour de la Vela qui excitait tant la convoitise d'Isabelle la Catholique ce jour où, quittant pour quelques heures le camp retranché où elle commandait en personne, elle voulut voir de plus près le siége de Grenade et les tours de l'Alhambra. La reine s'approcha jusqu'à un endroit nommé la Cubia, à une demi lieue de Grenade, et resta un instant pensive en contemplant les tours vermeilles, la Torre de la Vela, les hauteurs de l'Albayzin et la fière Alcazaba.
C'est tout un poème que ce long siége de Grenade les chroniqueurs espagnols contemporains l'ont comparé au siége de Troie; il faut dire aussi que peu de villes étaient entourées d'un prestige aussi grand : Pierre Martyr rapporte que les marchands génois, qui parcouraient le monde entier, considéraient Grenade comme la ville la mieux fortifiée qui existât.
C'est au mois d'avril de l'année 1491 que les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, mirent le siége devant les derniers remparts du royaume moresque, bien décidés à ne pas se retirer avant de s'en être rendus maîtres : l'armée était forte de cinquante mille hommes, suivant les uns, de quatre-vingt mille, suivant d'autres; es étrangers de différents pays en faisaient partie : une compagnie tout entière était composée de mercenaires suisses. Il s'y trouvait même quelques aventuriers français : l'un d'eux, dont le nom n'est pas connu, publia l'année même de la reddition de la ville un intéressant récit du siége, sous le titre de : « La très-célèbre, digne de mémoire, et victorieuse prise de la ville de Grenade. - Escript à Grenade le dixième jour de janvier de MIL CCCC XC II. »-Ce curieux petit volume in-12, d'une grande rareté, a été imprimé à Paris en 1492.
Les Rois Catholiques, pour mieux manifester leur volonté de ne pas abandonner le siége de Grenade, avaient décidé qu'une ville serait élevée sur l'emplacement même du camp, à une lieue environ de Grenade au bout de trois mois, la ville était bâtie, et recevait le nom de Santa-Fé.
L'érection de Santa-Fé produisit un effet extraordinaire à Grenade, et jeta beaucoup de découragement parmi les défenseurs; cette dernière ville était toujours déchirée par des dissensions intérieures, et des symptômes d'insubordination commençaient à se manifester parmi la population ; en outre, la famine se faisait cruellement sentir, car le nombre des habitants s'était considérablement accru à la suite de l'émigration des Arabes chassés successivement par les Espagnols des différentes villes du royaume moresque.
La garnison de Grenade ne recevait ses vivres et ses renforts que de la contrée montagneuse des Alpujarras, la seule province qui rie fût pas encore soumise aux chrétiens; le marquis de Villena y fut envoyé avec l'ordre de ravager ce pays, le grenier de la capitale ; il s'acquitta si bien de sa mission, qu'au bout de peu de temps quatre-vingts villes ou villages furent pillés et rasés. D'un autre côté, toutes les communications entre les Mores d'Afrique et ceux de Grenade avaient été interceptées, en sorte que ces derniers n'avaient plus de secours à espérer d'aucun côté.
Le roi de Grenade, voyant enfin que tout espoir de salut lui était enlevé, songea à faire des propositions de paix aux Espagnols, mais comme le peuple espérait toujours recevoir des renforts d'Afrique, il fut décidé qu'on les ferait dans le plus grand secret. Les premières conférences eurent donc lieu dans la nuit, au village de Churriana, à une lieue de la ville, et les termes de la capitulation ayant été discutés et établis, elle fut ratifiée par les deux parties le 25 novembre 1491.
Les principaux articles accordaient aux habitants de Grenade le libre exercice du culte mahométan et la pratique de leurs cérémonies religieuses; -ils ne devaient être molestés en rien pour leurs usages nationaux, leur langage et leur costume; -les propriétés devaient être respectées, et les Espagnols s'engageaient à fournir des vaisseaux à ceux qui, ne voulant plus rester à Grenade, préféraient passer en Afrique ; -toutes les armes devaient être remises aux vainqueurs; quant à Abdallah, on lui assigna une ville et quelques places voisines dans les Alpujarras, avec trois mille vassaux et un revenu de six millions de maravédis.
Abdallah, ou Boabdil, comme l'appellent les Espagnols, s'était engagé à remettre les clefs de la ville et des forts soixante jours après la date de la capitulation: mais les bruits de pourparlers avaient commencé à circuler parmi la population, et les conseillers de Boabdil, craignant une révolte, l'engagèrent à devancer l'époque fixée pour la reddition de la ville. Il fut en conséquence décidé que les Rois Catholiques feraient leur entrée dans Grenade le 2 janvier 1492.
Dans la matinée de ce jour à jamais mémorable, tout le camp espagnol présentait l'aspect de la plus grande allégresse; le cardinal Gonzalez de Mendoza fut envoyé en avant à la tête d'un fort détachement composé des troupes de sa maison et d'un corps de vétérans d'infanterie blanchis dans les batailles contre les Mores; ces troupes prirent possession de la citadelle de l'Alhambra; Ferdinand et Isabelle se placèrent à quelque distance en arrière, près d'une mosquée arabe, consacrée depuis à saint Sébastien. Bientôt la grande croix d'argent portée par saint Ferdinand dans ses campagnes contre les Mores, brilla au sommet de la Torre de la Vela, et les étendards de Castille et de San-Yago flottèrent sur les hautes tours de l'Alhambra. A ce glorieux spectacle, le choeur de la chapelle royale entonna le Te Deum, et toute l'armée, pleurant d'émotion, se prosterna à genoux.
Le 2 janvier de chaque année, Grenade est en fête pour célébrer l'anniversaire de l'entrée des Rois Catholiques. Il y a ce jour-là une foule énorme à l'Alhambra, et on peut y voir beaucoup d'habitants des montagnes voisines dans leurs costumes les plus pittoresques.
Les jeunes filles ne manquent jamais de monter à la tour de la Vela, car, suivant une croyance très-ancienne, celles qui frappent un coup sur la cloche doivent être mariées dans l'année ; on ajoute même que celles qui frappent très-fort auront un meilleur mari.... On peut imaginer facilement quel vacarme il y a ce jour-là au sommet de la tour.
Sur un des piliers qui supportent la cloche placée au sommet de la tour, nous lûmes une inscription gravée en espagnol sur une plaque de bronze, et dont nous donnons la traduction à cause du grand événement qu'elle rappelle.
« Le deuxième jour de janvier 1492 de l'ère chrétienne, après sept cent soixante dix-sept ans de domination arabe, la victoire étant déclarée, et cette ville étant livrée aux S. S. rois catholiques, on plaça sur cette tour, comme une des plus hautes de la forteresse, les trois étendards, insignes de l'armée castillane ; et les saintes bannières étant arborées par le cardinal Gonzalez de Mendoza et par don Gutierre de Cardenas, le comte de Tendilla agita l'étendard royal, tandis que les rois d'armes disaient à haute voix : Granada ganada (Grenade gagnée) par les illustres rois de Castille don Fernando et dopa Isabel. »
Les auteurs ne sont pas d'accord sur la disposition d'esprit des habitants de Grenade pendant les jours qui suivirent la prise de possession de leur ville par les troupes espagnoles. Suivant quelques-uns, ils se trouvèrent si heureux de cet événement, que tous en pleuraient de joie ; le son des trompettes guerrières et de mille instruments de musique résonna dans l'enceinte de l'Alhambra. Les Mores partisans du roi Boabdil, qui s'étaient déclarés pour les chrétiens, et à la tête desquels était le valeroso Mu ça, se promenèrent par toutes les rues de la ville au son des tambours, des trompettes et des dulzaynas ; ]es cavaliers mores passèrent toute la nuit à exécuter le jeu des lances et toutes sortes d'exercices équestres auxquels les rois catholiques assistèrent avec le plus grand plaisir. Cette nuit-là Grenade devint folle de gaieté, et les illuminations étaient si brillantes qu'on aurait cru que la terre était en feu.
Suivant le récit d'autres écrivains, récit beaucoup plus vraisemblable, Grenade était loin de présenter cet air de fête ; la ville avait un aspect triste et morne ; les rues étaient silencieuses et désertes, car les habitants s'étaient renfermés dans leurs maisons pour pleurer la perte de leur ville.
La reddition de Grenade excita dans tous les pays chrétiens une sensation immense, comme peu de temps auparavant parmi les musulmans la prise de Constantinople. A Rome, la chute de la cité moresque fut célébrée par une messe solennelle, par des processions et des fêtes publiques. A Naples, on représenta à cette occasion une espèce de drame, Farsa, mélange allégorique dans lequel la Foi, l'Allégresse et le faux prophète de Mahomet remplissaient les principaux rôles.
Les Mores d'Afrique apprirent avec consternation la triste fin du royaume de Boabdil, pendant plusieurs années, ils continuèrent à prier tous les vendredis dans les mosquées pour que Dieu rendît Grenade aux musulmans; et aujourd'hui encore, lorsqu'ils voient un des leurs mélancolique et pensif, ils disent : Il pense à Grenade !
Il ne nous reste que peu à voir avant d'entrer dans le palais des rois mores; l'église de Santa-Maria de la Alhambra, bâtie vers la fin du seizième siècle, n'a rien qui puisse nous arrêter, et nous en dirions autant de l'ancien couvent des moines Franciscains, si leur église n'avait reçu, le 18 septembre 1504, la dépouille mortelle d'Isabelle la Catholique, qui resta là jusqu'à ce qu'elle fut transportée dans la cathédrale de Grenade, après la mort de Ferdinand, son époux.
Ces églises et bien d'autres constructions occupent la place de divers édifices moresques, de la grande Mezquita, du harem; l'aspect primitif est bien changé, hélas 1 et si un des rois de Grenade revenait, il pourrait demander à Abenamar, Moro de la Moreria, comme on lui demandait dans le célèbre romance morisco
Quelles sont ces hautes forteresses
Qui brillent devant moi ?
- C'était l'Alhambra, seigneur,
Et cet autre la mosquée,
Et ici étaient les Alixares,
Travaillés à merveille;
Le More qui les orna
Gagnait cent doublons par jour;
Et le jour qu'il ne travaillait pas,
Il en perdait tout autant.
Cet autre, c'est le Generalife,
Jardin qui n'a pas son pareil;
Et cet autre, les tours Vermeilles,
Château de grande valeur.
………………………………
- Si tu le voulais , Grenade,
Avec toi je me marierais;
Cordoue et Séville
Comme arrhes et dot je t'apporterais!
- Je suis mariée, roi Don Juan,
Mariée et non pas veuve,
Et le More qui me possède
M'aime d'un grand amour!
Dans cette antique enceinte de l'Acropole des rois
de Grenade il n'est pas une pierre, pour ainsi dire, qui n'ait sa légende, et
qui ne rappelle un événement chanté dans quelque romance morisco, comme
celui qui précède.
Nous allons maintenant pénétrer dans le palais proprement dit, la maison royale,
Casa real, comme on l'appelle aujourd'hui. Passons de nouveau devant
la façade imposante, mais tant de fois maudite par nous du palais de Charles-Quint
; arrivé à l'un des angles, nous tournerons brusquement à droite, et nous suivrons
une étroite et triste ruelle percée dans un coin obscur ; arrivés en face d'une
petite porte de construction moderne et de l'aspect le plus vulgaire, nous sonnons,
et aussitôt un gardien coiffé du sombrero andalous vient nous ouvrir; nous le
suivons, et bientôt le spectacle le plus magique vient tout à coup éblouir nos
yeux; nous sommes dans l'Alhambra.
Le palais de l'Alhambra. - Le Patio de la Alberca ou de los Arrayanes. - Andrea Navagero, ambassadeur vénitien, visite l'Alhambra en 1524. - Le Patio de los Leones, la Taza de los Leones, les taches de sang. - Comment les Abencerrages ont réellement existé. - Les Zégris en massacrent trente-six clans la cour des Lions.
La cour dans laquelle nous pénétrâmes d'abord s'appelle le Patio de la Alberca, ce qui signifie en espagnol la cour du Réservoir, et n'est autre que la traduction du mot arabe al-ber kali, qui a le même sens; son nom lui vient d'un bassin ayant la forme d'un parallélogramme qui occupe le milieu de la cour. On prétend cependant que le mot alberca n'est que la corruption de l'arabe barkah, bénédiction ; et ce qui rendrait cette version assez vraisemblable, c'est que le mot barkah se retrouve souvent parmi les inscriptions arabes qui décorent le: murs du patio. Les Espagnols appellent aussi cette cour patio de la barca, c'est-à-dire de la barque, nom qui n'offre aucun sens raisonnable pris dans cette acception, mais qui s'explique parfaitement, si l'on veut n'y voir que la répétition du mot arabe barkah.
De chaque côté du bassin s'élève une haie de myrtes épais et touffus, qui ont fait donner à cette délicieuse entrée de l'Alhambra le nom très-euphonique de patio de los Arrayanes, cour des myrtes. Ar-rayhan signifie myrte en arabe, et ce mot, comme tant d'autres de la même langue, s'est conservé en espagnol sans aucune altération.
Il serait difficile de donner une idée de l'extrême élégance de ce patio, le plus grand et en même temps un des mieux ornés de ceux de l'Alhambra : à chaque extrémité de la pièce d'eau s'élève une galerie ; les arceaux, ornés d'arabesques encadrées dans des quadrilles, sont supportés par de légères colonnes en marbre blanc de Macael, dont la forme élancée se reflète dans l'eau de l'estanque, calme et unie comme la surface d'un miroir. Les ornements des murs sont d'une délicatesse extraordinaire et beaucoup mieux conservés que ceux des autres pièces; entre les fenêtres et aux angles on voit l'écusson des rois de Grenade, de la forme usitée au quinzième siècle, sur laquelle se lit la devise arabe si connue : Wa la ghalib illa Allah, Et Dieu seul est vainqueur 1 Citons encore, parmi les inscriptions qui ornent le patio, ces vers d'un poète arabe
« Je suis comme la parure d'une fiancée douée de toutes les beautés et de toutes les perfections ;
« Regarde plutôt ce vase, et tu comprendras toute la vérité de mon assertion. A
A gauche se trouve la salle où était relégué avec des débris sans valeur le magnifique vase de l'Alhambra, aujourd'hui mieux placé, comme nous l'avons dit. Est-ce à ce vase que font allusion les vers qu'on vient de lire? Ils nous paraissent trop vagues pour qu'il soit possible de rien décider à ce sujet.
L'estanque était autrefois entouré d'une riche balustrade moresque, qui existait intacte au commencement de ce siècle ; c'est encore le gouverneur Bucarelli, ce grand dévastateur de l'Alhambra, qui la fit enlever à cette époque, et la vendit ensuite.
A l'époque des Mores, le Patio de la Alberca formait le centre de l'Alhambra; à droite, s'élevait la grande porte d'entrée, qui fut démolie du temps de Charles-Quint, ainsi que toute la partie composant le palais d'hiver, pour faire place à la vaste construction dont nous avons parlé.
Avant de pénétrer dans les autres salles, il est nécessaire de faire quelques observations sur les procédés employés par les Mores pour les ornements qui couvrent les murs du palais; malgré leur légèreté inouïe et une délicatesse infinie dans les détails, qui les a fait comparer à la guipure, leur solidité est extrême, et cependant ils sont tout simplement en plâtre durci, ou en stuc, dans le genre du gesso duro dont les Italiens du quinzième siècle se servaient pour mouler ces madones en bas-relief qu'ils ont répétées à l'infini. Le marbre a été trèspeu employé dans l'Alhambra, si ce n'est pour les colonnes et chapiteaux, pour quelques fontaines et salles de bains, et pour de grandes dalles de pavage. Si nous en croyons un voyageur italien qui visita Grenade peu de temps après la chute de la ville, Andrea Navagero, « certains ornements étaient en ivoire : 1 lavori parte son di gesse, con oro assai, de parte di avorio de oro accompagnato ; -- « ces travaux sont partie en plâtre, avec de riches dorures, et partie en ivoire accompagné d'or. »
Le même auteur nous apprend que, de son temps, le Patio était déjà planté de myrtes, et qu'on y voyait aussi quelques orangers : « Da un canto all'altro del cavale vi de una spallera di mirto bellissima, de alquanti pe di naranci »
A droite du Patio de la Alberca, se trouve le Cuarto de la Sultana, autrefois un des plus beaux appartements de l'Alhambra, mais bien dégradé aujourd'hui, car il n'y a pas très-longtemps encore il servait de magasin pour la morue dont on nourrissait les galériens.
De là nous passerons à la célèbre cour es Lions, la merveille de l'architecture moresque. Le Patio de los Leones, la partie la plus parfaite du palais de l'Alhambra, est bien loin d'avoir les grandes dimensions qu'on pourrait croire, et que lui donnent ordinairement les gravures de keepsakes; c'est un parallélogramme qui ne mesure guère plus de cent pieds sur cinquante, entouré d'une galerie couverte, avec de petits pavillons à chaque extrémité. La galerie est supportée par cent vingt-huit colonnes de marbre blanc que surmontent des arceaux d'un fini et d'une délicatesse de travail extraordinaires ; les soubassements, en mosaïque de faïence de couleurs variées, ont été restaurés de manière à conserver leur aspect primitif. Les chapiteaux des colonnes, qui offrent tous les mêmes contours, paraissent uniformes au premier abord; mais si on les examine avec attention, on s'apercevra facilement que les dessins, arabesques et inscriptions fouillés dans le marbre sont de la plus grande variété. Ces chapiteaux étaient autrefois peints et dorés; ceux qui ont conservé leurs couleurs primitives font voir que les arabesques étaient peintes en bleu et les fonds en rouge; les inscriptions étaient en or, ainsi qu'une partie des ornements. L'or dont on se servait venait d'Afrique, et on le battait en feuilles minces à Grenade. Cette immense quantité d'or employée explique les versions fabuleuses dont nous avons parlé, et par lesquelles on cherchait à expliquer les prodigieuses dépenses d'un des rois de Grenade.
On remarque une légère irrégularité dans la disposition des nombreuses colonnes, tantôt accouplées deux par deux, tantôt isolées; irrégularité d'un effet charmant, qui a été calculée sans aucun doute pour rompre la monotonie. Ces colonnes étaient autrefois entièrement dorées; après la prise de Grenade, on recula devant la dépense qu'il fallait faire pour réparer les dorures, et on trouva beaucoup plus simple et surtout plus productif de gratter les ornements pour enlever l'or. Les inscriptions, en caractères coufiques, sont prodiguées partout et chantent la louange de Dieu ; sur la bande qui entoure le tympan de l'ara principal, on en remarque une en caractères cursifs d'une élégance extrême, qui contient des souhaits de bonheur pour le sultan : a Puissent un pouvoir éternel et une gloire impérissable être le partage du maître de ce palais! s Cette inscription rappelle l'usage, très-ancien parmi les Orientaux, de tracer sur la plupart des objets usuels des souhaits de bonheur pour le propriétaire.
Au centre du Patio, s'élève la fontaine des Lions (la Taza de los Leones), grande vasque dodécagonale de marbre blanc, surmontée d'une autre plus petite de forme ronde, toutes deux ornées d'inscriptions et d'arabesques en relief du plus beau travail. La vasque inférieure est supportée par douze lions, également en marbre blanc; ces lions, qu'on pourrait tout aussi bien appeler des tigres ou des panthères, sont en réalité des animaux fantastiques; les artistes mores, habitués à obéir à leur fantaisie, ne se sont jamais exercés à imiter la nature avec fidélité : la tête de ces lions, puisqu'il faut les appeler ainsi, est grossièrement équarrie et du dessin le plus primitif; un trou rond figure la gueule ouverte, par laquelle s'échappe l'eau qui retombe dans la vasque; la crinière est figurée par quelques rayures parallèles, et quatre supports carrés représentent les pattes. Malgré cette naïveté, qui va jusqu'à la barbarie, ces monstres ont un très-grand caractère décoratif qui vous saisit et vous charme, et nous avons vu peu de fontaines dont l'ensemble soit d'un effet aussi heureux que la Taza de ]os Leones. Les inscriptions tant soit peu emphatiques dont la fontaine moresque est ornée, ont été, la plupart du temps, traduites infidèlement. En voici la traduction littérale , que nous empruntons à M. de Gayangos
« Vois cette masse de perles scintiller de toutes parts et lancer dans les airs ses globules prismatiques,
« Qui retombent en un cercle d'écume argentée et s'écoulent ensuite parmi d'autres joyaux surpassant tout en beauté, comme ils surpassent le marbre même en blancheur et en transparence. »
« En regardant ce bassin, on croirait voir une solide masse de glace d'où l'eau s'écoule, et pourtant il est impossible de dire laquelle des deux est liquide. »
« Ne vois-tu pas comme l'onde coule à la surface, malgré le courant inférieur qui s'efforce d'en arrêter le progrès,
« Comme une amante dont les paupières sont pleines de larmes et qui les retient, craignant un délateur? »
« Car, en vérité, qu'est cette fontaine, sinon un nuage bienfaisant qui verse sur les lions ses abondantes eaux!
« Telles sont les nains du calife quand, dès le matin, il se lève pour répartir de nombreuses récompenses entre les mains des soldats, les lions de la guerre. »
« 0 toi qui contemples ces lions rampants, sois sans crainte! la vie leur manque et ils ne peuvent montrer leur furie. »
« 0 héritier d'Ansar [3] ! à toi, comme au plus illustre rejeton d'une branche collatérale, appartient cet orgueil de ta race qui te fait regarder avec mépris les autres rois de la terre. »
« Puissent les bénédictions de Dieu être toujours avec toi! Puisse-t-il rendre tes sujets obéissants et t'accorder la victoire sur tes ennemis. »
Rien ne saurait donner une meilleure idée de la vie voluptueuse des Mores que cette cour des Lions, surtout si on veut se transporter par l'imagination quatre siècles en arrière : on se représentera le roi de Grenade entouré de ses femmes favorites et de ses courtisans, assis, à l'ombre des palmiers et des orangers, sur des tapis persans ou sur des coussins de cette belle soie qui se fabriquait à Grenade ; les poètes récitaient des vers, ou les musiciens jouaient, sur le laud et la dulçayna, des cambras et des leylas moresques, dont le son se mêlait au murmure des eaux tombant de la fontaine dans les rigoles de marbre.
Lorsque Andrea Navagero visita l' Alhambra, en 1524, le Patio de los Leones fit une vive impression sur l'ambassadeur, habitué cependant aux merveilles de Venise; après avoir manifesté son admiration, il ajoute ce détail, relatif à la fontaine : « Les lions sont faits de telle sorte, que lorsqu'il n'y a pas d'eau, si on prononce même à très-basse voix une parole à la bouche de l'un desdits lions, ceux qui placent leur oreille à la bouche des autres lions entendent la voix très-distinctement. »
La Cour des Lions était alors parfaitement conservée; elle a malheureusement subi, depuis, bien des dégradations : les fines moulures ont été empâtées par un badigeon périodique ; la peinture et la dorure ont disparu en partie, et une toiture d'un aspect désagréable a remplacé les élégantes tuiles vernissées du temps des Mores. Néanmoins, tel qu'il est aujourd'hui, ce patio est le plus beau monument de ce genre qu'on puisse voir en Espagne.
Lorsque vous visiterez la cour des Lions, le guide ne manquera pas de vous faire remarquer des taches rougeâtres au fond du bassin et sur les larges dalles qui forment le pavage : c'est le sang des Abencerrages que le marbre a bu et qu'il conserve depuis quatre cents ans pour accuser chaque jour de lâches assassins. Il est vrai que les sceptiques vous diront que ces taches ne sont pas autre chose qu'une rouille rosée que le temps dépose à la longue sur le marbre blanc, et qu'il n'est pas vrai que les Zégris attirèrent les Abencerrages dans un guetapens; d'autres iront même plus loin, affirmant que ces deux tribus de Grenade n'ont jamais existé, si ce n'est dans l'imagination des romanciers.
Empressons-nous d'affirmer à ceux qui ne croient à rien que les Zégris et les Abencerrages ont bien et dûment existé ; d'anciens historiens arabes et espagnols très-sérieux en font mention, ainsi que des auteurs modernes très-autorisés. Rien ne nous empêche donc de croire que les taches en question sont véritablement du sang, et, pour notre part, nous croyons à ce sang comme à celui de saint Janvier.
Les Abencerrages et les Zégris étaient deux familles nobles de Grenade qui se haïssaient mortellement : les premiers, tant chantés par les romances moresques, et dont le nom arabe était Beni-Serraj, descendaient d'un nommé Aben-Merwan-Ibn-Serraj, qui était le vizir de Mohammed-Ibn-Iewar, roi de Cordoue vers le milieu du onzième siècle. Lors de la prise de cette ville par les chrétiens, en 1235, ils se réfugièrent à Grenade, et leur famille s'accrut à tel point que, vers la fin du quinzième siècle, elle comptait plus de cinq cents membres.
Quant aux Zégris, ils étaient originaires de Saragosse et d'autres villes d'Aragon. Quand les Espagnols s'emparèrent de ce pays, ils se retirèrent à Grenade, où on leur donna le nom patronymique de Tsegrium (pluriel de Tsegri), c'est-à-dire habitants de Tseghr ou Tsagher, nom sous lequel les Arabes connaissaient l'Aragon.
La haine que se portaient ces deux tribus s'accrut encore à l'occasion de la rivalité des deux femmes d'Abdallah. L'une, nommée Ayesha, était sa cousine; l'autre était de naissance espagnole, et s'appelait Zoraya, c'est-à-dire étoile du soir; les auteurs arabes s'accordent, comme nous l'avons dit, à la considérer comme la cause première de la perte de Grenade; son nom de chrétienne était Isabelle de Solis, et elle était fille d'un gouverneur de Martos; à la prise de cette ville par les Mores, elle fut amenée comme captive à Grenade, et comme elle était de la plus merveilleuse beauté, on la destina au harem du roi, qui ne tarda pas à ressentir pour elle un très-vif attachement. Ayesha, qui détestait sa rivale, craignit que le roi ne prit un successeur parmi les fils de Zoraya au préjudice de ses propres enfants, et intrigua secrètement contre elle. Deux partis se formèrent bientôt : les Abencerrages embrassèrent la cause de Zoraya, les Zégris se déclarèrent pour Ayesha, et bientôt la ville et l’Alhambra devinrent le théâtre de querelles sanglantes qui devaient affaiblir le royaume et amener sa chute prochaine.
Les Zégris, dont la tribu des Gomélès avait embrassé la cause, imaginèrent, pour perdre Zoraya, de l'accuser d'adultère avec un des Abencerrages, et un jour un Zégri osa s'écrier devant le roi
« Vive Allah! tous les Abencerrages doivent mourir, et la reine doit périr par le feu ! »
Un des Gomélès, qui était présent, fit observer qu'on ne devait pas toucher à la reine, car elle avait des défenseurs trop nombreux, et tout serait perdu.
« Tu sais, ajouta-t-il en s'adressant au roi, qu'Halbinhamad convoquera tous les siens et qu'il sera suivi des Alabezes, des Vanegas et des Gazules, qui sont tous la fleur de Grenade.
« Mais voici ce que tu dois faire pour te venger: appelle un jour tous les Abencerrages à l'Alhambra, en ayant soin de les faire venir un à un, et dans le plus grand secret ; vingt ou trente Zégris dévoués et sûrs se tiendront près de toi, armés jusqu'aux dents, et à mesure qu'un des seigneurs abencerrages entrera, il sera saisi et égorgé. Et quand il n'en restera plus un seul, si leurs amis veulent les venger, tu auras pour toi les Gomélès, les Zégris et les Maças, qui sont forts et nombreux »
Le roi finit par consentir; sur quoi Ginès Perez, qui raconte cette dramatique histoire, s'écrie : « 0 Grenade infortunée, quels malheurs t'attendent; tu ne pourras te relever de ta chute, ni recouvrer ta grandeur et ta richesse ! »
Le roi ne put dormir de toute la nuit : « Malheureux Abdilli, roi de Grenade, s'écria-t-il, tu es sur le point de te perdre, toi et ton royaume. »
Le jour arrivé, il se rendit dans une salle de l'Alhambra où l'attendaient beaucoup de seigneurs zégris, gomélès et maças; tous se levèrent de leurs sièges, et saluèrent le roi, en lui souhaitant une heureuse journée.
A ce moment, entra un écuyer qui apprit au roi que Muça et d'autres seigneurs abencerrages étaient arrivés pendant la nuit de la Vega, où ils avaient combattu les chrétiens avec succès, et qu'ils rapportaient deux drapeaux espagnols, et plus de trente têtes.
Le roi parut se réjouir de cette nouvelle; mais d'autres pensées le préoccupaient, et ayant appelé à part un des Zégris, il lui ordonna de faire venir dans la Cour des Lions trente des siens bien armés, et un bourreau avec tout ce qu'il fallait pour ce qui avait été convenu.
Le Zégri sortit et exécuta ponctuellement les ordres du roi, qui se rendit à la Cour des Lions, où il trouva trente cavaliers zégris et gomélès bien armés, et avec eux le bourreau. Aussitôt il ordonna à son page d'appeler Abencarrax, son alguazil mayor, qui devait être la première victime ; au moment où il entra dans la Cour des Lions, les conjurés se saisirent de lui sans qu'il pût faire aucune résistance, et lui tranchèrent la tête au-dessus d'un grand bassin de marbre. Ensuite fut appelé Halbinhamad, celui qui était accusé d'adultère avec la reine, et il partagea le même sort. Trente-quatre seigneurs abencerrages, la fleur de la noblesse de Grenade, furent ainsi égorgés un à un, sans qu'on entendit le moindre bruit. Les Abencerrages avaient toujours traité les chrétiens avec humanité, et on assure que plusieurs d'entre eux déclarèrent au moment suprême qu'ils mouraient chrétiens.
Les autres seigneurs durent la vie à la présence d'esprit d'un petit page,qui entra, sans qu'on fit attention à lui, au moment même où son maître était égorgé; frappé d'épouvante envoyant tant de cadavres, il put cependant s'échapper par une porte secrète au moment où on faisait entrer un autre Abencerrage. A peine sorti de l'enceinte de l'Alhambra, il aperçut, près de la fontaine, le seigneur Malique Alabez avec Abenamar et Sarrazino, qui se rendaient au palais, où le roi les avait appelés comme les autres :
« Ah! seigneurs, leur dit le page en pleurant, par Allah ! n'allez pas plus loin, si vous ne voulez mourir assassinés !
- Que veux-tu dire? répondit Alabez.
- Sachez, seigneur, que dans la Cour des Lions on a massacré un grand nombre d'Abencerrages, parmi lesquels mon malheureux maître, que j'ai vu décapiter; Dieu a permis qu'on ne fit pas attention à moi, et j'ai pu m'échapper furtivement. Par Mahomet, seigneurs, soyez en garde contre la trahison !
Les trois cavaliers mores restèrent pétrifiés, se regardant et ne sachant s'ils devaient croire le page. Enfin ils redescendirent, se consultant sur ce qu'ils devaient faire. Au moment où ils allaient entrer dans la rue de los Gomélès, ils rencontrèrent le capitaine Muça accompagné d'une vingtaine de cavaliers abencerrages : c'étaient ceux qui avaient été combattre les chrétiens dans la Vega, et ils venaient trouver le roi pour lui rendre compte du combat.
« Seigneurs, leur dit Alabez aussitôt qu'il les aperçut, un grand complot a été tramé contre nous » et il leur raconta ce qui se passait.
Ils se rendirent tous à la place de Bibarrambla, et Muça, qui était capitaine général des hommes de guerre, fit sonner les añafiles (trompettes moresques) pour appeler ses partisans à la vengeance. Bientôt l'Alhambra fut assailli; les portes massives, qui résistaient aux coups, furent brûlées, et les Abencerrages entrèrent dans le palais comme des lions furieux, et se précipitèrent sur les traîtres : plus de cinq cents Zégris, Gomélès et Maças périrent sous leurs poignards ; pas un seul ne fut épargné.
Un romance ou complainte populaire, qu'on chanta longtemps à Grenade, rappelle le souvenir du massacre des Abencerrages :
Dans les tours de l'Alhambra
S'élevait une grande rumeur,
Et dans la ville de Grenade
Grande était la désolation,
Parce que, sans raison, le roi
Ordonna d'égorger un jour
Trente-six Abencerrages
Nobles et de grande valeur,
Que les Zégris et les Gomélès
Accusaient de trahison.
Nous allons quitter ce merveilleux Patio de los Leones, si riche en poétiques légendes ; quelques-unes des plus belles salles de l'Alhambra s'ouvrent sous ses portiques, notamment la sala de Justicia, celle de las dos Hermanas (des deux soeurs), et celle des Abencerrages; c'est dans cette dernière que nous allons pénétrer, et nous y retrouverons encore le souvenir du dramatique événement que nous venons de raconter.
CH. DAVILLIER.
(La suite à la prochaine livraison.)
VOYAGE EN ESPAGNE,
PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER.
GRENADE
1862. - DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. - TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.
La salle des Abencerrages; encore des taches de sang; histoires de revenants : les ombres des chevaliers abencerrages. - La sala de las dos Ilermanas. - La sala de los Entbajadores; le plafond .-trtesonado; les Azulejos. - Réponse d'un roi de Grenade; le récit d'un chevalier zégri : la revanche des Abencerrages; la llermosa Galiana. - Le Prinador de la reina. - Le jardin de Lindaraja. - Le Mirador. - Les Bailos de la sultana. - La sala de Secretos. - La ilesquita ou Capilla real. - Le Patio de la Reja. - Les peintures de la sala del Tribunal.
La salle des Abencerrages est une des plus belles de l'Alhambra, sinon une des plus grandes : la voûte, en forme de media naranja- de moitié d'orange - suivant l'expression espagnole, est du travail le plus merveilleux qu'on puisse imaginer : des milliers de pendentifs, ou petites coupoles pendantes, d'une variété infinie, se détachent de la voûte et s'y suspendent comme autant de stalactites. On ne pourrait mieux comparer ces étonnants plafonds moresques qu'aux alvéoles innombrables d'une ruche. Rien n'est plus curieux que leur construction purement mathématique, et d'une symétrie parfaite, malgré une apparence d'irrégularité : ces pendentifs sont formés par la combinaison de sept prismes de formes différentes, surmontés de courbes tantôt en plein cintre, tantôt en ogive. On est étonné de l'effet extraordinaire que les architectes mores savaient obtenir avec des éléments d'une aussi grande simplicité.
La salle des Abencerrages doit son nom à ce que, suivant une tradition accréditée à Grenade, plusieurs de ces seigneurs mores y furent assassinés; des taches couleur de rouille se voient sur le rebord d'un grand bassin qui occupe le centre de la salle, et on assure que le sang est celui de plusieurs Abencerrages qui auraient été égorgés au-dessus de ce bassin, en même temps que les têtes de leurs frères tombaient dans celui de la fontaine des Lions. Le fait s'explique très naturellement par le voisinage du Patio de los Leones, qui est contigu, comme on sait, à la salle des Abencerrages.
Le P. Echeverria, qui nous a raconté avec un si grand sérieux l'histoire du Cheval sans tête et du Fantôme velu, plaisante agréablement les visiteurs naïfs et sensibles qui, de son temps, s'apitoyaient sur le sort des victimes. Il vient ici, dit le chanoine de Grenade, des hommes et des femmes qui visitent l'Alhambra, et, arrivés à la salle des Abencerrages, ils regardent avec attention le sol, et fixent leurs yeux sur le bassin; ils croient voir les ombres de ces malheureux seigneurs se dessiner sur les murs, leurs corps traînés sur les dalles, et ils voient même sur le bassin les taches de leur sang innocent; les hommes demandent vengeance au ciel contre une pareille injustice, et les femmes pleurent amèrement le malheureux sort des victimes, se répandant en malédictions contre le roi impie , tandis que d'autres bénissent mille fois le petit page qui alla porter la nouvelle du massacre à ceux qui n'étaient pas encore venus au fatal rendez-vous.
Ainsi, ajoute le P.Echeverria, tout cela n'est que mensonge et fausseté, todo es mentira, falso todo. Cela n'empêche pas le brave chanoine de nous raconter, quelques pages plus loin, que les ombres des Abencerrages reviennent chaque nuit dans la Cour des Lions, et dans la salle où plusieurs d'entre eux périrent; ces revenants font entendre, à l'heure de minuit, un lugubre murmure, aussi fort que le bruit qu'on entend dans la cour de la Chancilleria les jours d'audience, quand il y a une grande foule; et ce murmure est produit par la voix de ces pauvres chevaliers traîtreusement égorgés, qui viennent, avec beaucoup d'autres membres de la même tribu, demander justice de la mort cruelle qu'on leur a fait souffrir ; un prêtre qui venait de dire la messe à l'église de San-Cecilio m'a assuré à plusieurs reprises, en mettant la main sur son coeur, que rien n'était plus vrai que tout cela.
C'est dans la salle des Abencerrages que se trouvaient les belles portes en bois dont nous avons parlé précédemment, et qui furent enlevées en 1837, par ordre du gouverneur, et sciées pour fermer une brèche dans une autre partie de l'Alhambra. Rien n'est plus curieux que le travail de ces portes moresques; elles sont composées d'une infinité de petits morceaux de bois résineux, ordinairement en forme de losange, et qui s'emboîtent parfaitement ensemble, de manière à former un tout très solide. Nous avons vu chez un de nos amis des fragments presque semblables, provenant d'une ancienne mosquée du Caire.
En face de la salle des Abencerrages se trouve celle de Las dos Hermanas, des deux soeurs, où nous nous rendrons en traversant de nouveau la Cour des Lions. La sala de las dos Hermanas doit son nom, à ce qu'on assure, à deux larges dalles de marbre blanc qui se font remarquer, parmi celles qui forment le pavage, non seulement par leur dimension, mais par leur couleur et leur forme, d'une égalité si parfaite, qu'on les a appelées les Deux Soeurs. Cette explication ne nous satisfait que médiocrement, mais il faut nous en contenter: nous avons eu beau en demander une meilleure aux auteurs les plus anciens qui ont parlé de l'Alhambra, jamais nous n'avons pu en trouver d'autre.
La sala de las dos Hermanas faisait autrefois partie des appartements particuliers des rois de Grenade; de chaque côté on remarque deux alcôves qui ont du être destinées autrefois à recevoir des lits, et qui sont ornées les plus riches arabesques, et d'inscriptions à la louange lu sultan Abou-l-Hadjadj, celui qui contribua le plus aux embellissements de l'Alhambra.
Au milieu de la salle des Deux Sueurs se trouve un bassin de marbre, comme dans celle des Abencerrages; du reste ces deux salles offrent entre elles une assez grande ressemblance quant à la disposition; seulement la première l'emporte pour l'élégance de ses ornements et pour la richesse de sa voûte ou media naranja. Voici quelques-unes des inscriptions qu'on y remarque, elles offrent un intérêt particulier en ce sens qu'elles se rapportent à la décoration de la salle même:
« Observe attentivement mon élégance : elle te
fournira un utile commentaire sur l'art de la décoration.
« Regarde cette merveilleuse coupole! A la vue
de ses admirables proportions toutes les autres coupoles pâlissent et disparaissent.
« Vois aussi ce portique , qui contient des beautés
de toutes sortes.
« En vérité, ce palais n'aurait pas d'autres ornements,
qu'il surpasserait encore en splendeur les hautes régions du firmament!
« Voici des colonnes ornées de toutes les perfections,
et dont la beauté est devenue proverbiale.
« Lorsqu'elles sont frappées par les premiers
rayons du soleil levant, elles ressemblent à autant de blocs de perles.
Les jambages des portes présentent encore les inscriptions suivantes, dont le premier' verset nous fait voir que les Mores avaient l'habitude d'orner de vases les appartements de leurs palais
« Ceux qui me contemplent me prennent pour une
fiancée qui s'adresse à ce vase, et recherche ses faveurs comme celles de son
bienaimé.
« Et pourtant, je ne suis pas la seule merveille
de ces lieux, car je plane avec étonnement sur un jardin dont jamais l'ceil
d'un homme n'a vu le semblable.
« Je fus bâtie par l'Iman Ibn-Nasr; puisse Dieu
conférer à d'autres rois la majesté de ce prince ! »
La salle des Deux Sœurs contient encore d'autres inscriptions, dont une partie a été cachée par des piliers de bois que l'Ayuntamiento de Grenade fit dresser aux quatre angles, dans sa barbare tentative pour décorer cette pièce , à l'occasion d'une visite que l'infant don Francisco de Paula fit à l'Alhambra en 1832.
Précédemment on y avait établi un atelier, et plus anciennement encore on y avait exécuté de maladroites restaurations, lorsque cette pièce fut habitée par Isabelle la Catholique , et par Éléonore de Portugal, femme de Charles-Quint. La voûte en artesonado ou stalactites est d'un travail très compliqué, et on assure qu'elle se compose de près de cinq mille morceaux ajustés ensemble.
Les salles que nous venons de visiter ne sont rien, malgré leur élégance et leur richesse, en comparaison de la salle des Ambassadeurs, qu'on peut appeler la merveille et le chef-d'oeuvre du palais des Mores; nous nous rencontrâmes, pendant notre séjour à Grenade, avec un original qui ne voulut jamais visiter les autres pièces de l'Alhambra, prétendant que celle-ci résumait toutes les beautés possibles, et qu'il était parfaitement inutile, après avoir vu la pièce capitale, de perdre son temps à des objets secondaires. Cet étrange sophiste avait tort assurément; mais si quelque chose pouvait donner à son obstination une apparence de raison, ce serait l'aspect majestueux et la rare perfection de la pièce qui faisait l'objet de son admiration exclusive.
La sala de los Embajadores occupe tout l'intérieur de la terre de Comarès, la plus vaste et la plus importante des tours de l'Alhambra; on l'appelle aussi quelquefois sala de Comarés ou Comaresch, soit parce que les artistes qui la décorèrent étaient originaires de la ville de ce nom, soit, suivant Simon de Argote, à cause du genre de ses ornements, nommé comarragia par les Persans, expression qui fut adoptée par les Mores ; on traverse, avant d'y pénétrer, une espèce de galerie ou d'antichambre (anlesala) plus longue que large, appelée la sala de la Barca, nom qui lui vient, dit-on, de sa forme allongée, ou, ce qui est plus probable, du mot arabe barkah, souvent répété, et qui signifie bénédiction; cette antesala est digne elle-même de la pièce à laquelle elle sert d'entrée : elle est surmontée de deux arcs qui supportent une voûte à stalactites aussi riche que celles que nous venons de décrire.
De chaque côté de la porte d'entrée sont percées, dans l'intérieur de l'arcade, deux petites niches en marbre blanc ornées des sculptures les plus délicates et du meilleur style; imitées très probablement de celles beaucoup plus anciennes qu'on voit encore dans la mosquée de Cordoue , ces niches étaient, dit-on, destinées à recevoir les sandales des visiteurs qui les déposaient en signe de respect avant d'entrer, comme on fait encore aujourd'hui en Orient à la porte des mosquées. On a prétendu également qu'on y plaçait des alcarrazas ou vases de terre poreuse, dont on se sert encore en Espagne pour faire rafraîchir l'eau.
La salle des Ambassadeurs, la plus grande de celles de l'Alhambra, mesure environ quarante pieds sur chaque face, et soixante-dix de hauteur depuis le sol jusqu'à la media-naranja, dimensions très considérables eu égard à celles des autres pièces. Cette media-naranja est faite d'un bois résineux do la famille des cèdres ou des mélèzes, que les Espagnols appellent de son nom arabe alerte, mot (qui, soit dit en passant, a été pris assez plaisamment pour un nom d'artiste par l'auteur d'un guide en Espagne, qui attribue le plafond à Alerce. Les innombrables morceaux de bois qui composent la coupole s'enchevêtrent les uns dans les autres avec une variété infinie qui défie toute description. Ce genre de travail, d'une complication extrême, s'appelle, en espagnol, artesonado. Tout cela est peint en bleu, rouge et vert, et rehaussé de dorures auxquelles le temps a donné un ton des plus harmonieux.
Quant aux murailles, c'est toujours le même luxe d'arabesques en stuc, exécutées avec très peu de relief et avec la délicatesse de la dentelle, au moyen du moulage ; de manière qu avec quelques éléments très simples qui se reproduisent et se combinent entre eux, les dessins se développent et se varient à l'infini. On assure qu'au seizième siècle la salle des Ambassadeurs fut restaurée sous la direction de Berruguete, le célèbre sculpteur et architecte; un fait très curieux, c'est qu'il se servit, pour mouler les arabesques en stuc, d'anciens moules moresques en bois, conservés à l'Alhambra.
A la hauteur de cinq ou six pieds au-dessus du sol, les arabesques font place aux azulejos, ces carreaux de faïence vernissée dont nous avons déjà parlé et dont le nom, qui signifie bleu en arabe, vient probablement de ce que les premiers qu'on fit étaient de cette couleur. Ces azulejos sont de formes et de couleurs variées : tantôt ils offrent une teinte plate - ordinairement en bleu, vert, jaune orange ou violet- et forment, par la juxtaposition, les combinaisons les plus variées, où la symétrie n'exclut pas le caprice; tantôt chaque carreau présente un dessin avec diverses couleurs qui sont séparées entre elles par des traits en relief; quelquefois, dans ces derniers, la couleur brune est introduite parmi les ornements, comme, par exemple, dans les azulejos sur lesquels on voit l'écusson contenant les armoiries des rois de Grenade, avec la devise : « Il n'y a d'autre vainqueur que Dieu » Ceux-là sont les plus beaux et aussi les plus rares; presque tous ceux qui restaient ont été enlevés, et c'est à peine si on en voit encore quelques-uns.
Les azulejos avec reliefs étaient probablement employés pour le pavage des salles, les parties en saillie préservant le fond de l'usure produite par le frottement continuel des pieds. On a objecté, il est vrai, qu'il était peu vraisemblable que des carreaux portant le nom de Dieu fussent placés à terre et foulés aux pieds, les Orientaux évitant soigneusement de marcher sur le moindre morceau de papier, dans la crainte que le nom de Dieu ne s'y trouve écrit ; mais on peut répondre à cela que les Mores d'Espagne observaient beaucoup moins strictement que les musulmans orientaux les préceptes religieux du Coran, comme le prouvent la fontaine des Lions, le bas-relief de l'Alcazaha, et les curieuses peintures que nous verrons tout à l'heure dans la salle du Jugement.
Nous ajouterons ici une observation : c'est que les azulejos sont toujours en faïence, et non pas en porcelaine, comme on l'a imprimé si souvent; il faut en dire autant du beau vase de l'Alhambra, qu'on présente aussi quelquefois comme une porcelaine, bien qu'il soit antérieur de plusieurs siècles à la fabrication de ce genre de poterie en Europe.
Les inscriptions de la salle des Ambassadeurs sont nombreuses; nous n'en citerons que quelques-unes
« Gloire à notre sultan, le roi guerrier Abou-l-hadjadj, - que Dieu rende victorieux ! »
On lit encore, au-dessus d'un soubassement en azulejos, dans le cabinet ou alcoba qui fait face à la porte d'entrée
« Ici tu es accueilli matin et soir par des paroles
de bénédiction, de paix et de prospérité.
« Voici le dôme élevé et nous sommes ses filles
(ceci fait allusion aux alcobas, qui forment dans la salle comme autant
de pièces plus petites).
« Pourtant, je possède une excellence et une dignité
au-dessus de toutes celles de ma race. »
La salle des Ambassadeurs était, comme l'indique son nom, la pièce d'honneur du palais, celle où avaient lieu les réceptions solennelles; c'est là que les rois de Grenade recevaient les envoyés des princes africains, porteurs quelquefois de présents perfides, témoin la tunique empoisonnée, offerte par Ahmed, roi de Fez, à Yousouf II, qui mourut, dit-on, peu de temps après l'a. voir portée; c'est là que le sultan Aboul-Hasen faisait, à l'époque de la splendeur de Grenade, cette fière réponse à l'envoyé du roi de Castille, qui exigeait un tribut en argent : « Allez dire à votre maitre que dans mon hôtel des Monnaies, on ne frappe pour lui que des fers de lance ! »
Plus d'une fois aussi, ces murs si élégants furent témoins de draines sanglants: Mohammed-Ibn-Ismael ayant, dans une cérémonie publique, essuyé une insulte de son souverain, qui lui reprochait de s'être conduit lâchement dans une attaque contre les chrétiens, jura de s'en venger, et le frappa d'un coup de poignard dans cette salle, ainsi que son grand-vizir.
C'est encore dans la salle des Ambassadeurs que Boabdil, le dernier roi de Grenade, reçut la nouvelle de la mort de trente cavaliers zégris, massacrés dans la Véga par les Abencerrages, qui avaient embrassé le christianisme, et étaient devenus les vassaux du roi Ferdinand ; scène que rapporte ainsi un romance morisco
« Devant le roi Chico, de Grenade, sort arrivés des messagers entrés par la puerta do Elvira, qui se sont rendus à l'Alhamhra. Celui qui est arrivé le premier est un Zégri de renom, coiffé en signe de deuil d'un capuchon noir; après avoir mis les genoux à terre, il s'est exprimé ainsi: « Je t'apporte, seigneur, les nouvelles les plus douloureuses: sur les fraiches rives du Xenil s'étend une nombreuse armée; elle y a déployé ses enseignes de guerre, un étendard doré sur lequel est brodée une magnifique croix, plus brillante que l'argent. Et le général de ces troupes s'appelle le roi Ferdinand: tous ont fait le serment de ne pas quitter la Vega avant de s'être rendus maîtres de Grenade. Et cette armée est aussi commandée par une reine très aimée des soldats, appelée dora Isabel, reine de haute noblesse et de grand renom. Tu me vois ici blessé dans un combat qui vient d'avoir lieu dans la Vega entre les chrétiens et les Mores: trente Zégris sont restés sur le terrain, passés au fil de l'épée; les Abencerrages chrétiens, accompagnés d'autres chevaliers de la même religion, ont montré un courage incroyable, et ont fait ce massacre des gens de Grenade.
« Pardonnez-moi, pour Dieu, ô roi! Affaibli par
la perte de mon sang, je sens que la voix me manque.
« En disant ces mots, le Zégri s'évanouit, et
le roi en fut tellement attristé qu'il ne put prononcer une parole. »
Si la salle des Ambassadeurs fut le théàtre de ces événements dramatiques, quelquefois aussi des scènes charmantes venaient l'égayer : c'était la belle Galiana qui, assise dans le cuarto de Comarès (autre nom qu'on donnait à cette salle), achevait, de ses doigts délicats, une riche broderie d'or et d'argent, émaillée de perles, de rubis et d'émeraudes ; merveille destinée au vaillant More qui rompait en sa faveur des lances dans les tournois; « le More vit content d'une pareille faveur de la dame qui règne sur son coeur, et qu'il adore de toute son âme; si le dore l'aime beaucoup, la dame le chérit plus tendrement encore, car il n'y a pas de plus vaillant chevalier dans tout le royaume de Grenade.
En el cuarlo de Comarès
La Hermosa Galiana,
Con estudio y gran destreza
La brava una rica manga,
La brava el fuerte Sarazino
Que por ella juega cañas;
De aljofar y perlas finas
La manga yva esmaltada,
Con muchos recamos de oro
Y lazos linos de plata;
De esmeraldas y rubies
Por todas partes sembraria
Contenta rive el Moro
Tou el favor de tal dama
La tiene en et Corazon
Y la adora con su aima
Si el Moro mucho la quiere
Ella macho mas le ama,
Y no le hay nias esfuerço
En el reyno de Granada.
La salle des Ambassadeurs reçoit le jour sur chacun de ses côtés par trois fenêtres surmontées d'un double cintre; l'épaisseur des murs de la tour est telle, que ces embrasures forment comme autant d'alcôves de près de dix pieds de profondeur. De la fenêtre qui fait face à la porte d'entrée la vue est splendide : on domine, à vol d'oiseau, une colline surchargée de la végétation la plus luxuriante, au pied de laquelle coule le Darro.
Revenant sur nos pas, nous suivrons une longue galerie construite après la conquête, et qui vient aboutir à un petit pavillon qu'on appelle Tocador de la Reina ou Peinador de la Reina, deux noms qui signifient cabinet de toilette de la reine. Cette petite pièce, qui servait autrefois d'oratoire aux sultanes, paraît avoir été reconstruite à l'époque de Charles-Quint; elle n'a plus rien de moresque; les quatre murs sont décorés de fresques dans le goût italien de la première moitié du seizième siècle, représentant des grotesques en arabesques imitées de celles de Jean d'Udine et de Battista Franco. Ces fresques, d'un style excellent, ont malheureusement beaucoup souffert, et sont couvertes de noms propres et de toutes sortes d'impertinences, gravées sur la peinture par plusieurs générations de visiteurs de tous les pays. Les peintures de la voûte, moins exposées, sont un peu mieux conservées, et représentent des médaillons avec bustes, fleuves, métamorphoses et autres sujets mythologiques. Des documents conservés à la Contaduria nous apprennent que les auteurs de ces fresques sont des Espagnols nommés Bartolomé de Ragis, Alonzo ferez et Juan de la Fuente, et qu'elles furent exécutées en 1524.
A travers les légères colonnes de marbre blanc surmontées d'arcs surbaissés qui supportent la toiture, la vue s'étend sur un des plus merveilleux panoramas qui existent au monde : on aperçoit quand on se penche en dehors un ravin d'une profondeur immense, sur les bords duquel s'élèvent des peupliers, trembles et autres arbres touffus et serrés; on a le vertige en découvrant, bien bas sous ses pieds, les hautes cimes de ces arbres, qu'on ne voit qu'en raccourci. D'un coté s'élève l'imposante tour de Comarès, d'un autre les murs blancs du Généralife, qui ressortent sur une masse de verdure sombre. Quant à l'immense tableau de la Vega, qui se développe à l'infini, avec un horizon de montagnes formant une succession graduée de plans, il faudrait, pour essayer d'en donner une idée, employer la comparaison des opales, des saphirs et autres pierres des nuances les plus douces ; c'est surtout une heure ou deux avant le coucher du soleil, après avoir passé notre journée à l'Alhambra, que nous aimions à admirer cet étonnant spectacle, et nous restions quelquefois à le contempler jusqu'à l'heure où commence le crépuscule.
Du Peinador de la Reyna on descend dans le Patio ou Jardin de Lindaraja, encombré d'une végétation touffue d'orangers, de citronniers, d'acacias et 'autres arbres qui croissent au hasard dans un désordre charmant. Le milieu du Patio est occupé par une belle fontaine, et de deux côtés règne une galerie supportée par de sveltes colonnes de marbre blanc.
Le Mirador de Lindaraja, qui domine ce petit jardin, est formé de deux fenêtres en ogive séparées par une colonne de marbre blanc; il n'est peut-être aucune partie de l'Alhambra où les ornements soient plus riches et d'un meilleur style que dans le Mirador. Le tympan qui s'élève au-dessus des deux fenêtres présente une vaste décoration composée de caractères coufiques formant des entrelacs et autres dessins variés, et peut passer pour le spécimen le plus beau et le plus complet qui existe en ce genre; aussi les inscriptions font-elles allusion à cette richesse d'ornements :
« Ces appartements renferment tant de merveilles que
les yeux du spectateur y restent fixés pour toujours, s'il est doué d'une intelligence
qui puisse les apprécier.
« Ici descend la tiède brise pour adoucir la rigueur
de l'hiver, et apporter avec elle un air salubre et tempéré.
« En vérité, telles sont les beautés que nous
renfermons, que les étoiles descendent du ciel pour nous emprunter leur lumière. »
Le Mirador doit son nom à une princesse, dont la beauté est souvent célébrée dans les romances et légendes moresques, sous le nom de Zelindaraja, Lindaraja, ou simplement Daraja. La Hermosa hindaraja, comme on l'appelle souvent, était du sang des Abencerrages, et fille de Mahamete, alcayde de Malaga; les romances la représentent souvent comme la dame des pensées du valeureux More Gazul, ce qui n'empêche pas qu'elle épousa le prince Nasr, frère de Yousouf, un des rois de Grenade.
En quittant le Jardin de Lindaraja, nous traverserons la Sala de Secretos, construite sous Charles-Quint, et qui doit son nom à un effet d'acoustique produit par la conformation de la voûte, effet déjà connu du temps des Romains, et qu'il n'est pas rare de rencontrer dans d'autres édifices de différentes époques : on n'a qu'à chuchoter quelques mots dans l'un des angles, et si basse que soit la voix, elle est entendue très-distinctement par la personne qui applique son oreille à l'angle opposé.
La Sala de las ?'infas doit son nom à deux statues de marbre représentant des déesses ; nous remarquâmes au-dessus de l'arcade intérieure un très-beau médaillon en bas-relief, dont le sujet est Jupiter sous la forme d'un cygne et caressant Léda; cette remarquable sculpture, qu'on est assez étonné de rencontrer là, est probablement l'ouvrage d'un des nombreux artistes italiens qui vinrent s'établir en Espagne dès la première moitié du seizième siècle, peut-être du Florentin Torrigiano, qui travailla quelque temps à Grenade.
A côté du Jardin de Lindaraja se trouvent également les anciens bains moresques, los Baittos de la Sultana; ils sont composés de deux salles qu'on appelle également et Baito del Bey et et Baito del Principe, et furent construits par Mohammed V, Alghani Billah (celui qui se plaît en Dieu), dont la louange se lit parmi les inscriptions; celle-ci, qu'on lit également, montre qu'un autre sultan contribua à embellir ces bains : «Gloire à notre seigneur, Aboul Hadjadj Yousouf, commandeur des croyants : Puisse Dieu lui donner la victoire sur ses ennemis!
« Rien n'est plus merveilleux que le bonheur dont on jouit dans ce délicieux séjour. »
Les soubassements sont garnis de beaux azulejos, formant des bandes d'ornements qu'on appelle cenefas, et le parement est formé de dalles de marbre blanc; le plan et la disposition intérieure de ces bains ont beaucoup d'analogie avec ceux en usage aujourd'hui dans l'Orient : les baigneurs laissaient leurs vêtements dans un élégant petit salon placé à l'entrée, et où ils retournaient après le bain ; les proportions restreintes de ces salles montrent du reste qu'elles avaient une destination privée et ne servaient qu'à un petit nombre de personnes; nous aurons occasion de voir dans Grenade d'anciens bains publics beaucoup plus vastes, et d'une disposition différente.
La partie supérieure de la chambre de repos, supportée par quatre élégantes colonnes de marbre, était destinée aux musiciens qui jouaient de la dulcayna, de l'ana/il, des atabales et autres instruments moresques, pendant que les personnes royales se reposaient sur des carreaux de soie après le bain; car, les Mores de Grenade étaient loin d'observer à la lettre ces versets du Coran : « Entendre la musique, c'est pécher contre la loi ; faire de la musique, c'est pécher contre la religion; y prendre plaisir, c'est pécher contre la foi, et se rendre coupable du crime d'infidélité. »
La voûte est parsemée d'étroites ouvertures en forme d'étoiles, entourées d'azulejos, ces ouvertures ne laissaient filtrer que quelques rayons de lumière arrivant d'en haut, sans permettre à la chaleur de pénétrer dans la pièce. Andrea Navagero, l'ambassadeur vénitien dont nous avons déjà parlé, nous apprend qu'il vit ces bains tels qu'ils étaient du temps des Mores, et que ces ouvertures étaient garnies de verres de couleur. On retrouve exactement la même disposition dans les anciens bains arabes, soit en Orient, soit en Espagne ; nous l'avons observée notamment à Barcelone, à Valence et à Palma, dans file de Majorque.
Il ne nous reste plus que quelques salles moins importantes à visiter dans l'Alhambra : la Mezquita, ancienne mosquée dont Charles-Quint fit une chapelle chrétienne, qu'on appela le Capilla real, ne conserve que peu de traces de sa destination primitive; cependant on voit encore près de l'entrée l'ancien mihrab, ou sanctuaire de la mosquée, offrant cette inscription, destinée sans doute à stimuler le zèle des croyants. « Et ne sois pas un des retardataires ! » Les autres inscriptions arabes ont fait place à la devise de Charles-Quint, qu'on lit ainsi écrite en vieux français : PLVS OVLTRE, et accompagnée des colonnes d'Hercule et autres emblèmes. Près de l'entrée de la Mezquita, le guide nous fit remarquer une fenêtre par laquelle, suivant la tradition, la sultane Ayesha fit échapper secrètement son fils Boabdil, qui gagna le quartier populeux de l'Albayzin, pour se mettre à la tête des ennemis de son père, et obtenir par la force son abdication.
Nous traverserons sans nous arrêter la Sala de las Frutas, qui doit son nom à des fruits qu'on voit représentés sur la voûte, et le Patio de la Reja, petite cour garnie d'un grillage de fer, ou reja qui, suivant une tradition populaire, aurait servi de prison à Jeanne la Folle, doña Juana la Loca, mère de Charles-Quint ; il n'y a qu'un petit malheur, c'est qu'un archéologue malavisé a trouvé dans les archives la preuve que le grillage en question avait été posé cent cinquante ans plus tard.
Nous terminerons notre visite, en revenant sur nos pas, par la sala de Justicia, ou salle du Jugement, appelée aussi sala del Tribunal; c'est plutôt une galerie divisée en trois compartiments, dont chacun est couvert d'une coupole ou voûte concave de forme ovale; on voit sur cette voûte les fameuses peintures moresques de l'Alhambra; ces peintures sont faites sur des panneaux de cuir cousus ensemble, et cloués sur une surface concave composée de planches d'un bois résineux : le cuir est revêtu d'un enduit de plâtre qui nous a paru semblable à celui des tableaux de l'école primitive italienne; une autre analogie, c'est que les couleurs, qui paraissent préparées à la colle, ou à la détrempe, sent également sur un fond d'or semé de petits ornements en relief.
La peinture qui occupe le milieu représente dix personnages assis sur deux rangs, et à chaque extrémité de l'ovale, l'écusson des rois de Grenade supporté par deux lions; ces personnages, au teint brun et à la barbe noire taillée en fourche, sont assis sur des coussins, et portent le costume des Mores d'Espagne, costume d'une grande simplicité: la tête est couverte du turban oriental et de la marlota, espèce de capuchon qui retombe sur les épaules; le reste du vêtement se compose d'un ample albornoz ou burnous, descendant jusqu'aux pieds. Les dix Mores sont armés de l'alfange, épée moresque longue et large, exactement semblable pour la forme à celle conservée dans la famille de Campotejar, dont nous parlerons plus loin. On a pensé que ces dix personnages représentent des rois de Grenade, les dix successeurs du roi Bulharix, suivant Pedraza; ou bien un conseil de chefs délibérant : le mouvement des mains, qui indique une discussion, rend la dernière opinion assez probable.
Une des autres peintures représente différents sujets de chasse; ici c'est un cavalier chrétien, la lance en arrêt comme un picador, perçant un lion qui se précipite sur son cheval; à côté, un autre cavalier portant le costume moresque, combat un animal qui parait être un ours ou un sanglier; plus loin un autre More, tenant son cheval par la bride, présente le produit de sa chasse à une daine vêtue d'une longue robe. De chaque côté s'élèvent des tours et d'élégantes, fontaines d'où s'échappent des jets d'eau. Les couleurs sont encore très vives, et forment des teintes plates, sans que les ombres soient indiquées; celles qui dominent sont le rouge vif et le rouge brique, le vert clair et foncé, et le blanc; les contours sont tracés au moyen d'un trait de bistre assez épais.
Dans le dernier tableau, on voit encore un cavalier chrétien tuant un ours de son épée et un cavalier more perçant un cerf de sa lance; un autre More, portant son adarga, grand bouclier de cuir exactement semblable à ceux qu'on voit à la Real Arateria de Madrid, frappe de sa lance un chrétien qui semble sur le point de tomber (le cheval; du côté opposé deux personnages jouent aux dames (le dàmeh des Arabes); enfin la partie la plus intéressante du tableau représente une dame tenant enchaîné un lion couché à ses pieds; à sa droite un homme velu et barbu, tel qu'on représente les hommes sauvages dans les anciennes armoiries espagnoles, est percé d'un coup de lance par un cavalier qui fond sur lui au galop. On a fait beaucoup de suppositions au sujet de ces derniers personnages, sans avoir jamais donné une explication satisfaisante : nous croyons avoir trouvé le mot de l'énigme dans les anciens romances moriscos, où il est question de la devise des Zégris . une femme tenant un lion enchaîné, pour montrer que l'amour triomphe des plus forts; celle des Abencerrages était un homme sauvage terrassant un lion; il parait donc incontestable, après ce rapprochement, que cette partie du tableau doit renfermer une allusion aux deux célèbres familles ennemies.
A quelle époque ont été faites ces curieuses peintures? on a prétendu qu'elles étaient postérieures à la prise de Grenade ; mais pourquoi, si elles dataient de la domination chrétienne, aurait-on représenté les chrétiens vaincus dans le combat? En outre, le costume des chrétiens est celui de la première moitié du quinzième siècle ; l'architecture, le paysage très naïf, et d'autres détails annoncent aussi la même époque. Quant à l'auteur, il est tout à fait inconnu, mais on peut supposer que c'était quelque chrétien renégat fixé depuis longtemps à Grenade. Quoi qu'il en soit, les peintures de l'Alhambra sont du plus grand intérêt, et uniques en leur genre.
Avant de quitter l'enceinte du palais moresque, n'oublions pas de mentionner comme très digne d'admiration, même après tant de merveilles, la porte de la torre de las Infantas, d'une richesse d'ornementation extraordinaire; cette tour, après avoir été du temps des Mores habitée par des princesses de la famille royale, ou par les sultanes favorites, sert aujourd'hui d'asile à quelques familles pauvres, dont la misère contraste étrangement avec le luxe d'autrefois.
Tel est cet admirable palais de l'Alhambra, si riche et si somptueux qu'on peut encore, malgré les nombreuses dégradations qu'il a subies, l'appeler avec Pierre Martyr un palais unique au monde : il faudrait, pour le bien connaître, y passer des semaines entières ; et encore trouverait-on, à chaque visite nouvelle, des détails restés inaperçus d'abord. La première fois que l'on quitte ces salles féeriques, ces patios si élégants et si voluptueux, mille images délicieuses, mais confuses, se présentent à l'esprit; il semble qu'on vient de faire un rêve, et on se plaît à répéter avec Victor Hugo
L'Alhambra ! l'Alhambra ! palais que les génies Ont
doré comme un rêve et rempli d'harmonies; Forteresse aux créneaux festonnés
et croulans, Où l'on entend la nuit de magiques syllares, Quand la lune, à travers
les mille arceaux arabes,
Sème les murs de trèfles blancs!
Le Généralife; les cyprés de la sultane. - La Sella del Moro. - Les Carmenes dol Darro. - La Fuente del Avellano; les villas moresques en 1524. - Le Darro et son or. - La Plaza Nueva et le Zacatin. - La cathédrale de Grenade; Alonzo Cano. - La real Capilla; la Reja; les tombeaux de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, et celui des rois catholiques.
Le Généralife n'est éloigné de l'Alhambra que de quelques centaines de pas; nous passerons pour nous y rendre sous la Puerta Judiciaria, et laissant derrière nous la fontaine de Charles-Quint, nous suivrons une des allées ombreuses du Bosque de la Alhambra, qui descend en suivant l'ancienne enceinte de la citadelle moresque. Après avoir traversé un ravin sombre et encombré de broussailles, la Cuesta de los Molinos, qui sépare la colline de l'Alhambra (lu cerro del sol, nous gravirons de nouveau un chemin ombragé par la végétation la plus charmante et la plus plantureuse : ce sont (les lauriers-roses chargés de fleurs, des figuiers au feuillage sombre, des vignes séculaires, et d'énormes grenadiers dont les fruits, entr'ouverts par le soleil, laissent voir leurs grains transparents comme des rubis. Telle est l'entrée du Généralife, ancienne maison de plaisance moresque, dont le nom arabe, Jennatu-l'-arif, signifie le Jardin de l'architecte. On raconte qu'un architecte du palais en était d'abord propriétaire, et qu'un des rois de Grenade, Ismaïl-Ibn-Jaraj , étant venu le visiter, fut si émerveillé de la position qu'il acheta le jardin, et y lit construire un palais, en 1320. On passe, en entrant dans le Généralife, sous des galeries à cintre surbaissé dont les ornements en stuc, semblables à ceux des salles de l'Alhambra, sont malheureusement cachés en partie sous de nombreuses couches de badigeon. Le milieu du vaste palais qui forme l'entrée est, occupé par un long bassin plein d'une eau transparente, dans laquelle se reflètent des lauriers-roses et des ifs touffus qui se courbent pour former une arcade de verdure. Parallèlement au bassin nous suivons une autre galerie, d'où la vue s'étend sur l'Alhambra; on domine de là toute l'enceinte fortifiée et le palais moresque; en voyant ces murailles épaisses et ces tours carrées et massives, on ne devinerait jamais qu'elles renferment des chefs-d'oeuvre aussi délicats.
A l'extrémité opposée à l'entrée se trouve le palais proprement dit du Généralife ; bien que d'une architecture et d'une décoration très élégantes, il n'offre rien qui puisse surprendre après qu'on a visité l'Alhambra. L'extérieur est de la plus grande simplicité; les salles, peu nombreuses, du reste, sont à peine meublées ; dans l'une d'elles, nous vîmes quelques portraits parfaitement ridicules représentant, avec toutes sortes d'anachronismes dans les costumes, différents personnages tels que Boabdil (el rey Chico), Gonzalve de Cordoue, et un arbre généalogique de la famille génoise de Palavicini, à laquelle appartient le marquis de Campolejar, propriétaire actuel du Généralife, qui ne l'habite jamais, et le laisse sous la garde d'un administrador. Suivant l'arbre en question, cette famille descendrait d'un prince more renégat nommé Sidi-Aya, qui se serait fait chrétien à l'époque du siège de- Grenade, et aurait aidé les Espagnols à se rendre maîtres de son pays.
Un gros livre, ouvert sur une table, est destiné à recevoir les noms et les pensées des visiteurs; ce recueil polyglotte rempli d'impertinences, a été sans doute placé là comme dérivatif, afin d'empêcher les étrangers de salir les murs de toutes sortes de sottises.
On voyait autrefois au Généralife une magnifique épée ou alfange moresque, ayant appartenu, suivant la tradition au dernier roi de Grenade, et qui se trouve maintenant dans une autre propriété appartenant à la famille de Campotejar. La garde est formée de deux têtes de monstres qu'on peut prendre pour des éléphants, et est ornée de l'écusson des rois mores; la poignée et le pommeau sont couverts de diverses légendes en arabe; tout cela est du travail le plus merveilleux, en émail, ivoire et filigrane; le fourreau, également d'une conservation parfaite, est en cuir très délicatement orné, genre de travail pour lequel les Mores d'Espagne et ceux de Fez étaient autrefois très renommés. Cette superbe épée est une pièce de la plus grande rareté, et pourrait faire à elle seule la gloire d'une collection d'armes anciennes.
Le Généralife renfermait aussi autrefois des armures moresques rares et curieuses : « On voit deux ou trois casques placés à l'entrée, dit le P. Etcheverria ; il y a aussi des cottes de mailles, dont plusieurs personnes ont pris des morceaux ; et il n'y a guère d'enfants qui ne gardent comme des reliques quelques fragments de cette armure défensive, qui passe pour neutraliser l'influence malfaisante du mauvais oeil. Les amateurs d'armes anciennes qui visitent Grenade n'ont donc que peu de chances d'y trouver des cottes de mailles.
On fait voir aux étrangers, dans un des jardins du Généralife les Cypreses de la sultana : ce sont des cyprès vraiment gigantesques, et qui étaient déjà vieux, suivant la tradition, lorsque la sultane Zoraya allait s'asseoir sous leur ombre ; on vous montrera celui sous lequel cette sultane était en conversation familière avec un seigneur abencerrage lorsqu'elle fut surprise par un membre de la tribu des Gomélès.
Ce qui fait surtout du Généralife un lieu de délices, c'est l'abondance extraordinaire de ses eaux; jamais la passion des Mores pour les irrigations ne s'est montrée avec autant de charme : ce ne sont que bassins, fontaines, jets d'eau et sources; on ne peut faire deux pas sans rencontrer un canal ou une petite rigole formée de tuiles creuses, servant de conduit à l'eau qui se précipite en bouillonnant. Les Mores, pour obtenir un pareil luxe de jeux hydrauliques, firent à deux lieues de là une large saignée au Darro, dont ils amenèrent au Généralife l'eau limpide au moyen d'un canal ou ace quia (ciquia en arabe), qui traverse l'épaisse colline appelée Cerro del sol. Il y avait également, du temps des Mores un viaduc qui reliait le Généralife à l'Alhambra, ce qui évitait de descendre la cuesta de los Molinos et de remonter un coteau escarpé; c'est à peine s'il en reste des traces aujourd'hui.
Au-dessus des jardins s'élève un belvédère d'où la vue est étendue et magnifique : en tournant. le dos à l'Alhambra on aperçoit au sommet du Cerro det sol une ruine moresque qui se détache sur cette colline brûlée par le soleil : c'est la Silla del Moro, la Chaise du More; On prétend que c'était autrefois une mosquée, et que ce nom vient de ce que Boabdil s'y réfugia lors des émeutes qui eurent lieu à Grenade à la suite du massacre des Abencerrages. On dit aussi que c'est de ce point élevé que ce prince regardait les combats que se livraient dans la Vega les seigneurs mores et les chevaliers espagnols; ce qui est certain c'est que de la Silla del Moro la vue est des plus étendues : on domine le cours du Darro, le Généralife et l'Alhambra, l'Albayzin, le Sacro-monte et un grand nombre de villages qu'on aperçoit comme des points blancs épars dans la Vega.
En redescendant les pentes escarpées du Cerro del Sol on arrive par un chemin très pittoresque au milieu de charmants jardins plantés de figuiers, de vignes, de citronniers et d'orangers, qui abritent sous leur feuillage épais de petites maisons de campagne aux murs blanchis à la chaux : ce sont les Carmenes del Darro, petites villas dont le nom vient de l'arabe karm, qui signifie une vigne. C'est une des plus belles promenades de Grenade et une des plus fréquentées. Un peu plus loin se trouve la Fuente del Avellano, la Fontaine du Noisetier, célèbre du temps des Mores sous le nom d'Aynad-dama (la Fontaine des Larmes), dont les Espagnols ont fait Dinadamar. Cette fontaine est souvent mentionnée, ainsi que celle d'Alfacar, par les historiens et les géographes arabes, qui leur attribuaient toutes sortes de vertus merveilleuses; on venait du Maroc et d'autres parties de l'Afrique, exprès pour boire leurs eaux. Andrea Navagero, dit que les Morisques de l'Albayzin ne voulaient boire que de l'eau de la Fuente de Alfacar; lors de son voyage à Grenade (1524), ces parages n'étaient déjà plus ce qu'ils étaient avant la conquête; alors les Mores les plus riches y avaient leurs maisons de plaisance : - La plupart sont petites, dit-il, mais toutes ont leurs eaux, et sont entourées de rosiers et de myrtes, et gracieusement ornées ; ce qui fait voir que du temps que le pays était aux mains des Mores, il était beaucoup plus beau qu'aujourd'hui. Il y a beaucoup de maisons qui tombent en ruines et de jardins abandonnés, car le nombre des Mores va plutôt en diminuant qu'en augmentant, et ce sont eux qui ont si bien cultivé et planté ce pays. Les Espagnols, non seulement dans cette ville de Grenade, mais dans tout le reste du royaume également, ne sont guère industrieux, ne plantent pas, et ne travaillent pas volontiers la terre; ils préfèrent s'adonner à la guerre ou aller chercher fortune aux Indes. Bien que Grenade ne soit pas aussi peuplée que sous les Mores, il n'y a peut-être aucune partie de l'Espagne qui soit si habitée. »
C'est ainsi que le voyageur vénitien nous dépeint la rapide décadence de Grenade sous la domination espagnole : que dirait-il s'il voyait aujourd'hui l'ancienne capitale des rois mores? Elle ne vit plus que des souvenirs du passé, et sa population, qui comptait autrefois près de cinq cent mille habitants, est au plus aujourd'hui de soixante-dix mille.
C'est à peine si on aperçoit aujourd'hui, dans les faubourgs de Grenade, quelques traces de ces vieilles villas moresques dont parle le voyageurs vénitien : quelques familles misérables y vivent au milieu des pourceaux qu'elles engraissent au moyen des fruits du cactus, higos chumbos, comme on les appelle en Andalousie. Une fois nous fûmes témoins d'une scène moitié dramatique, moitié grotesque : une mère défendait ses enfants contre une truie à laquelle ceux-ci voulaient enlever sa progéniture; scène dont Doré ne manqua pas de faire son profit.
Nous rentrerons dans Grenade en suivant les bords du Darro, encombrés d'une végétation plantureuse; comme ses sables roulent des parcelles d'or, les étymologistes, qui ne sont jamais au dépourvu, ont ainsi expliqué l'origine de son nom, quia dat aurum; mais c'est tout simplement l'ancien Hadoroh, si souvent chanté par les anciens poètes, et dont le nom arabe signifie courant rapide, car il roule ses eaux comme un torrent. Le Darro prend sa source dans la Sierra Nevada, et arrose, avant d'entrer à Grenade la fertile vallée que les Mores appelaient Axarix, et à laquelle les Espagnols ont donné le nom de Val Paraiso, la Vallée du Paradis; outre qu'il charrie de l'or, on prétend qu'il a la vertu beaucoup moins poétique de guérir toutes les maladies des bestiaux. Au sujet de l'or du Darro, Bermudez de Pedraza raconte que lors de la visite de Charles-Quint à Grenade en 1526, la municipalité en fit faire une couronne qui fut offerte à l'impratrice Isabelle. Le même auteur parle des vases qu'on fabriquait de son temps avec la terre du Darro, « et dans lesquels, dit-il, on voit briller beaucoup de paillettes d'or; chaque vase, qui se vend deux maravédis, contient cependant plus d'un quartillo d'or, niais le travail pour l'extraire passe le profit qu'on en pourrait tirer. »
Un autre auteur espagnol nous apprend que parmi les présents offerts par les rois Mages au divin Enfant figurait de l'or du Darro; « un d'eux, ajoute-t-il, était notre compatriote : il s'appelait Ophir, et n'appartenait ni à Cadix, ni à aucune autre partie de notre Espagne, mais au fertile territoire de Grenade. » Voilà un historien consciencieux, et qui n'omet pas les détails.
Après avoir arrosé une ravissante promenade, la Carrera del Darro, que domine la colline de l'Alhambra, la célèbre rivière traverse la Plaza Nueva sous une large voûte, que le P. fcheverria appelle avec emphase le plus beau pont de l'Europe et du inonde entier; un pont sur lequel on a donné des fêtes, des tournois, et même des combats de taureaux.
Le Darro déborde de temps en temps, et plus d'une fois il a été sur le point de détruire la Plaza Nueva et la Zacatin qui lui fait suite et d'aller se joindre au Genil , de là cette Coplilla ou Seguidilla si connue, que les enfants chantent depuis nombre d'années
Darro tiene prometido
El casarse con Genil,
Y se ha de llevar en dote
Plaza Nueva, y Zacatin.
Le Darro a promis
De se marier avec le Génil ,
Et de lui apporter en dot
La Place-Neuve et le Zacatin.
Le Darro s'appelait autrefois et Dauro : c'est le titre qu'a pris le journal de Grenade : El Dauro, Diario Granadino, parait presque tous les jours, et son format ne dépasse pas de beaucoup celui du Tour du blonde; un tout petit premier Grenade, une gacetilla qui donne les nouvelles locales, la parte religiosa qui annonce les messes, sermons, processions, neuvaines et rosaires du jour : tel est, avec l'annonce d'une modiste de Paris ou d'une corsetera de Madrid, le menu ordinaire des abonnés du Dauro.
Entrons dans le Zacatin, et nous serons au cœur de la vieille ville moresque; c'était autrefois, sous le même nom, la rue commerçante par excellence; et encore aujourd'hui des centaines de marchands y vivent dans des boutiques étroites et obscures, qui n'ont guère dû changer depuis le temps de Boabdil; à voir ces piliers épais, dont l'intervalle est occupé par quelques pièces d'étoffe et autres marchandises de toute sorte, ces boutiques d'orfèvres devant lesquelles les ouvriers travaillent en plein jour, on se croirait volontiers transporté cent ans en arrière dans une de nos villes de province. Il est peu de ces magasins primitifs qui n'aient leur madone, devant laquelle une petite lampe brûle jour et nuit; quelquefois le marchand s'amuse à gratter les cordes d'une guitare cri attendant ses pratiques, et il arrive souvent, lorsqu'elles entrent, qu'il ne se dérange qu'après avoir achevé la copia commencée.
En sortant du Zacatin, on arrive à la place de Bibranibla, et, après avoir traversé quelques petites rues, on ,eu trouve en face de la cathédrale. La façade date de la seconde moitié du seizième siècle, et, quoique d'un style bâtard, ne manque pas d'une certaine grandeur; l'intérieur est préférable : d'énormes piliers supportent une voûte majestueuse d'un très bel effet. Nous remarquâmes une inscription assez singulière, répétée sur plusieurs de ces piliers, et commençant par ces mots Nadie paseo con mugeres.... c'est-à-dire: Que personne ne se promène avec des femmes.... Le reste de l'inscription menace en outre d'excommunication et d'une amende de quarante réaux (plus de dix francs) ceux qui formeront des groupes et causeront pendant le service. C'est sans doute au dix-septième siècle que le chapitre métropolitain fulmina cet arrêt : il se passait à cette époque, dans certaines églises d'Espagne, des scènes peu convenables, si nous en croyons ce passage de Mme d'Aulnoy « Lorsque la messe étoit finie, les galants alloient se ranger autour du bénitier; toutes les dames s'y rendoient, et ils leur présentoient de l'eau bénite ; ils leur disoient en même temps des douceurs.... Mais M. le nonce a défendu aux hommes, sous peine d'excommunication, de présenter de l'eau bénite aux femmes.»
Quelques chapelles très riches en marbre du pays; de beaux vitraux et deux orgues d'une grandeur remarquable, voilà tout ce qui mérite d'être cité dans la cathédrale de Grenade; nous noterons cependant quelques ouvrages d'Alonzo Cano, peintre et sculpteur, qui était un enfant de Grenade; ses tableaux sont peu nombreux, et ne valent pas ceux qu'on voit au musée de Madrid; parmi les sculptures, il faut citer deux belles Vierges et quelques bustes en bois, malheureusement couverts de peinture, comme la plupart des statues qu'on voit dans les églises d'Espagne. Alonzo Cano eut une vie quelque peu agitée : entre autres aventures il fut un jour accusé d'avoir assassiné sa femme, et condamné à la torture, qu'il subit avec courage; on raconte même que le bourreau, par égard pour son talent, épargna son bras droit. Tout cela n'empêcha pas Alonzo Cano de devenir racionero, ou chanoine résidant, malgré l'opposition du chapitre de Grenade, et d'occuper ce poste pendant seize ans.
L'intérêt principal de la cathédrale de Grenade est dans la real Capilla, la chapelle royale, construite sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, et qui communique avec l'église, bien qu'elle ait son clergé à part. La Capilla real est une vraie merveille, décorée avec autant de goût que de richesse dans le style gothique de la fin du quinzième siècle ; on y trouve partout le souvenir des rois catholiques, qui sont représentés pieusement agenouillés à droite et à gauche du grand autel. Nous remarquâmes au-dessus de cet autel quatre bas-reliefs de bois sculpté et peint extrêmement intéressants, contemporains de la reddition de Grenade, et qu'on attribue à un sculpteur nommé Vigarny; d'un côté on voit Ferdinand et Isatelle à cheval, accompagnés de leur suite et d'hommes d'armes à pied armés de fauchards, de vouges, et autres armes d'hast. L'autre bas-relief représente le roi de Grenade à pied, faisant sa soumission; il est coiffé du turban surmonté d'une couronne, et vêtu de l'albornoz; son cheval est tenu par deux Mores, dont l'un porte l'adarga ou bouclier moresque aux armes de Grenade. On voit au fond l'Alhambra et ses tours crénelées; sous la porte d'entrée défilent deux par deux des prisonniers mores, les mains liées sur la poitrine.
Les deux autres bas-reliefs représentent la conversion des vaincus; dans l'un d'eux on en voit plusieurs s'approcher de la vasque élégante d'un bénitier, et des moines, la croix dans une main, les baptisent de l'autre. Le second bas-relief offre un sujet analogue, mais il est encore plus intéressant parce qu'on y voit de nombreuses Moresques la tête couverte d'un long voile qui ne laisse apercevoir que les deux yeux.
Ces scènes de baptême nous faisaient penser au cardinal Ximénès, qui disait : « Si on ne peut conduire doucement les Mores dans le chemin du salut, il faut les y pousser. »
Un témoin oculaire, Andrea Navagero, nous apprend ce qu'étaient ces conversions : « Les Mores, dit-il, parlent leur ancienne langue ; peu veulent apprendre l'espagnol. Ils sont chrétiens moitié par force, et les prêtres se soucient peu de les instruire des choses de notre foi, trouvant leur avantage à les laisser ainsi ; mais, en secret, ils sont Mores comme auparavant. »
Autour des murs de la Capilla real règne une longue inscription en beaux caractères gothiques, à la louange des rois catholiques don Fernando et doña Isabelle « qui conquirent ce royaume de Grenade, le réduisirent à notre foi.... détruisirent l'hérésie, chassèrent les Mores et les Juifs de leurs royaumes, et réformèrent la religion. »
La reja, immense grille de fer ciselé, avec des parties dorées, est une des plus belles qu'on puisse voir; outre que le travail en est très précieux, le style en est excellent; elle porte la signature de Naestre Bariolomé, avec la date de 1522. Il n'est pas de pays où les grands travaux en fer aient été mieux exécutés qu'en Espagne; nous en avons déjà admiré à Barcelone, nous aurons encore l'occasion d'eu voir de très remarquables à Tolède, à Alcala de Hénarès et dans bien d'autres endroits.
C'est dans la Capilla real qu'on voit le tombeau de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, à côté de celui où reposent Ferdinand et Isabelle. Ces deux magnifiques tombeaux égalent pour la beauté et la richesse du travail les plus beaux monuments de ce genre qui existent à Dijon, à Bruges et à Burgos ; les ornements les plus riches et du meilleur goût italien de la Renaissance sont finement ciselés dans le marbre, auquel le temps a enlevé ce que sa blancheur avait de trop cru. Aux quatre angles du tombeau des rois catholiques sont assis des docteurs de l'Église, et sur les côtés on voit les douze apôtres; au sommet du monument sont couchées côte à côte, dans une attitude pleine de calme et de noblesse, les statues de Ferdinand et d'Isabelle qui reposent, tenant le sceptre et l'épée, unis comme ils le furent pendant leur glorieux règne ; la tète d'Isabelle est d'une grande majesté. L'inscription qu'on lit sur le tombeau est très caractéristique : « Les vainqueurs de la secte de Mahomet et destructeurs de la méchanceté hérétique, don Fernando, roi d'Aragon, et dora Isabelle, reine de Castille, appelés les Catholiques, sont enfermés dans ce tombeau de marbre. » « L'an 1506, dit un écrivain français contemporain, une des plus triomphantes et glorieuses dames qui depuis mille ans aient esté sur la terre alla de vie à trespas : ce fust la royne Ysabel de Castille qui ayda, le bras armé, à conquester le royaume de Grenade sur les Mores. Je veux bien assurer aux lecteurs de ceste présente hystoire que sa vie a esté telle, qu'elle a bien mérité couronne de laurier après sa mort »
Ch. DAVILLIER. la suite à la prochaine livraison
VOYAGE EN ESPAGNE,
PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER.
GRENADE
1862. - DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. - TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.
Le palais de l'archevêque. - La Plegaria.-
La Plaza de Bihramfla; jante: tournois moresques ; l'auto-da-fé
du cardinal Ximenès.
La porte des Oreilles. - La rue des Couteaux et ta rue des Cuillers. - la place
des Loups. - L'Alcaiceria. - Le musée.
En sortant de la cathédrale, nous traversâmes la place de las Pasiegas, où se trouve le Palacio del Arzobispo; cet édifice, de fort mauvais goût du reste, nous fit penser au roman de Lesage où il est question de l'archevêque de Grenade. Il était trois heures, et nous entendîmes trois coups très sonores, paraissant frappés sur une cloche énorme : c'était en effet la plus grosse cloche de la cathédrale, appelée la Plegaria, qui sonnait trois heures. C'est à trois heures, le 2 janvier 1492, que les Mores livrèrent Grenade aux Espagnols, et que les rois catholique&, qui attendaient ce signal sur les bords du Genil, virent leur étendard flotter au sommet de la torre de la Vela, et se prosternèrent à genoux avec toute leur armée, en remerciant Dieu de la victoire. Depuis ce temps, c'est la Plegaria qui sonne cette heure mémorable ; et lorsqu'on récite à ce moment trois Pater et trois Ave, on gagne une indulgence plénière; cette faveur fut octroyée par le pape Innocent VIII, sur la demande d'Isabelle la Catholique.
La place de las Pasiegas communique avec celle de Vivarrambla, ou Bib-rambla, comme on l'appelle aujourd'hui, nom qui signifie en arabe Porte du Sable, et qui vient de ce que cet endroit était autrefois couvert du sable amené par les inondations du Darro. La place do Bib-rambla est un vaste parallélogramme entouré de maisons peintes de toutes sortes de couleurs, desquelles se détachent des balcons d'un aspect très délabré et tout à fait pittoresque ; ces maisons ont remplacé des palais moresques dont il ne reste plus de traces; c'était autrefois la place par excellence, ce que le Forum était dans la ville éternelle; c'était aussi, au temps de la splendeur de Grenade, le théâtre des joutes, des tournois et des fêtes les plus brillantes; aux miradores délicatement sculptés étaient suspendus des tapis de velours et de drap d'or, au lieu des lambeaux de linge qui aujourd'hui sèchent prosaïquement sur les balcons.
Les romances moresques sont remplis de récits de ces brillantes escaramuzas, ou les Zégris luttaient, sous les yeux des sultanes, de courage et d'adresse avec les Abencerrages :
Con mas de treynta en quadrilla
Hidalgos Abencerrages,
Sale el valeroso Muça
A Vivarrambla una tarde,
Por mandado de su rey
A jugar caûas, y sale,
De blanco, azul y pagizo,
Con encarnados plumages
Acostumbrada divisa
De moros Abencerrages.
« A la tête d'une troupe de trente nobles abencerrages, arrive un soir sur la place de Vivarrambla le valeureux Muça; il va rompre des lances pour obéir aux ordres de son roi, et porte un vêtement bleu, blanc et jaune, avec des plumes rouges, couleurs accoutumées des Abencerrages » Les Zégris avaient des costumes vert et or, semés de croissants d'argent; toute la ville avait été convoquée au combat de taureaux, au jeu de bagues et de lances, au son des otabales, des clarines et des anafiles. Les plus belles dames de Grenade et des villes voisines, vêtues de leurs plus brillants atours, étaient assises aux miradores. A la place d'honneur on voyait la reine, toute vêtue de brocart semé de pierreries, et les cheveux ornés d'une rose rouge d'un merveilleux travail, au milieu de laquelle brillait une escarboucle qui, seule, valait une cité; à ses côtés étaient assises la brune Galiana, la belle Fatima, la divine Zayda; mais on remarquait surtout la hermosa Lindaraja, vêtue de toile d'argent et de damas couleur d'azur, et qui surpassait toutes les autres dames en beauté.
Toutes les dames cherchaient des yeux les Abencerrages, car il y en avait peu qui ne leur fussent favorables; aussi, dit le romance morisco, lorsqu'au galop de leurs chevaux aussi blancs que le cygne ils traversèrent comme le vent la place de Vivarrambla, ils laissèrent mille blessures au cœur des dames qui garnissaient les balcons.
Atraviesan quai et viento
La plaza de Vivarranibla,
Dexando en cada balcon
Mil damas amarteladas.
Les Zégris venaient ensuite, montés sur de superbes chevaux bais, puis suivaient, marchant quatre de front, les Gomélès, les Mazas, les flazules, les Alabozes et autres familles nobles de Grenade.
La fête commença par la course de taureaux; les Abencerrages et les Zégris, jaloux de se surpasser, les combattaient avec un courage si téméraire que chacun en était effrayé : l'alcayde Alabez attira un taureau devant le balcon où se tenait sa dame, la belle Cohayda, et appelant son page : • qu'on m'apporte, dit-il, la loque rouleur d'azur que m'a brodée de ses mains la belle Gohayda, fille de Llegas Hamete; si elle jette les yeux sur moi, aucun malheur ne s'aurait m'arriver.
Traygan me la toca azul
Que me dio para poner me
La hermosa Cohayda,
Hija de Llegas Hamete;
Que si ella me esta mirando.
Mal no puede suceder me.
Et prenant le taureau par les cornes, l'alcayde Alabez le força à baisser la tête devant la belle Cohayda. Le valeureux Albayaldos, en passant devant le mirador où était assise la dame de ses pensées, fit mettre son cheval à genoux; c'était à qui se ferait le plus remarquer par son courage et par son adresse.
Après les taureaux vinrent les jeux de bagues et les joutes de lances : plus d'une fois il arriva que ces joutes courtoises dégénérèrent en querelles auxquelles prenaient part les tribus rivales, et qui ensanglantaient Grenade.
Après la chute du royaume moresque, la place de Bib-rambla ne vit plus de ces brillantes fêtes: elle fut choisie pour l'emplacement du fameux auto-da-fé de livres arabes ordonné par le cardinal Ximénès. Ce zélé défenseur de la foi ne se contenta pas de persécuter les Mores de Grenade à cause de leur religion, malgré la clause formelle de la capitulation qui leur garantissait le libre exercice de leur culte: il fit rassembler tous les manuscrits arabes qu'on put trouver dans la ville; on les porta sur la place de Bib-rambla, et un More converti au christianisme, qui recevait du cardinal une pension de cinquante mille maravédis, eut le triste -bonheur d'y mettre le feu de ses propres mains. On porte jusqu'à un million et vingt-cinq mille le nombre des livres ainsi détruits; ce chiffre a sans doute été exagéré par les panégyristes même du cardinal, qui croyaient exalter sa gloire en augmentant l'importance de l'auto-da-fé. Trois cents volumes seulement furent sauvés du feu: on les envoya à la bibliothèque d'Alcala de Hénarès ; on assure que parmi les ouvrages précieux à divers titres qui furent détruits, un grand nombre étaient des merveilles de peinture et de calligraphie; d'autres étaient précieux par leurs reliures ornées de nacre, de perles fines, de broderies ou de ce cuir que les Mores savaient travailler si habilement.
La place de Bib-rambla ne sert plus aujourd'hui de théâtre qu'aux Pasos et autres processions religieuses; en temps ordinaire c'est un marché : dos melons et des oignons énormes s'y empilent en tas ; les tomates, ce légume favori des Espagnols, s'amoncellent semblables à de grosses vessies pleines de vermillon, les monstrueuses grappes de raisin couleur d'ambre font penser à la terre de Chanaan, et les figues entr'ouvertes, qui distillent un suc appétissant, attirent des légions de mouches bourdonnantes que les marchandes ont grande peine à chasser.
A un des angles de la place est la Pescaderia ou marché au poisson, riche en bacallao ou morue salée, et qui s'annonce de loin en affectant l'odorat de la manière la plus désagréable. Du côté opposé se trouve et Arco de las Orejas, - l'Arcade des Oreilles, ancienne porte qui donne sur la place de Bib-rambla, et qui communique avec la calle de los Cuchillos - la rue des Couteaux. La tradition rapporte un événement qui eut lieu près de cette Arcade, le 25 juillet 1621, jour où l'on célébrait une proclamation de Philippe V : une maison voisine, surchargée de curieux, s'écroula subitement, entraînant sous ses décombres plus de deux cents personnes. Or, il y avait parmi les victimes un grand nombre de femmes ornées de riches bijoux; les voleurs profitèrent du désordre pour s'en emparer, et comme ils perdaient du temps à enlever les boucles d'oreille, ils trouvèrent plus expéditif de couper les oreilles des femmes. Depuis ce temps cette porte a pris le nom d'Arco ou Puerta de las Orejas.
La rue dont nous venons de parler s'appelle calle de los Cachillos, parce qu'autrefois les alguaciles y réunirent les poignards enlevés aux assassins. Pour terminer cette nomenclature de noms bizarres, il faut encore citer une rue voisine qui peut faire pendant avec la précédente, la calle de las Cucharas - la rue des Cuillers; et enfin une petite place, voisine de la calle de la Duquesa, et que nous traversions quelquefois pour nous rendre à notre casa de Pupilos : c'est la placeta de los Lobos - la place des Loups. Nous étions curieux de savoir d'où pouvait venir ce singulier nom; nous finîmes par apprendre que c'était là qu'on apportait autrefois les têtes des loups tués dans les environs de Grenade, et qui étaient payées aux chasseurs à raison de quatre ducats chaque.
L'Alcaiceria, située à peu de distance de la place de Bib-rambla et du Zacatin, était, dit-on, du temps des Mores, un des marchés les plus riches de la Péninsule ; on y vendait particulièrement de la soie venant de l'Alpujarra, pour laquelle le royaume de Grenade était très renommé. C'était comme un bazar, composé d'un grand nombre de petites rues étroites et dont les entrées étaient fermées par de solides chaînes de fer. Ce curieux marché moresque, qui jouissait autrefois de nombreux privilèges, dépendait de la jurisdiccion de l'Alhambra : il a été complètement détruit par un incendie en 1843. Depuis on l'a reconstruit et on a pu lui rendre son aspect primitif en surmoulant, sur des fragments échappés au feu, des ornements en stuc dans le style de ceux de l'Alhambra.
Grenade possède un Museo de pinteras, mais, à part quelques peintures de l'école espagnole primitive, c'est une des plus tristes collections de mauvais tableaux qui se puisse voir; il n'y a pas, à vrai dire, dans toute l'Espagne un seul musée de province qui mérite ce nom, si on excepte celui de Séville. En revanche, nous signalerons aux amateurs et, aux curieux une très précieuse merveille d'art - et d'art français - qui est allée, nous ne savons comment, s'échouer à Grenade il y a plus de trois siècles. Cette merveille est un ancien autel portatif, composé de six émaux de Limoges, qui, autrefois, appartenait au couvent de San Geronimo, oit fut enterré le célèbre Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine. On assure même, d'après une ancienne tradition, qu'il en fit don au couvent. Quoi qu'il en soit, ces remarquables plaques, dans le style des plus anciens peintres émailleurs de Limoges, et qui peuvent être attribuées à Jean Pénicaud l'Ancien, sont d'un prix inestimable et pourraient figurer à la place d'honneur parmi les trésors de la plus riche collection.
Le musée occupe les bâtiments de l'ancien couvent de Santo Domingo, fondé en 1492, l'année même de la conquête de Grenade, sur l'emplacement d'un édifice moresque dont on ignore la destination. Une partie des anciens jardins existe encore : c'est une des plus délicieuses retraites qu'on puisse rêver. On assure que l'ancien palais moresque communiquait autrefois avec l'Alhambra au moyen d'un de ces nombreux souterrains qui parcouraient la ville dans tous les sens et dont quelques-uns existent encore.
Le couvent de Santo Domingo; Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine. - La chapelle de l'Ave Maria; Hernan Perez del Pulgar. - La Cartuja. - La Carrera de las Angustias. - Mariana. Pineda. - Le Salon. - Le Genil ; Boabdil et Ferdinand. - L'Albayzin. - La casa del Chopir. - Le fuarto Real. - Les bains moresques.- Philippe II défend aux Morisques de se baigner.Le Sacro Monte. - Un faubourg souterrain. - Les gitanes anthropophages. - Les Vulcains du Sacro fonte. - Maquignonnage et sorcellerie. - Le bohémien Rico. - Un bal de gitans; nos succès comme danseurs. - La Pelra. - Le Zarandeo. - La vieille sorcière; une scène de Buena ventura. Le Calo. - Mariages et religion des gitanos.
Les couvents étaient très nombreux à Grenade avant leur suppression, en 1835; la plupart de ces établissements avaient été construits peu de temps après la conquête; celui de San Geronimo, dont nous venons de parler, était un des plus remarquables; la chapelle seule a été conservée, et on lit encore cette inscription latine sur la façade extérieure : « Gonsalvo Ferdinando de Cordova magno Hispanorum duci, Gallorum ac Turcorum terrori. » - A Gonzalve Ferdinand de Cordoue, le grand capitaine espagnol, la terreur des Français et des Turcs. Les autres parties du couvent de San Geronimo servent aujourd'hui de caserne de cavalerie.
Parmi les nombreux couvents que possédait autrefois Grenade, peu d'ailleurs méritent d'être cités. La chapelle de l'Ave Maria, où reposent les restes du célèbre Hernan ferez del Pulgar, El de las Hazanas, a celui des exploits » comme l'appellent les Espagnols, rappelle un de ses hauts faits : se trouvant à Alhama à l'époque du siège de Grenade, il fit voeu à la sainte Vierge d'entrer dans cette ville, et de fixer un flambeau et un Ave Maria sur les murs de la grande mosquée, ce qu'il exécuta ponctuellement. Son tombeau se trouve entre la cathédrale et la chapelle royale, où sont enterrés les rois catholiques, ce qui a donné lieu à ce proverbe connu à Grenade : Corso, Pulgar, ni dentro ni sucra, comme Pulgar,.ni dedans ni dehors.
La Chartreuse, ou Cartuja, est située à peu de distance de Grenade, dans une position des plus pittoresques, d'où on domine toute la Vega; l'intérieur est orné avec le plus grand luxe; il y a là des portes garnies d'ébène, d'écaille et de nacre, et des ornements en marbre d'une richesse extraordinaire. On nous fit voir quelques ruines moresques dans le jardin; il est probable qu'il y avait encore là un riche palais qui fut détruit, comme tant d'autres, pour faire place au couvent.
L'église de San Juan de Dios n'est remarquable que par le luxe d'ornements du plus mauvais goût, si général en Espagne à la fin du dix-septième siècle, et qu'un a appelé Claurriguer-esco, du nom de l'architecte Churriguera ; c'est la caricature très exagérée de ce que nous appelons le style rocaille ou rococo. L'église de las Angustias, dédiée à Notre-dame des Douleurs, pour laquelle les Grenadins ont une vénération particulière, est également dans le style churrigueresque ; elle est située sur la Carrera de Genil, et c'est l'église à la mode, la paroisse aristocratique de Grenade.
Cette église a donné son nom à une des promenades les plus fréquentées de la ville, la Carrera de las Angustias; c'est là que, dans les belles soirées, si nombreuses à Grenade, la société élégante se donne rendez-vous; les femmes sont renommées pour leur beauté, témoin le proverbe : Las Granadinas son muy finas; presque toutes portent la mantille noire, que le chapeau parisien, fort heureusement, n'est pas encore parvenu à détrôner; cette élégante mantille, accompagnée d'une fleur rouge simplement placée dans les plus beaux cheveux du monde, forme une coiffure naturelle qui peut défier les inventions les plus ingénieuses des modistes de l'autre côté des Pyrénées. Les femmes de Grenade sont d'une beauté plus sévère que celles des autres parties de l'Andalousie, comme les Gaditanes et les Sévillanes, par exemple, qui ont moins de noblesse, mais plus de coquetterie et plus de brio.
A côté de la promenade, sur la place du Campillo, se trouvent les principaux cafés de la ville et le théâtre, monument fort simple construit par les Français pendant qu'ils occupaient Grenade : on y donne des drames, des comédies, des zarzuelas ou opéras-comiques, sans préjudice du baile national (ballet national), le complément obligé du spectacle.
Sur la Plaza de Bailen, contiguë au Campillo, s'élève d'un côté une colonne commémorative érigée à l'acteur espagnol Maiquez, par Julian Romea, Matilde Diez et d'autres de ses camarades; de l'autre le monument expiatoire élevé par l'Ayuntamiento, ou conseil municipal de Grenade, à la mémoire de l'infortunée Mari ana Pineda, qu'on appelle la victime de la tyrannie royale; cette dame, d'une naissance élevée et d'une beauté remarquable, fut condamnée à mort en mai 1831, et monta sur l'échafaud qu'on avait dressé sur la Plaza de Bailen pour y subir le supplice du garrote. Son crime était d'avoir possédé un drapeau constitutionnel, qu'on trouva dans sa maison. On assure qu'elle était innocente du prétendu crime qui lui était imputé, et que son dénonciateur, un employé subalterne du nom de Pedroza, qu'elle avait rebuté, avait traîtreusement caché chez elle le drapeau qui devait la perdre. Aujourd'hui, la victime est devenue une héroïne, et tous les ans, le jour anniversaire de sa mort, son sarcophage est porté en grande pompe à la cathédrale, où un service solennel est célébré à sa mémoire.
Le monument de Dofia Mariana Pineda se compose uniquement d'un piédestal : on devait lui élever une statue de bronze, mais soit que les fonds aient manqué, soit que l'enthousiasme politique se soit refroidi, le piédestal attend toujours la statue.
Rien n'est plus merveilleux que le spectacle dont on jouit de la Carrera de las Angustias, quand on se dirige vers le Salon, autre splendide alameda qui fait suite à la Carrera : par-dessus la haute barrière de verdure formée par les arbres du Salon, on voit s'élever, comme une immense toile de fond, les cimes neigeuses de la Sierra Nevada; il n'existe pas dans le monde entier une promenade d'où l'on jouisse d'un pareil spectacle : vers le soir, les sommets de l'immense montagne se revêtent des couleurs les plus riches et les plus transparentes : le manteau de neige qui la couvre, éclairé par les rayons du soleil couchant, prend des tons de nacre et d'opale, tandis que les anfractuosités restées dans l'ombre se colorent d'un bleu aussi pur mais plus doux que le saphir. Nous nous plaisions chaque soir à observer les jeux de lumière et les changements incessants que le soleil, en s'abaissant vers l'horizon, mêlait à ce sublime spectacle, jusqu'à ce que, le jour finissant, les lumières et les ombres disparussent dans les demi-teintes du crépuscule; alors la Sierra Nevada ne nous apparaissait plus que comme une grande masse d'un blanc uniforme, dont les déchirures se découpaient nettement sur un ciel rougeâtre parsemé de longs nuages violacés.
Le Salon, qui fait suite à la Carrera de las Angustias, est la plus vaste et la plus belle promenade de la ville; et il n'en est guère en Espagne qui puisse lui être comparée, pas même celle de Madrid qui porte le même nom. C'est une large allée de quatre cents pas de long, ornée iï chaque extrémité d'une grande fontaine, l'une appelée la Bombe, et l'autre la Fontaine des Grotesques, à cause de certains monstres ou dieux marins de l'aspect le plus comique. L'allée principale est formée d'arbres gigantesques dont les branches entrelacées se rejoignent pour former une voûte élevée, impénétrable aux rayons du soleil; cette grande allée, comparable à la voûte d'une cathédrale, est flanquée de deux petites allées latérales, qui formeraient les bas côtés ; le parfum des jasmins et des myrtes, le murmure des fontaines lançant leurs eaux limpides jusqu'à la cime des arbres, l'ombre et la fraîcheur qui ne cessent de régner, font du Salon un séjour délicieux pendant les chaleurs de l'été.
Le Genil, cette rivière au nom si poétique, roule, en suivant l'allée de droite du salon, ses eaux transparentes sur un lit de cailloux; plus modeste que le Darro, dont le sable contient de l'or, il se contente, dit-on, de rouler des parcelles d'argent : le nom du Genil vient de l'Arabe Shinil ou Shingil, et n'a aucun rapport, comme on l'a prétendu, avec le rio de San Gil, ou rivière de Saint-Gilles; on assure même que le nom arabe n'est que la corruption du Singilis des Romains. Le Genil prend naissance dans les flancs de la Sierra Nevada, dans le barranco del infierno, -le ravin de l'enfer, --et après avoir reçu près de l'Alameda du Salon, les eaux du rapide Darro, il court, grossi de nombreux affluents, à travers la Vega qu'il fertilise; aussi les poètes arabes ont-ils comparé la rivière de Grenade au Nil, non seulement à cause de la fertilité qu'il apporte dans la vallée qu'il parcourt, mais à cause de son nom, dont la première moitié signifie cent en arabe : « Que le Caire, disent-ils en jouant sur le double sens, ne vante pas tant son Nil, puisque Grenade en possède cent. » Le Genil passe ensuite à Loja, arrose la vallée d'Ecija, et va mêler, près de Palma, ses eaux à celles du Guadalquivir.
C'est sur le pont du Genil que le malheureux Boabdil, peu de temps après avoir quitté son palais qu'il ne devait jamais revoir, et accompagné pour toute escorte de cinquante cavaliers fidèles, rencontra Ferdinand et Isabelle, qui se dirigeaient vers l'Alhambra; d'après le récit de Mendoza et de Pierre Martyr, aussitôt que l'ancien roi de Grenade aperçut le roi d'Espagne, il voulut descendre de cheval pour baiser la main du vainqueur, en signe d'hommage; mais Ferdinand s'empressa de le prévenir, et l'embrassa avec toutes les marques de la sympathie et du respect. Boabdil remit alors au vainqueur les clefs de l'Alhambra, en lui disant : « Elles t'appartiennent, ô Roi puissant et exalté, puisqu' Allah l'ordonne ainsi use de ta victoire avec clémence et modération! »
Il existe une très grande contradiction entre ce récit et celui des auteurs arabes: ils prétendent que Boabdil fut obligé de descendre de cheval, et de baiser la main du roi d'Espagne, qui lui adressa la parole en termes très-durs; on a peine à croire à un pareil manque de générosité envers un vaincu; mais il est avéré que Ferdinand n'usa de sa victoire ni avec clémence, ni avec modération. Toutes les clauses de la capitulation furent violées une à une, plusieurs même le furent, dit un écrivain, avant que l'encre qui servit à l'écrire fût encore sèche. Des insurrections éclatèrent à Grenade et dans les montagnes de l'Alpujarra, et il s'ensuivit des guerres qui ne furent terminées que près de quatre-vingts ans après la reddition de Grenade.
Après avoir visité l'Alhambra et la partie la plus élégante de Grenade, il nous restait à parcourir les faubourgs et les quartiers habités par le peuple, qui ne sont pas la partie la moins curieuse de la ville : l'Antequeruela est un de ces quartiers; son nom vient de ce qu'il fut peuplé autrefois par les habitants fugitifs de la ville d'Antequera.
L'Albayzin, un quartier plus populeux encore, doit son nom à une cause analogue : en 1227, la ville de Baeza, alors peuplée et importante, fut prise et saccagée par saint Ferdinand ; une partie des habitants vint chercher un refuge à Grenade, et on leur accorda en dehors de la ville un terrain où ils construisirent un faubourg qui fut nommé Rabadhu-t-Bayzin, le faubourg du peuple de Baeza, nom dont on a fait plus tard l'Albayzin.
Le faubourg de l'Albayzin est bâti sur une colline qui fait face à l'Alhambra; c'est le quartier de Grenade qui a le mieux conservé son ancien aspect, autant à cause de sa population que de quelques vieilles maisons moresques échappées à la destruction presque générale de la ville ancienne; une des plus remarquables parmi celles que nous pûmes découvrir est la Casa del Chapiz, sur la cuesta ou côte du même nom. On entre dans cette maison par un patio, ou petite cour entourée de galeries formant balcon au premier étage; nous y remarquâmes une fenêtre assez bien conservée, séparée en deux par une élégante et mince colonne de marbre; c'est ce que les Mores nommaient ajimez : on jouit de cette fenêtre de la plus belle vue sur la colline de l'Alhambra. On voit encore dans la Casa del Chapiz des restes remarquables de décoration en stuc, avec d'élégantes colonnes en marbre blanc de Macael, et de curieuses sculptures moresques en bois résineux. Une autre villa moresque non moins remarquable, c'est le cuarto real, c'est-à-dire l'appartement royal, situé dans l'intérieur de Grenade; nous y vîmes de très beaux ornements en stuc contemporains de ceux de l'Alhambra, et des azulejos ou carreaux émaillés et ornés de reflets métalliques, spécimens très rares et très anciens, qu'il faut signaler particulièrement aux amateurs d'anciennes faïences, si nombreux aujourd'hui.
Retournant à l'Albayzin, nous visiterons encore les anciens bains moresques, dont on a fait un lavoir, le Lavadero de Santa Inés. Ces bains, qui étaient publics, sont d'une construction tout à fait différente de ceux de l'Alhambra, destinés à peu de personnes seulement; bien que les ornements aient presque tous disparu, ils sont encore assez bien conservés pour donner une idée parfaite de ce qu'ils étaient au temps de la domination musulmane : nous admirâmes surtout des colonnes avec de très-curieux chapiteaux ornés de caractères coufiques très-anciens, qui peuvent remonter au dixième ou au onzième siècle. Au milieu de la salle principale est la piscine où l'on se baignait, et où les ménagères de l'Albayzin viennent aujourd'hui laver leur linge. Dans d'autres pièces contiguës on voit le long des murs des estrades en maçonnerie, destinées à recevoir les lits de repos; ces pièces, où l'on se rendait après le bain, étaient chauffées, probablement au moyen de tuyaux placés dans l'épaisseur du mur; à l'extrémité se trouve un patio et petit jardin dans lequel les baigneurs allaient respirer le frais. La disposition de ces bains a beaucoup d'analogie avec celle des thermes romains; on y retrouve l'apodyterium dans la première salle, et dans la suivante le tepidarium ou étuve; c'est également, du reste, la distribution des bains actuels si communs en Orient.
Un édit de Philippe II ayant défendu aux Morisques l'usage des bains, ils chargèrent un vieux gentilhomme more, nommé Francisco Nuñez Muley, de porter leurs plaintes au président de la Audiencia de Grenade, don Pedro de Deza, qui appartenait au Saint-Office. Ce curieux mémoire nous a été conservé : « Peut-on dire que les bains soient une cérémonie religieuse? Non certes ceux qui tiennent les maisons de bains sont chrétiens pour la plupart. Ces maisons sont des lieux de société et des réceptacles d'immondices, elles ne peuvent donc servir aux rites musulmans, qui exigent la solitude et la propreté. Dira-t-on que les hommes et les femmes s'y réunissent? Ils est notoire que les hommes n'entrent pas dans les bains des femmes. Les bains ont été imaginés pour la propreté du corps: il y en a toujours eu dans tous les pays du monde, et s'ils furent défendus en Castille, c'est parce qu'ils affaiblissaient la force et le courage des hommes de guerre. Mais les habitants de Grenade ne sont pas destinés à faire la guerre, et nos femmes n'ont pas besoin d'être fortes, mais propres. »
Malgré ces bonnes raisons l'édit fut maintenu, et les Morisques durent renoncer à leurs bains.
L'Albayzin, qui a aujourd'hui un aspect si délabré et si misérable, était du temps des Mores un quartier riche et industrieux : c'est là que se tissaient, avec la soie de l'Alpujarra, ces belles étoffes tant vantées par les voyageurs. Après la reddition de Grenade, c'est dans l'Albayzin qu'éclata la première insurrection des Yoriscos, ou petits Mores, comme les appelaient dédaigneusement les Espagnols.
Le Sacro Monte, voisin de l'Albayzin, est un faubourg encore plus curieux à visiter : son nom, qui signifie montagne sacrée, vient de ce qu'on y trouva des ossements qu'on crut avoir appartenu à des martyrs. Le Sacro Monte est aujourd'hui le quartier général des gitanos de Grenade; c'est à proprement parler une ville dans la ville, avec une population qui a ses moeurs et son langage à part; nous allions dire ses maisons à part, mais quoique le Sacro Monte soit très-peuplé, il n'y existe pas de maisons: les flancs de la colline sont percés d'une infinité de trous ou de grottes qui tiennent lieu de maisons aux gitanos. Ces singulières habitations sont en général précédées d'une petite cour ordinairement mal close ou même sans clôture, car il n'y a pas grand'chose à voler dans ces misérables demeures. On pénètre ensuite dans la grotte, composée d'une seule pièce, et fermée par quelques planches mal jointes c'est dans cette pièce, dont les parois sont blanchis à la chaux, que vit pêle-mêle toute la famille, souvent composée de plus de dix personnes : un trou pratiqué dans la voûte livre passage à la fumée, car la pièce sert aussi de cuisine. Le mobilier, des plus misérables, se compose uniquement de quelques mauvais escabeaux, d'une table de bois blanc et rarement d'un grabat; car les gitanos couchent pour la plupart sur le sol. Des enfants entièrement nus, aussi noirs que de petits Africains, grouillent çà et là au milieu des volailles faméliques et des animaux domestiques les plus immondes.
Tel est, avec fort peu de variantes, l'aspect de presque toutes ces tanières où vivent les gitanos du SacroMonte ; elles nous rappelèrent les habitations souterraines que nous avions remarquées à Cullar de Baza. Il faut dire que les bohémiens de Grenade sont plus misérables encore que ceux des autres provinces, de même que Grenade, qui n'a pour ainsi dire ni commerce, ni industrie, est aujourd'hui une des villes les plus pauvres de l'Espagne.
Un grand nombre de ces gitanos sont maréchaux ferrants, forgerons ou serruriers, et ont leurs forges établies dans les flancs mêmes de la montagne; aussi, quand on les voit le soir travailler à demi nus, leurs corps bronzés, éclairés par le feu rouge de leurs fourneaux, on pense malgré soi au célèbre tableau de Velasquez qui représente les Forges de Vulcain. Il existait autrefois une loi qui défendait sévèrement aux gitanos de travailler le fer; cette loi doit être tombée en désuétude, il y a déjà longtemps, car cette industrie est depuis plusieurs générations particulièrement exercée par ceux de Grenade. Le travail du fer paraissait à cette époque très-dangereux entre leurs mains; ils passaient pour commettre les crimes les plus abominables : ce n'était rien quand on leur reprochait de voler les enfants pour aller les vendre aux Mores des côtes de Barbarie, de se réunir en bandes pour attaquer les villages et même les villes, ou de dévaliser les voyageurs sur les grandes routes: on allait jusqu'à les accuser d'être anthropophages. Don Juan de Quiüones raconte, dans son Discurse contra los gitanos, imprimé à Madrid en 1631, qu'un certain juge de Zaraicejo, nommé Martin Fajardo, fit arrêter, en 1629, quatre gitanos suspects, auxquels il fit donner la torture; ils confessèrent qu'ils avaient tué une femme dans la forêt de las Gamas, et qu'ensuite ils l'avaient mangée. Ayant reçu la question une seconde fois, ils reconnurent avoir assassiné et mangé un pèlerin qu'ils avaient rencontré dans la même forêt; enfin, au troisième tour, ils reconnurent en avoir fait autant d'un moine franciscain.
L'industrie du fer n'est pas la seule qu'exercent les gitanos de Grenade; une de leurs principales ressources est encore la chalaneria ou charraneria: ce mot comprend tout ce qui a rapport au commerce, à l'échange, au maquignonnage des chevaux ; il n'est, pas au monde de maquignons dont l'habileté égale celle qu'ils déploient dans cette industrie. D'abord ils servent toujours d'intermédiaires dans toutes les ventes d'animaux, comme nous les israélites de l'Alsace; ils ont toutes sortes de préparations secrètes pour donner aux chevaux une vivacité extraordinaire, ou les faire tomber dans un état de langueur. Ainsi, l'on cite ce qu'ils appellent le drap, drogue qu'ils jettent en cachette dans la mangeoire des chevaux, et au moyen de laquelle ils les rendent malades, du moins en apparence, afin de se faire payer pour les guérir ensuite ; car ils sont également albei- ylares, ou vétérinaires. On leur attribue, en outre, le pouvoir de charmer les animaux au moyen de paroles magiques, et ils sont généralement regardés par les gens du peuple comme plus ou moins sorciers, et comme jetant à volonté le mauvais ail, el mal de ojos.
M. Georges Borrow, qui a vécu longtemps au milieu des gitanos et connaît parfaitement leurs moeurs, raconte, au sujet du pouvoir singulier qu'ils exercent sur les chevaux, une aventure étrange dont il fut témoin, et à laquelle, dit-il, il serait difficile d'assigner une explication raisonnable. C'était sur un champ de foire dans lequel plus de trois cents chevaux se trouvaient réunis; des gitanos parurent, et aussitôt une panique extraordinaire s'empara de tous ces animaux, qui se mirent à hennir, à geindre et à lancer des ruades, en essayant de s'échapper dans toutes les directions; quelques-uns, plus furieux que les autres, semblaient véritablement possédés du démon, frappant convulsivement des pieds, la queue et la crinière hérissées comme les soies d'un sanglier ; la plupart de ceux qui montaient ces chevaux eurent beaucoup de peine à rester en selle, et un grand nombre furent jetés à terre.
Aussitôt que la panique eut cessé, et elle cessa aussi soudainement qu'elle avait commencé, les gitanos furent immédiatement accusés d'être les auteurs de tout ce désordre; on leur reprocha d'avoir ensorcelé les chevaux pour les voler au milieu de la confusion, et les fermiers du marché, assistés de gens du peuple qui délestaient particulièrement les gitanos, les chassèrent à coups de cannes et de gourdins. Voilà, ajoute le missionnaire protestant, ce que l'on gagne à avoir une mauvaise réputation.
Les gitanos de Grenade ont une physionomie des plus marquées: leur teint olivâtre , leurs cheveux noirs, longs et crépus, des lèvres épaisses, les font aisément distinguer des Espagnols; comme les peuples asiatiques, ils sont de petite taille et ont les pommettes très saillantes. Un de nos collaborateurs, M. A. de Gobineau, dit avec beaucoup de raison, dans son remarquable ouvrage sur l'inégalité des races humaines, que les individus de cette race présentent exactement la même précocité physique que les Hindous, leurs parents; et, ajoute-t-il, sous les cieux les plus âpres, en Russie, en Moldavie, on les voit conserver, avec leurs notions et leurs habitudes anciennes, l'aspect, la forme du visage et les proportions corporelles des Parias. Les gitanos de Grenade sont les plus grands gesticulateurs du monde, sans excepter les Napolitains, et ont dans les traits une mobilité extraordinaire, comme tous ceux d'Espagne. Ils passent pour être exercés au vol dès leur enfance, non pas au vol à main armée, car, ce sont en général les gens du monde des plus inoffensifs, mais à celui qui exige une habileté particulière dans les doigts; moins forts que les Espagnols, ils se vengent en les volant autant qu'ils peuvent, et en exerçant contre eux, à défaut du droit du plus fort, celui du plus rusé; il faut. pourtant dire à leur honneur qu'il a des exceptions. Une fois que nous étions entrés chez l'un. d'eux, le bohémien Rico, brave homme à la figure franche et avenante, qui nous avait offert quelques fruits, il arriva à l'un de nous de laisser tomber, sans s'en apercevoir, quelques pièces blanches qu'il nous rendit très fidèlement. Doré voulut, en souvenir de cette belle action, le faire poser un instant, et récompensa son modèle avec une générosité dont il parut vivement touché.
Les gitanas sont sveltes et souples, et marchent avec un déhanchement tout particulier; on en voit quelque fois d'une beauté remarquable, avec de grands yeux noirs, vifs et fendus, des yeux picaresques, comme disent les Espagnols, expression qui correspond exactement à notre mot fripon, des cheveux de jais et des dents aussi blanches que l'ivoire. Leur grande affaire, c'est de dire la bonne aventure, la buena ventera, ou la baji comme elles disent dans leur langage; c'est dans les lignes de la main qu'elles lisent l'avenir. Un auteur de la fin du seizième siècle, Covarrubias, les définit ainsi :
« Gente perdida y vagabunda, inquieta, enganadora y embustidora ; dicen la buena ventura por las rayas de las manas »
- Race perdue et vagabonde, trompeuse et menteuse; elles disent la bonne aventure au moyen des plis de la main.
Après la bonne aventure vient la danse, dans laquelle elles brillent d'une manière toute particulière; il n'est pas un étranger qui veuille quitter Grenade sans avoir vu danser les gitanas. Ordinairement elles se rendent à L'hôtel sous la conduite d'un capitan , gitano qui se charge d'organiser le ballet, armar el baile, et qui les accompagne avec sa guitare. Mais ces danses, organisées à l'avance et accommodées suivant le goût des étrangers, n'ont plus leur sauvagerie originale ni la saveur particulière de l'imprévu. Quant à nous, que nos fréquents voyages à Grenade et quelque connaissance de la langue avaient mis à même d'étudier à fond les moeurs des habitants du Sacro Monte, nous y conduisîmes nos camarades, et au bout d'un instant le bal fut armé; les danseuses improvisées, superbes de désinvolture sous leurs misérables haillons, faisaient claquer leurs castagnettes d'impatience, en attendant les guitares et les panderetas qu'on avait été chercher dans les tanières voisines. Bientôt les guitares commencèrent à grincer et à bourdonner sous les doigts des chanteurs, qui entonnèrent d'une voix de fausset nasillarde les mélodies les plus étranges; une vieille gitana, type achevé de sorcière, et qui, en effet, comptait parmi les plus illustres du Sacro Monte, s'était assise au pied d'un mur sur lequel s'étalait le squelette desséché d'une énorme chauve-souris, accessoire qui ajoutait encore à son air passablement satanique; elle s'arma d'un grand pandero, dont la peau bronzée résonna bientôt sous ses doigts, accompagnant le cliquetis des lames de cuivre Anda, vieja 1 anda, revieja ! - Va, vieille ! va, deux fois vieille ! lui disaient les jeunes en l'excitant; et le tambour de basque se mit à ronfler plus fort sous le pouce nerveux de la gitans.
Une grande jeune fille admirablement faite, qu'on appelait la Pelra, se mit à danser le Zorongo avec une souplesse et une grâce charmantes; ses pieds nus effleuraient le sol parsemé de cailloux, comme si elle eût dansé sur un tapis; les guitares pressaient le mouvement, et les cris de : Juy! ole! ole! Alza! retentissaient de toutes parts, accompagnés d'applaudissements enthousiaste et de palmeados frappés dans la paume de la main, la gitanella savait bien, du reste, que de jolies pièces blanches seraient la récompense de son talent, et nous pensions en la regardant à ces vers des Romances burlescos de Gongora, où le poète dépeint une gitana habile à attirer au son d'un pandero les cruzades, qui sont une bonne monnaie.
Al son de un pandero
Que a su gusto suena,
Deshaze Cruzados,
Que es buena moneda.
La danseuse, enivrée par son succès, redoublait d'agilité, et bientôt ses longs cheveux noirs, s'étant dénoués, flottèrent épars sur ses brunes épaules. Un jeune gitano s'élança auprès de la Pelra, deux autres couples en firent autant, et la mêlée ne tarda pas à devenir générale, les couples se. réunissant et se séparant pour se rejoindre de nouveau. Les danseurs, électrisés par les applaudissements des gitanos et par les nôtres, que nous ne leur épargnions pas, continuèrent ainsi longtemps encore, et ne s'arrêtèrent que quand les guitarreros, épuisés de fatigue et à bout de voix, cessèrent de chanter et de frapper les six cordes de leur instrument.
Un instant après, ce fut le tour de deux petites gitanas de huit à dix ans qui, jalouses des succès de leurs soeurs aînées, se mirent à les imiter; l'une d'elles, à peine vêtue de quelques haillons troués, décrivait des cercles avec ses petits bras et faisait résonner en mesure ses castagnettes, tandis que l'autre, relevant d'une main le bas de sa jupe, se campait fièrement en prenant les poses les plus crânes, la tête relevée, les jarrets tendus et le poing sur la hanche, à laquelle elle imprimait ce mouvement de va-et-vient horizontal qu'on appelle zarandeo, parce qu'il ressemble à celui d'un crible qu'on agite. Le père, un gitano au teint bronzé, coiffé du foulard et du sombrero calañés, faisait résonner le pandero sous son pouce, pendant que la mère regardait complaisamment ses enfants danser ; la vieille gitane, celle qu'on appelait la revieja, ne restait pas inactive : se rappelant le temps éloigné de sa jeunesse, elle avait passé les castagnettes à son pouce, et, joignant l'exemple à la parole, elle encourageait les petites danseuses en accentuant les poses et en répétant de temps en temps: Mas zarandeo! chica, mas zarandeo! - Plus de zarandeo, petite, plus de zarandeo1
Cependant, les danses n'étaient pas encore finies; électrisés nous-mêmes par le roulement sonore des panderos et par les accords saccadés des guitares qui accompagnaient des chants au rythme le plus étrange, nous voulûmes à notre tour prendre part au baile: en un instant habits et gilets furent accrochés aux raquettes d'un cactus, nos mains s'armèrent des inévitables castagnettes, et nous nous élançâmes dans l'arène le jarret tendu, le corps cambré et les bras arrondis, prêts à mettre à profit les leçons que nous venions de prendre. Deux des gitanas qui s'étaient déjà distinguées s'avancèrent de nouveau, prêtes à nous tenir tête, et le ballet recommença avec un redoublement d'entrain. Une nouvelle danseuse vint se joindre à nous: c'était une gitana d'une quinzaine d'années, à l'air timide et mélancolique; une épaisse chevelure couvrait sa petite tête, et de longs cils voilaient ses grands yeux noirs, d'une sauvagerie extraordinaire ; ses petits pieds nus et ses mains d'enfant annonçaient une grande pureté de race, et auraient fait envie aux beautés les plus aristocratiques. Dès les premiers pas qu'elle fit, nous fûmes frappés de la souplesse étonnante de sa taille; ses mouvements n'avaient rien de l'impétuosité que déployaient ses compagnes; à peine changeait-elle de place, agitant ses bras avec une grâce nonchalante, et donnant à son cou des inflexions charmantes; à vrai dire, elle ne dansait qu'avec les hanches, et cependant jamais danse ne fut plus expressive; très sérieuse elle-même, elle nous prenait tout à fait au sérieux comme danseurs; aussi eûmes-nous un certain succès parmi les gitanos, et un succès tel qu'on fut obligé de fermer les portes pour empêcher la foule d'envahir le patio, car le bruit s'était répandu de grotte en grotte que trois caballeros ingleses, - on nous prenait pour des Anglais, - se livraient au zarandeo comme de vrais Andalous, chose inouïe dans les annales du Sacro Monte.
Nous retournâmes souvent au Sacro Monte , et chaque fois la fête recommençait, car les gitanos nous reconnaissaient de loin, et aussitôt qu'ils nous voyaient arriver ils s'empressaient d'aller chercher les guitares et les panderetas ; les danses finies, il y avait une distribution de pesetas, monnaie à laquelle danseurs, musiciens et danseuses étaient loin d'être indifférents.
Dans une de ces visites, nous surprimes un jour la vieille gitana, que nous avions surnommée la revieja, en flagrant délit de buena ventura. Quatre jeunes femmes élégantes, coiffées de longues mantilles de dentelle noire, s'étaient rendues au Sacro Monte, désireuses sans doute d'arracher à l'avenir quelques secrets intéressants. La plus jeune des quatre Grenadines était assise sur un poyo ou banc de pierre à côté de la gitana, qui sans doute lui annonçait des choses fort agréables, car elle essayait de prendre un air souriant en désignant des lignes heureuses sur la jolie main qu'elle tenait dans ses mains décharnées. Discrètement cachés pour contempler cette scène, nous ne pouvions rien entendre de l'oracle, mais l'expression de la jeune femme, qui se cachait en rougissant derrière son éventail, nous fit supposer que la sorcière lui disait précisément les choses qu'elle désirait apprendre ; la famille assistait indifférente à la consultation, habituée probablement à la voir souvent se renouveler, tandis que des enfants à demi nus se tenaient couchés à côté de quelques noirs pourceaux , avec lesquels ils paraissaient vivre dans la meilleure intelligence.
Nous aimions aussi à étudier le calo. C'est ainsi qu'on appelle le singulier langage que parlent entre eux les gitanos, qui s'appellent eux-mêmes calés ou calorés ; un certain nombre de mots, tels que ceux employés pour la numération, dérivent du sanscrit, ce qui s'explique par l'origine hindoue des gitanos ; d'autres ne se rattachent à aucune langue connue. Voici quelques-uns des mots les plus caractéristiques
Romani, langage gitano, synonyme de ca1o.
Ro, mari.
Romi, épouse.
Planoro, frère.
Busnés, les Espagnols, les gentils.
Gabinés, les Français. Nous ignorons l'origine de ce mot.
Filimacha, les galères.
Estaripel, la prison.
Chichi, la tête.
Parné, l'argent.
Prajandi, guitare.
Gachapla, chanson.
Chabi, enfant.
Beji, la bonne aventure.
Pindré, le pied.
Filichi, le mouchoir.
Charipe, le lit.
Meligrana, grenade ; c'est le mot espagnol qui signifie le fruit du même nom, et dont les gitanos se servent pour désigner la ville de Grenade.
Il ne faut pas confondre le calo avec l'argot des voleurs, ou germania, qui lui a fait beaucoup d'emprunts, et qui est assez usité parmi certaines classes dangereuses, telles que les tahurés et les barateros, classes particulières à quelques villes d'Andalousie, comme Séville et Malaga. Nous reviendrons plus tard sur ce curieux jargon rempli d'images, et sur les gens qui le parlent.
Sous le rapport des mœurs, les gitanos sont généralement irréprochables; les gitanas surtout ont une réputation méritée de chasteté, malgré un certain air lascif et provoquant qu'elles affectent assez souvent, principalement dans leurs danses. Il arrive quelquefois qu'un gitane épouse une Espagnole, mais il est beaucoup plus rare de voir un Espagnol épouser une gitana.
Les gitanos ne se marient ordinairement entre eux qu'après avoir été fiancés très-longtemps à l'avance. D'après leur loi, ou plutôt leurs usages, la durée de ces fiançailles doit être de deux ans; leurs noces sont extrêmement bruyantes; les fêtes ne durent pas moins de trois jours, pendant lesquels ils chantent, dansent et boivent, dépensant ainsi une grande partie de ce qu'ils possèdent.
Quant à leur religion, c'est à peine s'ils en ont une ils passent généralement pour ne croire ni à Dieu, ni à la sainte Vierge, ni aux saints. On assure que beaucoup d'entre eux croient à la métempsycose et sont persuadés, comme les sectateurs de Bouddha, que l'âme n'atteint un état suffisant de pureté qu'après avoir passé dans un nombre infini de corps.
Tels sont les principaux traits des moeurs des gitanos de Grenade, différents en quelques points de leurs frères de Séville, que nous aurons l'occasion d'étudier plus tard.
Ascension à la Sierra Nevada. - Le nevero Ramirez. - Le trésor du Barranco de Guarnon. - Le Panderon. - Les Ventisqueros. - Le Picacho de Veleta. - Le Mulahacen.
Nous avions parcouru Grenade en tous sens, et exploré jusqu'aux moindres coins de la ville et des faubourgs; mais il nous restait à faire l'ascension de la Sierra Nevada, car nous nous étions bien promis de ne pas partir sans avoir vu de près les neiges du Picacho de Veleta, ce Mont-blanc de l'Andalousie. Ce voyage n'était pas une petite affaire, car les sierras de la province de Grenade, très rarement visitées parles touristes, n'ont pas encore été exploitées et mises en coupe réglée comme les montagnes de la Suisse; les guides de profession n'existent pas : ils seraient exposés à chômer trop souvent ; d'ailleurs, les ascensions ne sont guère possibles que pendant les mois de juillet et d'août; dans les autres mois, le froid est trop vif et le terrain trop difficile. Nous pensâmes donc que le moyen le plus simple serait de nous entendre avec quelques-uns de ces neveros qui se rendent journellement à la sierra pour aller chercher la provision de neige dont Grenade a besoin pour calmer sa soif, et qui connaissent parfaitement les moindres sentiers de la montagne. Un de nos amis, M. de Beaucorps, nous avait recommandé un vieux gitano, nommé Ramirez, connu pour un des plus anciens neveros, et dont il avait fait une photographie très réussie que nous reproduisons. Nous allâmes trouver le nevero : c'était un homme d'une soixantaine d'années, à la figure bronzée et pleine d'énergie; sa coiffure se composait d'un foulard rouge et jaune sur lequel était posé le chapeau andalous ; sa veste était ornée de boutons de métal et d'agréments de soie; une large canana ou cartouchière de cuir faisait le tour de sa taille; sa culotte, également en cuir, était serrée aux genoux par des cordons à glands, et des alpargatas de corde tressée lui servaient de chaussure. Après quelques paroles échangées, nous tombâmes facillement d’accord, il se chargeait de nous conduire au Picacho de Veleda, et ensuite, si nous le voulions, au Mulahacen, les deux plus hautes montagnes de la province de Grenade, et de nous procurer de bons machos pour montures, car les mulets sont bien préférables aux chevaux pour les expéditions dans la montagne. Quant au repuesto, - c'est ainsi qu'on appelle les provisions de voyage, - un de ses ânes devait les porter, et nous préférâmes les acheter nous-mêmes, ayant déjà acquis une grande expérience en ce genre; nous remplîmes nos bous de cuir de Valence de vin rouge de Baza, le meilleur des environs de Grenade; un jambon cuit au sucre - jamon en dulce -occupa, comme pièce de résistance, le fond de nos al forjas; un salchichon de Vicia, quelques poulets froids et une copieuse provision de chocolat à la cannelle, de pains et de fruits, devaient nous mettre pour plusieurs jours à l'abri de la faim et de la soif.
Par une belle et chaude matinée du mois d'août, Ramirez, le fusil à l'arçon de la selle, vint nous réveiller à notre casa de Pupilos; nous étions prêts au point du jour, et, au bout d'un instant, nos alforjas et, nos mantes étant chargées sur nos ânes, la caravane se mit joyeusement en marche.
Bientôt nous franchissions la puerta de los Molinos, et nous étions dans la Vega. Nous traversâmes d'abord la fertile et charmante vallée de Güejar, en suivant le cours du Genil qui, de temps en temps, forme des cascades et se précipite en bouillonnant entre ses deux rives toujours vertes. Grenade et ses collines nous apparaissaient comme à travers une gaze, disparaissant presque dans le brouillard du matin ; nous traversâmes ensuite la vallée de Monachil, et nous nous arrêtâmes quelques instants à l'ancien couvent de San Geronimo, presque ruiné aujourd'hui, et qui sert aux pastores pour abriter leurs troupeaux. Nous commencions à monter : les barrancos, larges crevasses qui nous semblaient d'en bas de petites taches aux flancs de la montagne, se dessinaient 'plus nettement devant nous; la végétation commençait à changer; aux pâles oliviers succédaient les châtaigniers au vert feuillage, et déjà nous pouvions cueillir quelques fleurs alpestres.
Les neveros nous firent remarquer le barranco de Guarnon, vaste gorge située entre la vallée où nous nous trouvions et celle de Dilar : le barranco de Guarnon 'renferme, d'après une croyance populaire fort ancienne, 'un immense trésor qui aurait été enfoui par les Mores peu de temps avant la reddition de Grenade; cette tradition avait pris tant de poids au siècle dernier, qu'en 1799 le gouvernement nomma une commission composée d'un auditeur de la chancilleria de Grenade, d'un notaire et d'un ingénieur, qui se rendirent sur le terrain ''avec une escouade d'ouvriers et firent faire des fouilles `dans le barranco; malheureusement, soit que le trésor fût imaginaire, soit qu'il eût déjà été enlevé, toutes les ",recherches restèrent sans résultat.
Bien que l'air fût déjà assez vif, nos montures se ressentaient de l'ardeur du soleil d'août; après avoir gravi pendant un temps assez long, le camino de los neveras., nous arrivames au sommet de la Rambla de Dornajo, lieu que nos guides avaient désigné pour la grande halte du jour. L'air de la montagne nous avait donné un appétit formidable : assis près d'une fontaine à l'eau limpide est glaciale, la fuente de los Neveros, nous finies honneur à nos provisions, et une de nos botas valenciennes , fut presque dégonflée; l'âne qui portait le repuesto dut se sentir considérablement allégé.
Après une sieste délicieuse, nous nous remîmes en marche pleins d'une ardeur nouvelle, afin d'arriver de jour au Panderon, où nous devions passer la nuit; la montée devenait de plus en plus rude, mais la splendeur. du spectacle nous empêchait de sentir la fatigue; de, temps en temps nous apercevions au-dessus de nos têtes des aigles et des vautours qui planaient comme immobiles, et dont le plumage fauve se détachait sur-des masses de neige ou sur d'énormes rochers d'un gris violacé A mesure que nous montions, le soleil s'inclinait. vues l'horizon, en colorant des tons les plus chauds l'immense paysage étendu sous nos pieds, et baignait d'une, vapeur dorée les montagnes qui nous entouraient de, tous côtés; arrivés enfin sur la plate-forme du Panderon, 'il' nous pûmes contempler quelques instants .encore ce sublime spectacle, et voir le soleil disparaître tout à fait derrière les serranias de Ronda.
Le soleil couché, nous allumâmes un feu de branches mortes qui nous fut d'un grand secours, car nous commencions déjà à être engourdis par le froid. Assis autour du foyer improvisé, nous fimes une nouvelle brèche à nos provisions, et nous ne tardâmes pas à nous retirer dans notre appartement, qui consistait en une misérable cabane élevée par les pastores et les neveros, et qui leur sert d'abri quand ils sont forcés de passer la nuit dans ces solitudes. Bien nous prit de nous être munis de nos mantes de Valence, car nous aurions pu nous croire au mois de janvier, et notre cabane était si mal close, qu'en nous endormant nous pûmes voir à travers le toit les innombrables étoiles qui scintillaient au ciel.
Le lendemain, nous étions en marche avant les premières lueurs du jour, désireux d'arriver au Picacho de. Veleta pour jouir du lever du soleil. Nous ne tardâmes pas à apercevoir les premières neiges disséminées en longues plaques dans les anfractuosités des rochers; bientôt elles devinrent plus abondantes : nous étions dans la région des ventisqueros; c'est ainsi qu'on appelle, d'un nom qui signifie bourrasque (ventisca), les énormes amas de neige que l'ardeur du soleil ne parvient jamais à fondre, et qui servent à l'approvisionnement de Grenade et des principales villes de la province. Il existe encore d'autres ventisqueros non moins importants que le Panderon, tels que celui du Corral de Veleta, du Cerro del Caballo et des Rocas de Bacarès; ils appartiennent à la ville de Grenade; l'Ayuntamiento les afferme aux neveros et en tire, nous assurèrent ceux-ci, un revenu important.
Quand nous arrivâmes au plus haut plateau accessible du Piacho de Veleta, il était jour depuis longtemps et le disque du soleil nous était encore caché par l'énorme cône neigeux du Mulahacen; enfin il s'éleva radieux au-dessus des neiges éternelles, et baigna de lumière l'immense paysage qui s'étendait sous nos yeux; il n'est peut-être pas en Europe un spectacle comparable à celui dont on jouit du haut des sommets de la Sierra Nevada, ni une vue aussi étendue : au nord s'élevaient les sierras de Baza et de Segura, au couchant celles de Tejeda et de Ronda, et plus loin encore les montagnes de l'Estrémadure, peu éloignées du Portugal ; la Sierra Morena , justifiant son nom, dessinait à l'horizon ses dentelures sombres; la chaîne de Gador et une partie de la sauvage Alpujarra s'élevaient à nos pieds dans la direction du midi , et plus loin, de l'autre côté de 1a-Méditerranée, nous distinguions dans une brume transparente les montagnes noires qui s'élèvent sur la côte africaine. Nos guides nous assurèrent que lorsque le vent est du sud on entend distinctement le bruit de la mer.
Le Picacho de Veleta doit son nom à une vigie (veleta) établie autrefois au sommet de la montagne, dans une atalaya ou tour d'observation dont on voit encore les ruines; les signaux se transmettaient de cime en cime jusqu'à Grenade au moyen de feux allumés pendant la nuit. Le Mulahacen est le plus haut pic de la Sierra Nevada; le Picacho de Veleta ne vient qu'en seconde ligne [4] , et cependant la vue du dernier est beaucoup plus magnifique et l'horizon beaucoup plus étendu, le Picacho masquant une grande partie de la côte de Barbarie. Nous renonçâmes donc à faire l'ascension du Mulahacen, où nos neveros nous proposaient de nous accompagner, et qui nous aurait pris deux ou trois jours de plus.
Il fallait, malgré l'admiration qui nous clouait sur place, songer à opérer notre descente; elle fut plus difficile que la montée, et nous avions parfois le vertige en franchissant d'étroits sentiers qui surplombaient au-dessus d'un abîme; mais nos machos avaient le pied sûr, et nous nous en tirâmes sans accident. Nous ne manquions pas de nous faire indiquer par nos guides les noms des différents puertos (passages) ou desfiladeros (défilés) que nous apercevions; quelques-uns de ces noms sont très-pittoresques , comme le Montayre,- la montagne de l'air; le Puerto del Lobo, - le passage du Loup ; la Cueva del Ahorcado, - la grotte du Pendu, et autres noms également significatifs.
De retour à Grenade, nous dîmes adieu à notre brave Ramirez et aux autres neveros , et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Le señor Pozo et sa femme, qui commençaient à concevoir des inquiétudes sur le compte de leurs hôtes, nous virent revenir avec les plus grands signes de joie , et il fallut leur raconter tous les détails de notre ascension. Enfin, après quelques jours consacrés au repos et à de nouvelles visites à l'Alhamhra, nous nous résolûmes, non sans regrets, à dire adieu, ou plutôt au revoir, à notre chère Grenade, et nous allâmes retenir nos places à la diligence de Jaen.
CH. DAVILLIER
(La
suite à une autre livraison.)
[1] La plupart des auteurs, tant anciens que modernes, ont donné très-inexactement la traduction des inscriptions arabes de l'Alhambra : quelques-uns même, par exemple le P. Echeverria, ont publié des traductions tout à fait de fantaisie, n'ayant aucune espèce de rapport avec le sens véritable. Nous nous servirons de l'excellente et très-exacte traduction de M. Pasqual de Gayangos dont les magnifiques travaux sur les Arabes d'Espagne sont si connus et font autorité partout.
[2] Dans l'état actuel, le
vase de l'Alhambra n'a plus qu'une de ses anses ; l'autre a été cassée il
n'a a pas très-longtemps, et on ne sait se qu'elle est devenue; néanmoins,
dans la gravure que nous en donnons, Gustave Doré a restitué celle qui manque,
afin de rendre au vase son aspect primitif.
On trouvera d'autres détails sur ce vase
et sur la céramique espagnole dans notre histoire des faïences hispano-moresques,
etc. Paris, 1x61, Didron.
Le vase de l'Alhambra a été reproduit
très-fidèlement et presque de grandeur naturelle par MM. Deck frères, d'après
les dessins et calques pris par nous sur l'original ; ces habiles céramistes
ont envoyé à la dernière exposition de Londres cette reproduction, qui leur
a valu la grande médaille d'or.
Comme les dimensions (lu vase ont été
publiées par différents auteurs avec des différences notables, nous les avons
relevées avec le plus grand soin, et nous les donnons ici : hauteur totale
: L1,36; circonférence, 2"',25; - plus grande longueur de
l'anse, 01,6L; - hauteur des antilopes, 0"',26 ; - hauteur
des lettres, 0"',094 à 0;055.
[3] Ansar ou Ansariun est le nom qu'on donne à ceux qui suivirent Mahomet dans sa fuite de Médine. La tribu de Khazraj, à laquelle appartenaient les rois de Grenade, prétendait descendre d'un des Ansars.
[4] . D'après les géographes espagnols, la hauteur du Nulahacen est de trois mille six cent ;inquante-deux mètres, et celle du Picacho de Veleta de trois mille cinq cent soixante mètres au-dessus du niveau de la mer.